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Concepts

Notre conservatoire de concepts

La Rédaction , 2 avril 2018

On trouvera ici la liste des principaux concepts explorés dans la rubrique du même nom de la revue Médium.

M1. Médium (et non transmission comme indiqué par erreur dans le sommaire)

« Médium : (-dyom’). n. m. (XVIe s., « moyen », « milieu » ; mot empr. au lat.). 1° Mus. (1792). Étendue de la voix, registre des sons entre le grave et l’aigu. 2° T. de Spiritisme. (1857 en franç.). Personne douée du pouvoir de communiquer avec les esprits. 3° Log. Moyen terme. 4° Néol. T. de Peinture. Tout liquide servant à détremper les couleurs (huile, essence, etc.). »

M2. Transmission.

Si on appelle « communication » l’acte de transporter une information dans l’espace, on appellera « transmission » l’acte de transporter une information dans le temps. Il faut communiquer pour transmettre : condition nécessaire, non suffisante. Mais on peut communiquer sans transmettre : c’est la tendance du jour. Deux dimensions à corréler mais à distinguer. Si les deux opérations ne sont pas antagoniques, chacune mobilise des dispositifs et des compétences souvent antipathiques les uns aux autres.

M3. Technique

Technique n’est pas à confondre avec mécanique ni même avec matériel (à côté des « techniques du corps », voir Marcel Mauss, il y a les « technologies intellectuelles », voir Pierre Lévy). Peut être qualifiée de technique, en général, toute compétence, performance ou invention qui n’est pas inscrit dans le programme génétique de l’espèce.

M4. Médiasphère

S’entend par ce mot la sphère de circulation des traces et des individus techniquement déterminée par les modes de transport dans l’espace et dans le temps prévalant à un moment donné de l’histoire.

M5. Effet jogging

Nom plaisant donné par les médiologues à un phénomène grave et déroutant, par trop sous-estimé : l’effet rétrograde du progrès technique. Un futurologue d’avant-guerre, alarmé par l’expansion de l’automobile, avait annoncé une mutation anthropologique à l’horizon de l’histoire : l’apparition d’hommes-tronc, qui à force d’être assis immobiles dans leurs boîtes métalliques n’auraient plus besoin de jambes. La déchéance des membres inférieurs fut ainsi logiquement pronostiquée chez les bipèdes motorisés. Or, moins les citadins marchent, plus ils courent. Au lieu de l’atrophie annoncée, la remusculation. Au parc et en salle, sur tapis roulant…

M6. Propager (François-Bernard Huyghe)

Parmi les définitions de la médiologie, l’une des plus simples en fait l’étude des voies et moyens du faire-croire ; or qui dit faire-croire dit propagation. La propagation d’un invisible (une idée, une croyance…) de cerveau en cerveau le rend visible et efficient. Ainsi, la doctrine du Gautama Bouddha produit des bouddhistes, vivants voire prédicants, un art et une culture… Entre les deux, s’interposent les machineries, les collectifs et les savoir-faire qu’ils véhiculent, délice de notre discipline.

M7. L’Origine

Penser médium jusqu’au bout condamne à un austère travail du deuil, celui de l’origine. C’est là s’infliger à la fois une punition intellectuelle et une blessure morale. Autant dire : frôler l’impensable, en révoquant l’impensé quelque peu théocratique de notre culture soi-disant laïque et sécularisée. Travail ardu, asymptotique, peut-être inachevable, à remettre chaque jour sur le métier. Il n’en demeure pas moins que l’archétype aux mille retours et détours de l’Origine ne cadre pas, en rigueur, avec la grille de lecture du médiologue.

M8. Représentation

Représenter implique généralement l’extraction d’un schème à partir d’un territoire et sa transposition dans un autre monde – dont les matériaux, les supports ou l’élément sont plus diaphanes ou faciles à manier – appelé carte ; cette opération de substitution ou d’allègement tient nos deux termes fermement séparés de part et d’autre de la « coupure sémiotique » : le signe n’est pas la chose, le mot chien ne mord pas – non plus que son image d’ailleurs. Et « ceci n’est pas une pipe » (vous ne pouvez pas la fumer). Cette coupure qualifie donc l’accès au symbolique, soit un certain propre de l’homme.

M9. Mémoire (Louise Merzeau)

[…] De l’oralité au numérique, l’histoire des raisons est celle des suppléments qui (re)configurent notre mémoire. Jack Goody 7 a ainsi montré que l’apparition de l’écriture n’a pas eu pour effet de mémoriser la culture orale, mais d’introduire une rationalité graphique, fondée notamment sur les catégories conceptuelles inédites de la liste, de la formule et du tableau. De même, l’invention de la photographie n’a pas simplement ajouté une mémoire de l’image à celle de l’écrit. Elle a engendré la vidéosphère en recentrant l’économie des traces autour du paradigme de l’indice. Enfin, on peut avec Bruno Bachimont faire l’hypothèse d’une « raison computationnelle 8 », émergeant de la généralisation des documents électroniques et des hypertextes. […]

M10. Logistique (Paul Soriano)

La logistique est l’art d’acheminer et d’agencer des éléments dispersés en vue de produire un tout organisé. Rien de plus médiologique que l’histoire de la logistique. Elle s’applique en effet d’abord aux choses de l’esprit avant de rejoindre les corps et l’empirie, dont elle tend à nouveau à s’affranchir vers la fin du xxe siècle. En vain : les idées mêmes ne sauraient voyager sans conteneurs. Logistique et sémiotique forment un couple inséparable.

M11. Tradition (François-Laurent Gasselin)

Ce que l’on trouve au premier abord sous le terme de tradition est un ramassis qui va de la simple habitude familiale, aux légendes les plus diverses comme aux dogmes religieux et aux recettes de cuisine, sans compter toutes sortes de croyances qui valent surtout pour ceux que n’intéresse pas le contrôle scientifique. Par conséquent, la tradition peut entrer dans le champ de diverses disciplines (critique historique, théologie, psychologie, mythologie, ethnologie, etc.). Il convient donc de se demander quel est le rapport spécifique de la médiologie à la tradition. La question peut d’ailleurs être posée en termes plus précis : où chercher ce que la médiologie peut apporter de spécifique – et peut-être de neuf – à ceux qui s’interrogent sur la tradition dans un monde qui a pris l’habitude de l’opposer à une modernité dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle doute d’elle-même et de sa capacité à transmettre des valeurs ?
François-Durand Gasselin est moine bénédictin d’En Calcat.

M12. Gouvernance (Paul Soriano)

En vieux français (XIVe siècle), gouvernance désigne simplement l’art de gouverner. Tombé en désuétude, le terme réapparaît en anglais dans les années 30, à propos du gouvernement d’entreprise (corporate governance), à l’époque où Ronald Coase 1 se demande « pourquoi y a-t-il des entreprises ? » plutôt que, simplement, des marchés (des contrats), ouvrant ainsi la voie aux théories « institutionnalistes » de la firme.

M13. Prothèse (Paul Soriano)

L’ acception médicale de prothèse, la plus courante, désigne une pièce ou un appareil destinés à remplacer partiellement ou totalement un organe ou un membre défectueux ou absent.

M14. Indignation (Pierre d’Huy)

Définition : « Sentiment de colère que soulève une action qui heurte la conscience morale, le sentiment de justice. » Il s’agit là d’une affaire sérieuse : on s’indigne face à un acte immoral qui met en cause sa propre dignité. Le concept antique d’indignation – aganaktein – fut l’une des pierres de touche de toute la pensée morale grecque.

M15. Frontière (Paul Soriano)

Le dictionnaire 1 définit la frontière comme une limite qui naturellement détermine l’étendue d’un territoire ou par convention sépare deux États. Au début du XIIIe siècle, frontière s’emploie au sens de « front d’une armée » et, par extension, de « place fortifiée ». Le sens moderne (XIVe siècle) paraît être issu de l’ancien adjectif frontier, « qui fait face à, voisin ». La guerre étant, comme chacun sait, la continuation de la politique conduite par d’autres moyens, il n’est pas surprenant que l’usage se soit élargi du militaire au politique – reconduire à la frontière ; violer, défendre, franchir une frontière ; tracé de la frontière, incident de frontière… – avant de franchir plus récemment les… frontières de cette première acception. Le terme est parfois employé avec valeur d’adjectif (pour frontalier) : zone, poste, ville frontière.

M16-17. La monnaie (Paul Soriano)

Le sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918) a publié au tout début du XXe siècle une Philosophie de l’argent (l’allemand Geld traduit indifféremment argent ou monnaie) qui nous en propose cette définition : l’argent est un bien sans qualité, sans autre qualité que sa quantité… Les autres biens de ce monde présentent au contraire des qualités qui en déterminent la valeur d’usage et les attachent à un besoin particulier, à des préférences subjectives, etc. L’argent, lui, n’a d’autre valeur d’usage que sa valeur d’échange ; il permet d’acquérir des marchandises de plus en plus nombreuses et diverses, à mesure que se déploie l’économie monétaire.

M.18. Influence (François-Bernard Huyghe)

À croire le site de la médiologie : « On se conduit en médiologue chaque fois qu’on tire au jour les corrélations unissant un corpus symbolique (une religion, une doctrine, un genre artistique, une discipline, etc.), une forme d’organisation collective (une Église, un parti, une école, une académie) et un système technique de communication (saisie, archivage et circulation des traces). » D’autres définitions parlent des « voies et moyens du faire croire » ou encore du « comment une idée devient une force »1. Autant d’indices que la question de l’influence est cruciale pour notre discipline, même si le concept est aussi flou qu’indispensable par la variété de son emploi.

M19. L’homme-fracture (Pierre Chédeville)

Le Barbe-Bleue d’Orient, ou l’homme-fracture… Une analogie troublante débouche sur un concept, celui de l’homme-fracture. Les crimes barbares de Gilles de Rais, il y a plus de cinq cents ans, et les attentats de New York, sinistre inauguration du xxie siècle, ont eu, au moment même où ils furent perpétrés, ce triste privilège de métamorphoser immédiatement leurs auteurs en légendes noires de l’Occident. Et pourtant, ni Beria, ni Himmler, âmes damnées autrement terrifiantes, ne sont véritablement devenus des figures populaires du Mal. Pourquoi cette étrange cristallisation sur les crimes d’un grand seigneur de France et d’un fils de grande famille saoudienne ?