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Médium 04 (juillet-septembre 2005)

Bonjour l’hyperphère !

par Régis Debray

Publié le : 31 juillet 2020. Modifié le : 31 juillet 2020

La fin de l’âge médiatique met les médiologues face à leurs responsabilités intellectuelles.

Le non français du 29 mai dernier a traduit ce crépuscule en protestation. Chacun l’appréciera politiquement à sa façon. Mais sans en exagérer l’importance et sous notre angle de vue, il semble joindre aux caractères de l’événement – la brèche non-programmée dans l’horizon des attentes collectives – ceux du tournant historique : un changement dans nos façons de croire, d’agir et de circuler, lié au passage d’une médiasphère à une autre. Bien plus que la victoire de la Toile sur l’écran, l’aspect « cri du cœur » et « désobéissance civile » de ce défi, sans tête d’affiche ni vedette en gros caractères, n’a été rendu possible que par l’émergence, aux lisières de la vidéosphère, d’un nouveau système viral, transversal et rétif à toute position de surplomb, l’hypersphère, dont on trouvera le descriptif ici-même dans le cadre d’un grand tableau comparatif et récapitulatif (Un concept : la médiasphère.). Les journalistes et commentateurs qui se défaussent sur le raté, l’erreur de casting, la mauvaise campagne, bref l’éternel « défaut de communication » se résisteraient-ils à comprendre que la com’ ne fait plus loi ? Nos têtes pensantes, discutantes et dirigeantes ont peut-être eu tort de s’abreuver aux mass-média plutôt qu’aux Cahiers de médiologie et à Médium : elles se seraient évitées, sinon une amertume, du moins une surprise.

Ce n’est pas une révolte, Sire. C’est une révolution. Et d’abord médiologique.

Un classique. Chaque fêlure technologique dans l’industrie du consensus suscite un effritement, voire un effondrement symbolique, en destabilisant une machinerie donnée de production de l’opinion. En déplaçant les vecteurs de l’influence, il inverse les snobismes et bouleverse des effets d’autorité tenus jusqu’alors pour évidents et naturels, à l’insu et dans le dos des détenteurs reconnus de l’aura, qui tendent toujours à s’endormir sur leurs lauriers. Si la violence légitime appartient toujours et par définition à l’État (encore que…), l’influence légitime n’appartient plus en France à la confédération des grands notables regroupés sous le terme abusif de « société civile ». La notoriété ne fait plus autorité, la puissance publique des vedettes privées n’est plus ce qu’elle était. Les treize personnalités politiques les plus « populaires » de France –selon le classement Match-IFOP (mai 2005)– ont jeté toute leur autorité personnelle dans la balance : en vain. Regroupés dans de scintillants comités, les intellectuels les plus prestigieux ont rappelé le menu fretin à ses devoirs : en vain. Tous les éditorialistes et les chroniqueurs de toutes les chaînes de radio et de télé, publiques et privées, de tous les new-magazines (avec des bémols pour Marianne), de tous les quotidiens nationaux et régionaux (hors L’Humanité) ont, de mille manières et trois mois durant, martelé le oui et moqué le non : en vain. Le populaire continue d’applaudir son people mais ne l’écoute plus. La « société du spectacle », on l’a assez dit ici, a toujours été un leurre, et la formule de Debord un attrape-nigaud. La « société de contrôle » (ainsi nommée par Burroughs et Deleuze) censée lui succéder ne contrôle plus grand-chose. L’encadrement des esprits propre à la vidéosphère se retrouve en chômage technique. Voyant dans la France, avec Descartes, un « État de trop lourde police », les réfractaires sous l’Ancien Régime émigraient en Allemagne, en Hollande ou en Suisse. Ceux d’aujourd’hui émigrent à domicile, vers le Net (le site d’Étienne Chouard : 23000 connexions par jour), le blog, le portable ou des réunions en petit comité. Plateaux et studios occupés par les gens du bon ton, on s’en retourne à l’arrière salle de café et au préau d’école : c’est l’effet-jogging de l’hypersphère, qui enjambe le moderne par l’archaïque.
On n’avait pas attendu cet épisode pour découvrir que les médias ne font pas l’opinion, et nos flamines qui enfoncent cette porte ouverte d’un air sarcastique oublient que les étudiants en communication la franchissent calmement dès leur premier cours. Si les médias faisaient l’élection, cela ne saurait, et M. Jospin aurait succédé sans peine à M. Balladur dans le fauteuil présidentiel. Avec mille cinq cents radios et cent vingt chaînes de télévision sur le satellite, le « contrôle » ne saurait plus provenir de l’officialité politique. Le fait nouveau est que celle-ci ne peut plus déléguer la gestion des affects collectifs à sa grande couronne de voix autorisées et d’officieux habilités 1. Le problème n’est pas cette crise de confiance, peut-être passagère et déjà amplement commentée. Il s’agit de décrypter les nouvelles logistiques de l’esprit, qui permettent (aussi) de démassifier les comportements civiques et de (re)singulariser les imaginaires de groupe. C’est ici qu’une écologie de la culture comme la médiologie peut éclairer les dernières intrigues du neuf et de l’ancien, en repérant notamment les lignes frontières et les zigzags raccordant une période de l’esprit humain à une autre. Et aider de la sorte au développement durable d’une Europe des Lumières, dont la construction sur des bases réellement interactives et par d’autres canaux que ceux d’une mercatique obsolète et contre-performante, reste plus que jamais à l’ordre du jour.
Régis Debray

1. Pour plus de détails sur l’aspect médiatique des choses et la façon personnelle dont on a vécu l’emprise journalistique, voir notre interview dans le magazine Médias (n° 5, juin 2005).

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