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La religion républicaine

La Rédaction, 28 novembre 2019. Modifié le : 28 novembre 2019

Laïcité à la française : l’invention d’une « véritable religion civile et civique », nationale et républicaine ? On trouvera ici un résumé de l’allocution prononcée le 14 mars 2005, sous la Coupole, par Pierre Nora, à l’occasion de la Commémoration du centenaire de la loi de 1905. Le texte intégral, paru dans Médium 4, est consultable dans nos archives.

Un « transfert de sacralité du monarchique dans le national du religieux au politique, du divin à l’historique. »

La mémoire républicaine a consisté d’abord, « dans une appropriation rapide du temps et de l’espace. L’espace, par l’organisation départementale (…). Le temps, par l’instauration du calendrier républicain, entreprise inouïe, destinée à “ouvrir un nouveau livre à l’histoire” » Entreprise tout entière d’inspiration sacrée. « Les deux réformes participent du même esprit de rationalité égalisatrice, (…). Mais tandis que la première a été très vite assimilée, en contribuant, avec les frontières, à sanctuariser l’espace politique de souveraineté, la conscience collective chrétienne s’est montrée allergique à la seconde… »

La mémoire républicaine a constitué « une véritable religion civile et civique » dotée « d’emblèmes, d’hymnes et de fêtes, et même de temple, trois couleurs, Marseillaise et 14 juillet, Panthéon… » un “spirituel républicain” lié à une laïcité conquérante, et dont le culte et l’apprentissage ont été confiés « à ce qui a été sa véritable église : l’école. »

« Dans une France composée de peuples si différents, de familles politiques et sociales si variées et souvent ennemies, c’est à l’école que le régime républicain a confié le soin sacré de les unifier ; d’en faire, avant tout autre appartenance ou filiation, des citoyens français libres et égaux ; d’arracher la jeunesse à l’enseignement religieux pour faire de l’instruction – gratuite, obligatoire et laïque – l’instrument de la liberté de l’esprit et de la promotion sociale. Aucun pays n’a aussi profondément inscrit la question scolaire au cœur de son identité nationale ni exalté à ce point le lien de l’école et de l’idéologie républicaine… »

Cette mémoire sacrée républicaine s’est construite comme alternative à la mémoire monarchique et chrétienne… « Rien d’étonnant à ce qu’elle en inverse, en incorpore, et en prolonge le plus souvent les traits. “Pour elle un Français doit mourir” (…) le sacrifice suprême est devenu l’équivalent national républicain de « mourir pour la foi ».

Le sacré allait de soi au temps de la monarchie. Son sacré à elle, la République devait le construire, et l’histoire en a fourni les matériaux. « (…) c’est l’histoire qui, dans ce vieil État-Nation, a pris en charge la mémoire de la France parce qu’elle seule pouvait rendre compte du fait le plus significatif de son identité : sa séculaire et providentielle continuité, illustrée par une exceptionnelle continuité dynastique et appuyée par sa continuité géographique et territoriale, (…). Or cette continuité avait été brutalement rompue par la Révolution. S’imposait donc désormais d’élucider cet événement majeur, à la fois destructeur et fondateur… »
C’est « ce ton de responsabilité nationale et de piété patriotique qui fait le fond du « sacerdoce historien » et de l’histoire dite critique et positiviste « une histoire sainte. »

« C’est la France elle-même qui, dans cette histoire-là, est devenue sacrée. » Une parenté unit deux livres-clés : Le tour de la France par deux enfants [cathéchisme !]et le Tableau de la géographie de la France, par Vidal de la Blache. « Deux bibles de la francité républicaine unies par le caractère initiatique que revêt l’apprentissage de la France, histoire et géographie fondues comme l’union charnelle de l’âme et du corps. » “Enfant, tu aimeras la France parce que la nature l’a faite belle et parce que son histoire l’a faite grande.” » (couverture du petit manuel Lavisse).

Tous les pays ont donné à la nation un caractère sacré. Mais ce qui qui revient en propre au sacré républicain se trouve exprimé par ces quatre mots : unité, universel, mystique et commémoration.

L’unité appartient déjà à l’âge monarchique, mais la République l’a fait changer d’échelle et de registre : « une unité non seulement administrative et géographique, mais une unité historique et sociale, spirituelle et idéologique. L’État républicain a dû « civiliser la société : non seulement par l’école, mais par le service militaire, la discipline électorale, la formation régulière des partis politiques. C’est ce travail, le sacré du quotidien, qui a fait de la République beaucoup plus qu’un régime politique, plus qu’une doctrine, une philosophie, un système, une culture : une véritable civilisation morale. »

Mystique républicaine ? Il fallait à la République un substitut de la religion. « Cette mystique procède d’un excès irrationnel de la raison qui trouve son origine dans un mécanisme d’exclusion inhérent à la définition de l’identité républicaine. Tiers-État contre privilégiés, patriotes contre aristocrates, les “petits” contre les “gros” le peuple contre ses oppresseurs, les “travailleurs” contre les “monopoles” : la volonté générale se construit en s’opposant. Là est le cœur du caractère polémique, combatif et militant de la République. (…) Il y a – et il y aura – toujours des Bastilles à prendre. »

Commémoration. “Le 14 Juillet a été à lui-même sa propre commémoration” (Péguy). La République « est tout entière à elle-même sa propre célébration », avec « ses lieux canoniques : écoles, mairies, places publiques, monuments nationaux… »

Le fait que ce modèle aujourd’hui se délite et s’anémie est le signe le plus tangible de l’épuisement du modèle classique de la République. Les quatre piliers sont atteints… Et pourtant : « Que l’on songe aux transes, aux psychodrames et aux réflexes immédiats d’appel aux principes sacro-saints de la République que déclenche le moindre projet de réforme (…) et l’on se retiendra de conclure ».

Le texte intégral, paru dans Médium 4, est consultable dans nos archives.