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Le sac à dos

Guy Bordes , 10 septembre 2014

Rien n’est plus drôle, pour qui considérait jusque là cet accessoire comme exclusivement lié à l’image du campeur ou du randonneur, que de voir le sac à dos se répandre sur les trottoirs de nos villes et dans les rues de nos villages.

Cela a commencé par les plus jeunes qui ont fait de cet objet, tenu pour un ustensile peu élégant à usage sportif, un signe de contre-culture, une mode. Mécanisme classique qui fait du détournement d’un objet jugé jusque-là inesthétique, voire trivial une icône sociale à fin de reconnaissance et d’homogénéisation..

Mais il se trouve que le sac à dos s’est avéré, au-delà de son effet de mode, être un accessoire éminemment pratique, pour deux raisons. L’une est évidente : son port, retenu par deux courroies aux épaules, s’avère être le plus ergonomique des moyens de portage, bien supérieur au sac tenu d’une main ou accroché à une seule épaule jugés en cette période soucieuse de confort et d’harmonie corporelle déformants et anatomiquement dangereux. L’expérience du randonneur au long cours a porté ses fruits.

La seconde raison est plus subtile à déceler. Elle est liée à la psychose sécuritaire dont l’esprit public contemporain semble obnubilé. Le sac à dos du passant moderne en effet s’ouvre au moyen d’une fermeture éclair située sur la face reposant sur le dos du porteur, dont hors d’atteinte d’un éventuel voleur à la tire. Généralement cette ouverture ne donne accès qu’à un petit compartiment secret, le reste du sac étant constitué d’une poche plus vaste accessible par la voie classique, fermée par un cordon coulissant protégé par un rabat, et fort utile au chaland pour transporter toutes sortes d’objets. Dans la poche sécurisée on pourra serrer, à l’abri des malfaiteurs, ses documents les plus précieux et l’argent des courses.

Du culturel au pratique et du pratique à l’utilitaire, le sac à dos avait tout pour prendre son essor et devenir l’indispensable ornement des sociétés modernes. Il a gagné toutes les classes sociales, toutes les tranches d’âge et il est absolument unisexe. De 7 à bien plus de 77 ans, hommes, femmes, filles et garçons, bourgeois ou prolétaires, tous dans le même sac. En vérité, le sac à dos est un signe des temps. Il participe de la tendance soutenue par notre époque à effacer la différence des sexes. Vue de dos telle silhouette élancée, jeans et chevelure confondus, nous laissera dans le doute. La dame portant son sac à main dans la rue ou les grands magasins : une rareté. Excepté pour l’œil exercé qui reconnaitra le produit du grand faiseur – car on trouve des sacs à dos aussi bien dans les boutiques de luxe que sur le marché de plein vent -, il contribue également à gommer les différences de classe sociale, sa position anatomique rendant le luxe plus ou moins manqué de sa facture moins facilement perceptible que celui, par exemple, d’un réticule de haute couture. Enfin le sac à dos bénéficie d’un avantage définitif sur tout autre moyen de transport de marchandise ou de babioles : il est sécurisé, il est sécuritaire. On trouve de tout dans le sac à dos : des dollars, une clé à molette, un passeport, du rouge à lèvres, des listings bancaires, la paye du mois ou le casse-croûte de midi.

De la midinette à la femme du monde, du collégien et sa copine au cadre moyen ou supérieur, tous bossus, dans le dos même uniforme,. Indifférencié, normalisateur, sécuritaire et universel, on se demande comment notre temps aurait pu ne pas réinventer le sac à dos.

Article publié dans le numéro 27 de Médium.