Médiologie

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Qui croire

Les labyrinthes de la vérité

Paul Soriano , 23 mai 2018

Même « factuelle », la vérité porte sur un réel perçu et « représenté » : par des mots (un chat est un chat, sans doute, mais le mot « chat » n’en est pas un) ; ou bien par des chiffres et des équations (« c’est aussi vrai que 2 et 2 font 4 ») ; ou encore par des images : mais la pipe peinte de manière pourtant assez réaliste par Magritte n’en est pas une – l’artiste est du reste contraint d’écrire son avertissement, car l’image est incapable de dire que quelque chose n’est pas (vrai).

Le médiologue ne croit guère aux faits bruts qui exposeraient la réalité vraie sans autre forme de procès, à la différence de l’opinion qu’on en forme ; la saisie des faits met en œuvre des médiations et des instruments, à commencer par nos propres organes des sens [1]. Vous ne croyez que ce que vous voyez ? Encore faut-il le voir, justement. Parfois, du reste, on n’en croit pas ses yeux, ou bien on fait la sourde oreille ; a contrario, on peut être trompé par des illusions « criantes de vérité ».

Si l’on s’en tient aux discours de vérité, ce sont bien souvent des discours sur le discours. « En vérité, je vous le dis… », le serment du témoin au tribunal, le « parler vrai » promis par le politicien, qualifient les paroles qui vont suivre.

Le terme en tout cas polarise une multitude de synonymes et d’antonymes, dans l’ordre de la connaissance, comme dans celui des sentiments et de la morale ; et, par métonymie, celui qui énonce la vérité est lui-même « vrai », véridique : « je suis la vérité », dit encore le Christ, selon saint Jean. On connaît la réplique de Ponce Pilate : « Qu’est-ce que la vérité ? ». Bonne question : la vérité fait partie de ces notions « évidentes » dont la définition vous plonge dans les pires embarras. Si bien que Pilate, qui fuit les embarras, s’éloigne sans même attendre la réponse. On imagine facilement ce qu’en pense ce gentil fonctionnaire romain bien terre à terre : « Ces gens commencent à me gonfler ».

La vérité s’inscrit en général dans un processus : l’établissement de la vérité. Kojève dit joliment qu’une vérité est « une erreur corrigée par elle-même ». À cet égard, le temps est son ami-ennemi : son « ami » parce qu’il en faut pour l’établir ; son « ennemi » parce que le temps de l’établir (ou même simplement de l’énoncer) et elle risque de n’être plus vraie, comme le montre bien l’exemple de l’horloge parlante [2]. Dans son parcours, elle se heurte aux obstacles les plus divers : erreur, mensonge, tromperie, ignorance, mystère, secret, artifice, hypocrisie, sophisme et, surtout, à d’autres vérités… Or, c’est en affrontant ces obstacles qu’elle prend de la valeur ; à défaut, tautologie, lapalissade, truisme, vulgate, préjugé, et autres vérités premières ne valent pas tripette. Enfin, aux yeux du médiologue, la vérité implique des médiateurs et des médiations, des « tiers de confiance » et autres maîtres de vérité. En un mot : des autorités.

Pour le philosophe, la vérité surgirait d’un débat intime conclu par un jugement ; du genre « je pense, donc je suis », CQFD. On ne lui fera pas injure en observant que la vérité est médiologiquement déterminée, comme le révèle cette liste incomplète : les prophètes, les Écritures et les Églises, la raison, la science et les savants, la « recherche », les « études », les sondages et les experts, les médias ; les politiques quand ils se risquent à « parler vrai » ; la banque centrale (garante de la « vraie » monnaie) ; sans oublier le bouffon (du roi) et l’enfant, qui, à l’occasion, font autorité contre les autorités défaillantes… À vrai dire (!) la notion d’autorité s’est appliquée au discours (et à son auteur) bien avant de définir, en politique, le pouvoir légitime : « Elle fut pendant des siècles une propriété des énoncés, une qualité de certaines idées, un privilège de certains penseurs [3]… ».

Par quelle vertu agit-elle ? Pour reprendre les termes de Max Weber, l’autorité qui dit, construit ou garantit le vrai peut mobiliser un « charisme » personnel (le Christ), une tradition particulière (« chez nous, tout le monde sait que… ») ou la raison universelle (Descartes, ci-dessus [4])… D’où au moins trois sortes de vérités : de conviction, de sens commun et de raison.

La vérité est donc « à géométrie variable [5] », et fluctue aussi dans le temps. Curieusement, les vérités scientifiques sont les plus fragiles (elles sont réfutables) tandis que les vérités dites éternelles sont indémontrables et en général indiscutables, ce qui n’interdit pas d’en discuter, bien au contraire.

Si la tradition est à l’évidence transmise, raison et charisme ne sont pas moins construits : être le fils de Dieu, avoir fait de longues études, ou jouir d’une certaine notoriété vous rend beaucoup plus persuasif « à titre personnel ». Quant à l’usage de la raison (contre les préjugés ou la tradition), il s’inscrit lui-même désormais dans une tradition (les Lumières).

Des institutions encadrent et délimitent l’établissement de la vérité, sa conservation et sa propagation. Idéalement, la mission de l’école n’est pas tant d’enseigner la vérité que de former le jugement. D’autres institutions organisent le « débat » qui confronte des opinions en vue de convaincre. Bien que la politique fasse feu de tout bois (toute divergence d’opinion peut être politisée), ses institutions polarisent les convictions, de manière volontiers binaire : gauche-droite, progressiste-conservateur, majorité-opposition…

Ainsi contenue et organisée, la pluralité des opinions stimule la recherche de la vérité. On veut en avoir le cœur net, ou bien on espère convaincre les autres, au pire les faire taire. Mais deux circonstances excluent le débat : soit que la vérité se trouve monopolisée par une unique autorité, soit au contraire que son expression prolifère anarchiquement. Hannah Arendt voyait dans la pluralité la condition première de la politique. Précisons : une pluralité qui se situe quelque part entre l’Un autocrate et la multitude. « La vérité est une, l’erreur est multiple » affirmait Simone de Beauvoir [6] en 1955, s’exprimant comme un pape (infaillible), face aux hérésies. Nous serions plutôt, de nos jours, dans l’autre cas de figure, la pléthore de vérités…

Quant aux « protestations de vérité », elles sont le signe le plus certain de sa déchéance. « Parler vrai » est l’argument ultime des politiciens quand la parole politique est dévaluée et que monte le « populisme ». Il énonce en général des vérités désagréables (sur la situation économique, par exemple) ou bien prend des distances, toujours par « réalisme », avec le programme du parti. Le populisme est précisément cette défiance qui s’attaque aux institutions et à leurs dirigeants, dont on rejette non seulement les décisions et les actes mais aussi les assertions et les éléments de langage, y compris leur « parler vrai ». On ne sera pas surpris de voir néanmoins les plus roués apparatchiks prendre en marche le train de la révolte contre le système ; normal : ils ont la langue fourchue qui permet le double langage.

Notes

[1La vérité, même « objective », est toujours subjective. Et même quand elle « s’impose », c’est encore à un sujet.

[2Le temps de dire qu’il est 8 heures, 30 minutes et 15 secondes, et ce n’est déjà plus vrai ; c’est pourquoi on dira plutôt : « au quatrième top il était… », ou bien « au quatrième top, il sera… »

[3Gérard Leclerc, Histoire de l’autorité. L’assignation des énoncés culturels et la généalogie de la croyance. PUF, Sociologie d’aujourd’hui, 1996.

[4Mais le cogito délivre une vérité composite en quelque sorte, rationnelle et factuelle, ou plutôt d’expérience : du fait que je m’éprouve doutant je déduis que je suis (en français comme en latin… ).

[5Pour mémoire : vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.

[6Et d’ajouter : « Ce n’est pas un hasard si la droite professe le pluralisme ».