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Médium 02 Varia (janvier-mars 2005)

L’art a varié

Symptôme

par Antoine Perraud

Publié le : 11 août 2020. Modifié le : 11 août 2020

À l’automne, dans la presse dite magazine, la manne publicitaire est tombée de curieuse façon : un encart titré TGV et nous lançant un doux impératif – « Prenez le temps d’aller vite » – proposait quatre destinations : « Mer, nature, citadine et culture. »

Cette dernière (« Vivez un week-end dans les règles de l’art ») vantait quelques domaines viticoles du Bordelais : « Le château d’Arsac vous dévoilera des sculptures de Jean-Pierre Raynaud, Niki de Saint Phalle, Bernard Pagès… Celui de Lunch-Bages compte une impressionnante collection d’Ernest Pignon-Ernest. Pichon-Longueville est un véritable musée dédié au verre. »

Cette prose est arrivée à l’heure où la Pléiade publiait les écrits sur l’art d’André Malraux. La collision entre TGV (très généralement vu) et les foudroyantes visions malruciennes se révèle symptomatique. Les Voix du silence, à propos des musées, affirment : « Ils ont contribué à délivrer de leur fonction les œuvres d’art qu’ils réunissaient. » TGV suggère tout le contraire : les néo-musées contribuent à assujettir à leur fonction les œuvres d’art qu’ils réunissent. Les Voix du silence : « Jusqu’au XIXe siècle, toutes les œuvres d’art ont été l’image de quelque chose qui existait ou qui n’existait pas, avant d’être des œuvres d’art – et pour l’être. » TGV : à partir du XXIe siècle, les œuvres d’art ne seront plus l’image de quelque chose qui existait ou qui n’existait pas, avant d’être des œuvres d’art – et pour l’être. Selon André Malraux : « Le musée sépare l’œuvre du monde profane et la rapproche des œuvres opposées ou rivales. Il est confrontation des métamorphoses. » Suivant la publicité ferroviaire : le musée rapproche l’œuvre du monde profane (les crus classés) et la sépare des œuvres opposées ou rivales. Il est alignement de non-métamorphoses…

Le trafic SNCF achève bien ce flux qui repart pour conjurer la mort : l’art selon Malraux, jamais si bas que dans la simple reproduction décorative, lorsque les œuvres sont prisonnières de leur solitude et de leur civilisation. Le ministre d’État chargé des Affaires culturelles (1959-1969) n’avait pu contrecarrer l’habitude fâcheuse et incurable des musées, nés avec la nation, de classer depuis la Révolution française les peintures par écoles nationales. Mais voici qu’arrive, par le train de 8 h 47, le coup de pub et de grâce tout à la fois : le classement par écoles consuméristes ! L’histoire de l’art est certes un «  fabuleux malentendu » (André Malraux), mais passer à si grande vitesse des voix du silence à celles du tapage, quel avatar…

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