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Médium 60-61 « La mort et après » (juillet-décembre 2019)

Vivre la mort

par Daniel Bougnoux

Publié le : 24 juillet 2020. Modifié le : 13 août 2020

Il nous faut vivre avec nos morts, non pas s’y résigner, mais les fréquenter davantage, pour savourer le goût de vivre. Entre présence et représentation, les spectres s’invitent de plus en plus dans nos vies.

Pour Edgar

Il m’est impossible de contribuer à ce numéro de Médium sans en repasser par ce qui fut l’épreuve majeure, pour moi, de ces dernières années, la mort (dans une avalanche) de notre fils Brieuc, le 31 janvier 2014. À l’âge de quarante ans, il laissait une femme aimante et deux fillettes. « Comment allez-vous ? », nous demandaient avec sollicitude nos amis, et j’hésitais à leur faire une réponse qui pouvait sembler emphatique, « nous allons entre la vie et la mort »… Seule appropriée pourtant, tellement cette mort avait envahi notre vie. On connaît en clinique le phénomène du membre fantôme, un amputé de la jambe aura des démangeaisons d’orteils ou souffrira d’arthrose au genou, pourtant manquants. Le membre absent proteste de sa présence, il harcèle la conscience ou le schéma corporel de son porteur, il fourmille.

Drogue dure du deuil

À Françoise, qui n’arrêtait plus de pleurer, je murmurais à l’oreille au fond de notre lit que nous devions laisser s’accomplir cette transformation de Brieuc, qui venait de passer du monde réel à celui de nos pensées, comme à celles de tous ses amis. Je lui répétais nuit et jour que la seule façon désormais de le prolonger, c’était de le recueillir en nous, de dérouler et de fixer la pelote des mots, des images, de nos souvenirs de lui. Lui parler tout en parlant de lui, capter sans relâche sa voix désormais intérieure, imaginaire – un imaginaire aux effets tellement forts !

Tant que nous serions capables de nous représenter Brieuc, notre fils ne serait pas tout à fait mort. Grand thème spinoziste auquel le philosophe en moi s’accroche, « […] car nous sentons et nous éprouvons que nous sommes éternels » (Éthique V, 23, scolie). Cette affirmation bizarre chez un athée a pourtant une traduction simple : elle insiste sur la transmission qui est une manière de transfusion sanguine, par laquelle nos vies dépassent leur existence biologique. Un être parlant se prolonge dans ses descendants qui parfois lui ressemblent ou le dupliquent de troublante façon ; il survit de même dans ses traces, photos, récits posthumes, souvenirs de tous ordres qui peuplent la maison, les conversations, notre monde…

Endeuillés, nous remâchons inversement l’évidence qu’aucune pensée ne vaudra jamais sa présence vivante. Que notre amour ne se satisfait pas d’étreindre des simulacres mais qu’il exige la chair, un corps doté d’une voix, d’un regard et d’une peau. Forcément. Le simulacre de la représentation pourtant n’est pas rien ; la vie du mort est passée dans les mots, dans les images que nous entretenons de lui pour le soutenir à cette pâle existence fantômale, si chétive et précieuse. Quand des amis nous rapportent de Brieuc un souvenir ou un aspect de lui, un trait que nous ne connaissions pas, notre vie s’enrichit et sa survie s’allonge d’autant.

« Le don de vivre est passé dans les fleurs » ? Ce vers de Valéry me rappelle que Brieuc a été littéralement couvert de fleurs, sous son tertre du petit cimetière de campagne où elles ont si vite flétri ; c’était à nous, aux amis de les relayer par des mots, moins éphémères que ces merveilleux bouquets. Les morts sont sans défense ; ils n’ont d’autre existence que suspendue aux récits, aux pensées des vivants.

Peut-on se contenter d’aimer un être immatériel, un spectre familier ? De quoi sera fait désormais ce contact dont nous éprouvons l’urgence ? Tout cadavre inspire le dégoût des mélanges. On conjure l’impensable putréfaction en rangeant le corps dans une boîte vernie, qui ne résistera pas longtemps aux outrages innommables que la terre inflige aux traits, à la chair. Mais l’âme défunte du moins proteste, ne me confonds pas, ni à cette terre, ni surtout pas à toi qui continues ta vie, laisse-moi mon identité, cherche-moi pour moi-même, ailleurs qu’en toi, essaye de dire précisément celui que j’étais, sépare-moi, n’essaye pas maladroitement, fusionnellement de me retenir, tentons dorénavant de garder la distance, de respecter l’infranchissable.

L’amour-fusion comme l’identification aux disparus reproduit un terrible mélange qui peut conduire à la folie qu’on enferme, ou à une forme quelconque de suicide quand, à force de réclamer le mort, on voudrait le rejoindre, partager ce caveau que le souvenir déborde de partout. Il faut se détourner de cette invasion et respecter Brieuc en le cherchant tel qu’il fut, dans sa vie et non dans ce lieu inaccessible où il se trouve maintenant. Et d’où peut-être il nous sourit.

Nihil de mortuis dicendum est nisi bonum, on ne doit rien dire des morts si ce n’est du bien, énonce le proverbe. Beauté forcée des disparus, etc., nous connaissons cette cosmétique, cette rhétorique irrésistible qui enjolivent l’objet du deuil : comment ne pas idéaliser celui qui, en partant, a emporté notre meilleure part ? Or c’est typiquement soi, fondu au mort, qu’on lamente et qu’on pleure ; dans l’épreuve éminemment narcissique du deuil, un corps arraché à soi-même s’efforce à recoller les morceaux.

De jour comme de nuit, nous vivions ainsi d’un compromis « entre la vie et la mort ». Dans « La Chambre verte », film tardif dans sa production, didactique et plein de défauts mais sur le fond assez touchant, François Truffaut déclare qu’il arrive un moment dans l’existence où nous connaissons plus de morts que de vivants. Pour l’endeuillé, cette majorité des morts enregistre un grand bond, « un seul être vous manque et tout est dépeuplé » (Lamartine), nous n’avions plus de goût à la fréquentation de nos voisins, de nos amis à moins qu’ils ne nous parlent de l’unique objet de notre perte.

Déjà nous avions enduré quelques soirées où pour bien faire, et nous « changer les idées », on nous servait un dîner ou une conversation au cours desquels on nous assurait que la vie continue. Cette phrase dans des bouches bien intentionnées fait un mal qu’on ne soupçonne pas, non la vie ne continue pas, elle ne doit en aucune façon continuer, tout a basculé, foutez-nous la paix avec vos lamentables histoires de vivants ! Les plaintes de celle à qui l’on vient de voler sa télé, elle nous bassine un bon quart d’heure de cette perte vraiment capitale, ou cet autre avec ses Jeux olympiques, il est apparemment scotché à Sotchi, et celui-ci qui nous détaille la recette (il en raffole) de la confiture de poivrons…, vous voulez vraiment, tout de go, qu’on s’intéresse à ça ?

Quasi-présence

Nous tournions un peu aux pestiférés et je comprends que la société se soit refermée devant nous, fanatiques ou maniaques d’une seule idée. Qu’exigions-nous de nos parents, de nos amis ? Qu’ils nous parlent de Brieuc ou du chagrin de perdre un être cher, qu’est-ce que cet arrachement fait à l’âme, à la lumière du jour, aux rêves, aux désirs… Mais le vivant ne dispose pas de mots pour dire la perte capitale, il ne sait la fixer, – « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face », merci La Rochefoucauld pour cette forte maxime qui m’aura beaucoup servi ces jours-ci !

La plupart des amis bavardaient à côté, comment les en blâmer ? Notre deuil inversement réveillait ici ou là la douleur mal enfouie d’une mort étrangère ; la corde vibrante du chagrin en faisait résonner d’autres à distance, subitement accordées. Un parfait inconnu m’écrivit un courriel de dix pages par lequel il me devenait d’un coup très intime, il mettait à raconter son deuil des mots qui nous bouleversaient, qui surtout nous soulageaient car nous souffrions de nous sentir trop seuls à porter l’insupportable, à fixer l’irregardable. Et vous, comment réagiriez-vous ? C’est de cela, mes amis, que nous aurions aimé nous entretenir avec vous. S’entre-tenir, un mot juste pour traiter du deuil.

Il est vrai qu’enfermés dans notre chagrin, très peu d’informations nous ont touchés au cours de ces semaines, l’Ukraine, la Syrie, les J.O., pfuitt ! Nous avions littéralement un pied dans la tombe, nous traversions les jours en boitant ou en regardant ailleurs, entre la vie et la mort.

C’est triste ? Oui et non, c’est captivant. Brieuc nous prenait un temps fou. Depuis qu’il avait franchi les portes de bronze et de glace qui l’isolent à jamais, nous demeurions pourtant avec lui, stupidement affairés à lui donner nos pensées, nos phrases qui le maintenaient mentalement dans la chaleur de nos vies. Membre fantôme tellement sensible, fourmillante présence ! Nous nourrissions le mort de cette transfusion qui nous dévitalisait. Ou qui repliait désormais notre vie sous cette ombre, cette voûte de silence.

Tout ce magma de pensées en larmes où nous tâtonnions, où nous pataugions faute d’accéder à une conscience claire, ne cessait de nous mordre… Est-ce cela le travail ou la bataille du deuil, passer d’un état primaire de confusion où la perte envahit tout, à un état secondaire où la représentation reprendrait le dessus avec ses découpages, ses concepts nettement articulés et ses lignes de démarcations ?

Pourquoi, demandais-je à Françoise plongée dans une nouvelle scène de désespoir, donner l’exclusivité de ton amour à Brieuc, tenait-il de son vivant tant de place ? Pourquoi sa mort éclipse-t-elle à ce point tous tes autres attachements ? Est-ce que les fillettes, ou nos deux autres enfants bien présents, ou notre amour de couple ne pourraient faire contrepoids ? Mystère du deuil, qui exagère l’attachement à un mort au point de l’emporter infiniment sur les liens entre les vivants. Étions-nous devenus « l’urne de Brieuc » ? C’est rejoindre la thèse bien établie en psychanalyse du travail du deuil comme effort d’intériorisation, d’introjection ou d’incorporation idéalisante du mort. Pourtant tout ce trafic physique et psychique est resté en deçà de sa personne, sans susciter aucun signal de la part de celui qui jamais plus ne répond.

Notre petite Julia, dont nous avons fêté les dix ans, a scotché sur la porte-fenêtre du chalet où nous nous retrouvions en famille une double feuille de papier et un étui de stylos-feutres, en invitant chacun à y déposer un mot ou un dessin « pour Brieuc », qui aurait eu lui aussi dans quelques jours son anniversaire. Tout ce que nous lui enverrons de paroles ou de vignettes restera hélas entre nous, ces envois nous reviennent ou c’est à nous-mêmes que nous les donnons, dans un narcissique retour à l’envoyeur. C’est nous que Brieuc désormais nourrit, la chaîne ou la communauté de ceux qui le chérissent et pensent à lui, sans rien pouvoir pour lui : rien ne peut plus lui arriver de nos pensées, nul événement depuis l’inqualifiable nouvelle de sa mort qui a mis fin à toutes les autres.

Son souvenir a resserré le nous, qu’il surplombe et réchauffe ; affectés, nous voici plus sensibles, plus attentifs à tout ce qui fait lien entre les survivants. Comme me l’a écrit un correspondant inconnu, mais combien prévenant, « la souffrance crée en nous des merveilles de cœur qui n’auraient jamais existé sans elle ». Mais de ce réveil du cœur et de cette chaleur bien réelle, l’intercesseur demeure exclu ; ferment de notre communauté, celui qui fait foyer ou lien n’y participe qu’en pensée – des pensées qui lui restent étrangères, vouées à ce trajet circulaire du deuil où la veille que nous maintenions autour de lui ne touchait que nous seuls.
Nous étions entrés, disais-je, dans le régime spectral de la quasi-présence ; nous devions, cherchant et appelant Brieuc, ne plus compter que sur la force de nos pensées. Par elles, nous étions la cause et l’aliment de sa survie ; à jamais responsables de Brieuc, si nous cessons de penser à lui il s’éteint… Quel idéalisme !

Son ombre, qui depuis le chalet s’étendait indéfiniment sur la neige, n’était plus tissée que de nos souvenirs ; notre fils dépendait excessivement de nous. Comment lui demeurer fidèle, quelle est la juste part, comment faire équitablement son deuil ? Son frère et sa sœur nous ont gentiment reproché de l’idéaliser ou d’en faire notre dieu. S’il pouvait nous parler, lui-même n’en demanderait pas tant ; il n’exigerait pas cette tyrannie des regrets qui bousculent et étouffent les autres pensées, cette conscience inondée par les larmes, ce chagrin épuisant. Lui toujours si joyeux, si tonique, le respections-nous en le pleurant trop ? En laissant son deuil nous détourner démesurément des vivants, et noircir leurs journées ?

Comment retrouver sa liberté d’allure et de vie ? Tout deuil comporte le danger d’une possible récupération, ou de veuvages abusifs, les morts sont sans défense… Cette perpétuelle rumination était-elle malsaine ? Drogue dure du deuil ! Ta mort, nous ne pouvions pas l’avaler ; ni bien sûr la vomir comme une fausse nouvelle. Nous butions sur elle comme la bouche du cheval heurte la présence du mors, ce bout de métal que l’animal ne peut ni ingérer ni cracher, et qui du coup le dirige. Nous méditions ta mort comme le cheval mastique ce mors blessant, conducteur. (C’est Derrida je crois qui quelque part a relevé cette homonymie du mort et du mors.)

Brieuc, entouré de sa femme et de sa fille

Demain les spectres

Derrida, père putatif à mes yeux de notre médiologie, a fortement contribué du même coup à la question du spectre. La représentation douteuse de celui-ci frôle la quasi-présence : ni mort ni vivant ni passé ni présent, voué au retour ou à la revenance, un spectre se tient entre, et du même coup nous hante, à la limite de nos figurations.

Le spectral constitue le point d’orgue d’Échographies de la télévision, un livre d’entretiens avec Derrida conduit par Bernard Stiegler, pertinent pour la recherche qui nous occupe ici. Le spectre y intervient de façon particulièrement saisissante quand Derrida, lors d’un film tourné avec Pascale Ogier (morte depuis), lui demande si elle croit aux fantômes et qu’elle lui répond, en le fixant dans les yeux : « Oui, maintenant j’y crois. » Or par un tour d’écrou abyssal non seulement son interlocutrice est morte, mais Derrida aussi, de sorte que le spectateur assiste aujourd’hui à une double spectralité à l’œuvre dans ce bref échange.

La problématique du spectre, celui qui se tient entre la vie et la mort, est à suivre depuis celle de la trace et du signe, puisque le signe offre une ontologie vacillante, qu’il est et n’est pas ce qu’il désigne. On pourrait tenter sur le spectral plusieurs approches latérales, plutôt que d’en donner une définition frontale. Le spectre selon Derrida est objet de spectacle sans doute, d’où Hamlet comme son archi-scène, to be or not to be, maxime d’acteur, celui à la fois qui est et qui n’est pas, présent pour un autre à la place qu’il occupe, etc. Dans cette pièce, où s’accumule peut-être toute notre tradition de la scène, le théâtre (dans le théâtre, acte II) et le cimetière (acte V) semblent deux espaces soigneusement distincts, mais leur frontière se brouille puisque que le théâtre nourrit le cimetière en lui expédiant au fil de l’action ses cadavres, et que le cimetière dépêche dès l’acte I sur la scène la formidable figure du spectre paternel. Pourtant, rappelle Derrida, le spectre demeure invisible au cœur du visible, et surtout il nous regarde plus que nous ne pouvons le voir. Ce que le philosophe appelle l’« effet de heaume » ou de visière, très explicite à l’acte I d’Hamlet. Asymétrie fondatrice, car le spectral nous place à la fois devant le regard, devant la loi de l’autre, d’un autre inenvisageable, en propageant le malaise lié à ce qui nous regarde, où nous enregistre en nous assignant à un cadre.

À cet égard, nos médias sont deux fois spectraux : ils généralisent l’expérience de la quasi-présence, et nous pouvons moins les examiner qu’ils ne nous dévisagent. Les médias fonctionnent dans une invisibilité relative, nous scrutons malaisément les dispositifs par lesquels ils nous donnent à voir et à entendre le monde. Ce qui nous rend ce monde proche demeure lui-même fort lointain voire opaque. Il y a donc une médio-logie à faire, pour débrouiller la logique de ces médias multiplicateurs de présences, d’enregistrements, de télévisions ou de simulacres numériques tous plus ou moins spectraux. Cette loi du spectre nous rappelle notre dépendance, le spectre nous précède et nous surplombe, nous en héritons et il nous survivra. L’avenir est aux spectres, la frontière entre présence et représentation y sera moins décidable, le monde qui vient s’annonce de plus en plus spectral…

En dramatisant ces questions à la fois des médias, de la trace, de la visibilité et du droit de regard, Derrida nous rappelle une certaine sorcellerie inhérente au monde médiatique. Incalculable surplomb de nos héritages spectraux ! Serge Daney a croisé cette problématique en évoquant « ces images qui ont regardé notre enfance » ; dans La Chambre claire, Roland Barthes n’est pas loin avec l’« effet de réel » et le « deuil sans mesure » provoqués par certaines photos, celle dite du « Jardin d’hiver », particulièrement.

Le spectre selon Derrida nous rappelle enfin notre condition de débiteur, ou d’héritier, notamment dans notre rapport au langage ou à l’idiome, autant que lors de nos premières relations, d’une réception nécessairement passive. Ce regard en surplomb de l’autre constitue l’ombilic ou le foyer d’une origine du monde à laquelle je n’ai pas accès, je vois l’autre voir ce que je ne vois pas, à commencer par moi-même.

Cette entrée du spectre en philosophie dramatise, et pose une loupe sur quelque chose d’assez inquiétant dans sa familiarité, le face-à-face. Tout face-à-face est-il nécessairement spectral ? Cela peut passer par le relais de la photographie, qui accuse l’invisibilité du regard et de la prunelle de qui nous regarde, mais aussi le déni de reconnaissance que chacun manifeste devant sa propre épreuve, qui est et qui à la fois n’est pas – moi ! Nous touchons ici un point de hantise. Une hantise ou une terreur frôlée par Derrida, qui eut le talent de mettre celles-ci en mots pleins de tact.

Vivre de mort, mourir de vie

Je n’ai pas dit, touchant le deuil de Brieuc, comment celui-ci connut deux destins différents, Françoise se laissant entraîner dans une identification mortifère au disparu, moi-même retrouvant des raisons de survivre, pourquoi ? Jamais comme en ces années où la mort de l’être le plus proche aura frappé deux fois, je n’ai mieux vérifié la maxime d’Héraclite, « vivre de mort, mourir de vie »

Toute une tradition philosophique, de Montaigne à Pascal, Kierkegaard ou Heidegger nous assure (avec trop d’insistance peut-être) qu’il n’est de vie bonne que consacrée à méditer la mort. Le premier n’a-t-il pas affirmé que « philosopher c’est apprendre à mourir » ? Plus sobrement, c’est chez Edgar Morin avec L’Homme et la mort (1951), mais surtout dans le tome II de sa Méthode si riche en boucles récursives pour débrouiller La Vie de la vie (1980), que j’ai un peu mieux saisi les enchevêtrements de ces deux termes typiquement antagonistes/complémentaires, la mort/la vie. Tout vivant ne peut se régénérer que par la mise à mort d’un nombre infini de proies ; mais cette mort qu’il moissonne à l’extérieur comme son ombre portée le guette aussi de l’intérieur, dans le vieillissement de ses cellules indéfiniment reproduites, avec les fautes de transmission ou de recopiage qui flèchent nos organismes vers une inéluctable entropie. Non seulement « la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort », selon l’illustre formule de Bichat, mais, a corrigé Atlan, « la vie est l’ensemble des fonctions capables d’utiliser la mort » (Morin, op. cit., pages 396-397).

Au point que certaines morts sont nécessaires pour que le don de vivre s’accomplisse pleinement : ne faut-il pas, pour le dire avec Hegel qui a le mieux médité cette dialectique à partir du mystère chrétien du Vendredi saint, que les fleurs cèdent la place aux fruits ? Ou que la chenille disparaisse pour que s’envole le papillon ? Si le grain ne meurt… Il arrive même, chez certains grands ou sur-vivants, que la machine du bios ou de l’éros fonctionne à la température de sa propre destruction. Formidable dialectique où ce qui pourrait le détruire, thanatos, vaut à l’individu un sursaut d’existence !

Paru dans Médium 60-61, « La mort et après »

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