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Médiologie

Un médiologue américain

Nicholas Carr

Paul Soriano , 1er août 2018

Il est des nôtres ! Pour analyser les effets de l’Internet sur le cerveau humain, sur les capacités cognitives, pratiques, esthétique et morales de ses usagers, Nicholas Carr adopte une démarche familière aux lecteurs de Médium.

Né en 1959, Nicholas Carr est un pur produit de Harvard, mais qui aurait bien tourné. On trouvera à la fin de cet article une brève biographie intellectuelle de ce cousin d’Amérique qui conjugue avec la perspicacité médiologique un humour ravageur aggravé par un goût certain pour la provocation.

À le lire, le médiologue se trouve aussitôt en terrain familier : « Nous fabriquons des mythes et nous fabriquons des outils. Les biotechnologies nous permettent de combiner ces deux instincts, nous donnant le pouvoir de façonner conjointement les corps que nous avons et les vies que nous menons [1]. » Sur la feuille de route médiologique, Nicholas Carr coche à peu près toutes les cases.

Mémoires

Communication / transmission ? « Des peintures rupestres à Facebook, les humains ont toujours enregistré leurs expériences. Mais nous avons montré moins de zèle dans la sauvegarde de ces enregistrements pour la postérité […] nous avons préféré les medias qui rendent la communication plus facile et plus rapide à ceux qui en assurent la conservation durable. » Et à présent, « il va falloir nous assurer que notre héritage culturel ne finit pas aux mains d’un petit groupe d’entreprises commerciales qui visent le profit, et non la postérité. »

La mémoire c’est le medium ? Pas tout à fait : « le stockage externe et la mémoire biologique, ce n’est pas la même chose. Quand nous formons ou “consolidons” une mémoire personnelle, nous formons aussi des associations entre cette mémoire et d’autres. Les associations, uniques pour chaque esprit, sont indispensables au développement d’un savoir conceptuel profond. Et ces associations sont organiques, pas mécaniques [souligné par nous]. Elles continuent à se modifier avec le temps, à mesure que nous apprenons et expérimentons davantage. » De même, le livre transforme le lecteur, métaboliquement [2].

L’accès possible à toutes les connaissances du monde ne donne que l’illusion du savoir. Wikipédia n’est pas tant la somme que « le trou noir du savoir humain » ; et d’ajouter drôlement : sous couvert d’encyclopédisme, l’obsession du détail fait de Wikipédia un monument à la compulsion obsessive qui pousse l’adolescent male à collectionner des petits faits : « Jamais la sublimation sexuelle n’a été aussi prolixe. »

On voit que Carr se garde de tout excès de zèle médiologique, en cela plus subtil que McLuhan. Néanmoins, la culture c’est aussi un peu le médium : la capacité des disques (du 78 tours au long player puis au CD) a interféré avec la création musicale et avec notre écoute, et le numérique a détruit cette forme artistique qu’était l’album au profit de la piste et des playlists. Autre petit fait significatif : vers 1882, Nietzsche, souffrant de troubles de la vue qui rendaient pénible la concentration sur la page écrite, s’offrit une machine à écrire ; une fois exercé à l’usage de l’engin, il pouvait écrire les yeux fermés – de manière digitale en quelque sorte. Mais son écriture et peut-être même sa pensée en furent affectées, il en convient lui-même : « nos outils d’écriture influencent nos pensées ».

La connaissance et la culture ne sont donc pas des « contenus » stockés dans un cerveau assimilé à un disque dur. Et pour souligner combien le corps, et pas seulement le cerveau, détermine nos connaissances et même notre perception du monde, Carr se réfère à… Merleau-Ponty (« Le corps est notre moyen général d’avoir un monde », in Phénoménologie de la perception). Sur la mémoire comme « gravité de l’esprit », il cite une admirable formule d’Emerson : « De même que la gravité empêche la matière de se disperser dans l’espace, de même la mémoire donne de la stabilité au savoir ; c’est la cohésion qui empêche les choses de s’effondrer en amas ou de s’écouler en flux. » Un rôle que la mémoire proliférante, éclatée, ne joue plus à l’ère numérique ; d’où le paradoxe d’un présentisme hypermnésique : le passé, tout le passé, est rendu présent, dans le désordre ; on perd le sens de l’avant-après mais on n’oublie rien, notre existence est saturée par les recyclages et la « rétromanie [3] ».

Médiation, médium, milieu ? « Tools extend us ; media confine us » : Carr oppose outil et média (au sens de McLuhan) : le premier étend notre prise sur le monde, son usage nous dote de talents et enrichit ainsi notre monde ; le second, formant milieu, nous confine et nous isole du monde.

Carr affectionne McLuhan : un billet de 2011 s’intitule drôlement « The Medium is McLuhan ». Il lui emprunte l’idée que les nouveaux médias « absorbent » les anciens (c’est une autre façon d’entendre le fameux slogan « le médium c’est le message »). Dans son billet « Smartphones are hot » (2014) il souligne que le smartphone absorbe ainsi tous les médias, « médium total ». Ou encore : « l’interface, c’est le contenu » (de l’expérience) : les humains ne communiquent plus que via les ordinateurs, introduisant leurs intentions directement dans la machine.

Effet bougie

En faisant mine de s’étonner qu’on achète encore des bougies ou même qu’on les simule avec des ampoules « flamme », Carr rejoint notre « effet-jogging » : il s’agit de retrouver une ambiance, une vision des choses et des êtres que l’éclairage électrique nous a dérobées. On peut multiplier les exemples : de nos jours, lire un livre relève peut-être déjà de l’effet-bougie… Et de généraliser : l’usage anachronique d’une ancienne technologie nous fait prendre conscience de ce dont la nouvelle nous a privés.

L’effet-diligence ne lui échappe pas non plus : « chaque fois qu’un nouveau médium change le jeu, les vétérans de la politique pataugent. Ils continuent à jouer selon les règles de l’ancien médium. […] La playlist d’Hillary [Clinton], optimiste et fade, sonne anachronique dans une campagne plus punk que pop. » Car tandis que radio et télévision requièrent des candidats qu’ils soient des noms (des figures cohérentes et stables), les médias sociaux privilégient les verbes, des moteurs d’activité. L’autorité ne s’accumule plus, elle doit être conquise à chaque instant, vous êtes aussi pertinent que votre dernier tweet. L’important, c’est moins l’image qu’une certaine personnalité, assez forte pour capter l’attention des perpétuellement distraits et assez faible pour se plier à la fragmentation des nouveaux médias : une « personnalité Snapchat ».

La religion de la Silicon(e) Valley

Analysant les effets de l’Internet sur le cerveau humain, sur les capacités cognitives, esthétiques et même morales de ses usagers, Nicholas Carr expose l’objectif des dirigeants de la Silicon Valley : capturer la totalité de l’expérience humaine pour la transposer dans le monde des machines afin de la rendre intégralement « monétisable ». Cette entreprise s’inscrit elle-même dans une mentalité américaine dont les racines seraient religieuses.

S’il est une religion proprement américaine c’est bien la religion de la technologie. Dans Le Paradis à la portée de tous les hommes, 1833, un certain John Adolphus Etzler affirme que la technique va faire des États-Unis un nouvel Éden, un “état de surabondance” livré à “un banquet permanent, des parties de plaisir, des nouveautés, des délices et des occupations instructives” sans oublier… “des légumes d’une infinie variété et apparence”.

Le transhumanisme pourrait être un avatar d’une néo-religion numérique, à la fois individualiste et communautaire. « Le grand paradoxe des réseaux sociaux est d’utiliser le narcissisme comme liant communautaire. Être en ligne, c’est être seul, être dans une communauté en ligne c’est être seul ensemble. Baudrillard (qu’il cite) : « la communauté a été liquidée et absorbée par la communication ».

« Plus vous vivez dans le confort, plus vous êtes portés à vous interroger sur vous-même » ajoute Nicholas Carr… L’homme de l’année 2006 ? MOI ! Le magazine Times avait alors affiché en couverture un miroir dans lequel chaque homme de l’année pouvait se reconnaître.

Ladite religion s’abreuve en fait à trois sources : la technique, donc, mais aussi une forme exacerbée de puritanisme ; combinez les deux et cela donne : “Les êtres humains éprouvent la honte d’avoir été engendrés plutôt que fabriqués” (Günther Anders, 1956) – et cette honte, nous dit Carr, s’approfondit à mesure que nos machines se perfectionnent.

Comme le dit un distingué “computer scientist” : « Nous sommes le métabolisme qui est le singe en nous, et nous sommes l’intelligence, qui produit les idées et la culture. Et ces deux choses ont co-évolué en s’aidant réciproquement. Mais elles dont fondamentalement différentes. Ce qui est bon chez les humains, ce sont les idées [the idea thing] pas l’animal [the metabolic thing] ». Avec un cerveau artificiel plus intelligent que le vôtre, vous n’aurez plus besoin d’être emprisonné dans le corps d’un singe : #balancetonsinge ? À son insu, le brave scientist est tombé sur le mot juste : « métabolisme » – où se joue le partage disputé entre l’organique et le mécanique.

Si le cybernétisme est un puritanisme, la troisième source, c’est bien sûr le business  : faire de l’argent est un critère de réussite personnelle mais c’est aussi la preuve qu’on rend service à la communauté.

Tout est information

De nos jours, le préjugé techniciste s’enracine dans l’information : les connaissances, la culture, mais aussi les choses, les êtres vivants et, en définitive, le monde, tout se réduit à de l’information stockée sur divers supports, comme des « datas » sur des disques durs. Le projet prométhéen trouve alors dans l’informatique (data processing) un instrument pour s’accomplir.

Pour être médiologue (l’idiot qui regarde le doigt quand le sage montre la lune), Nicholas Carr ne tombe pas les niaiseries que risquent certains prophètes : « Les moyens de la création ont été démocratisés. Par exemple, n’importe qui avec une caméra haute définition bon marché et un ordinateur personnel peut créer un film de grande qualité [4]. » Super ! ironise Carr, exactement comme l’invention du crayon a permis à tout un chacun d’écrire un roman « de grande qualité ».

Carr ne mentionne lui-même qu’une seule fois le puritanisme, mais c’est du hard : quand le comportement des humains (« ressource analogique ») sera traqué à chaque instant en vue d’optimiser leur utilisation rationnelle, alors ce sera la « rencontre du fascisme et du puritanisme ».

Et il est vrai que dans le monde de l’internet il n’y pas de corps. « Des symboles parlant à des symboles à l’aide de symboles » tranche Nicholas Carr, des spectres qui échangent des signes, en somme, fût-ce dans une vidéo pornographique.

Mais l’utopie ne rend pas les armes : si vous tenez au corps, il sera possible non seulement de préserver le vivant pour l’éternité, mais aussi de le ressusciter « en réassemblant l’information qui exprime leur essence vitale » (du même Kurzweill). Commentaire de Carr : la vie c’est des datas, et les datas ne meurent jamais. » Côté culture, Carr remarque « une orgie de nécrophilie ».

Cela dit, la vraie singularité [5], c’est de « rendre l’homme immortel à l’instant de son obsolescence ».

Vampirisme

Heureusement, le sens des affaires, le business, met bon ordre à ces débordements : bien loin des premières utopies, le numérique est devenu l’eldorado d’un néo-capitalisme débridé et cynique plus consistant que les bons sentiments affichés par les entrepreneurs de la Silicon Valley. En bon ancien élève de Harvard, Carr démonte le stupéfiant modèle économique de Facebook et autres plateformes qui font travailler bénévolement leurs usagers et s’approprient le fruit de leur travail (les données qu’ils produisent), l’agrègent et le vendent aux annonceurs.

« En mettant les moyens de production entre les mains des masses, mais en leur déniant toute propriété sur le produit de leur travail, l’internet fournit un mécanisme incroyablement efficient pour moissonner la valeur économique du libre travail fourni par tous et la concentrer entre les mains de quelques-uns. (…). Les membres des réseaux sociaux peuvent croire qu’ils ne font que “partager” leurs pensées, intérêts et opinions avec d’autres membres, en fait ils travaillent pour les entreprises qui opèrent le réseau. »

Ce travail « spontané » est en réalité parfaitement formaté, pour mieux se prêter à son exploitation informatique, selon une espèce de taylorisme étendu… « Les programmeurs sont les législateurs méconnus du nouveau monde. »

Et les mêmes usagers se chargent encore de distribuer les publicités qui les visent. Car les victimes de ce dépouillement y participent avec enthousiasme : le besoin de privacy est fort, la vanité est plus forte – la vanité et, ajouterons-nous, le besoin de se confier, de « témoigner » et… le plaisir de jouer avec l’ « interface utilisateur »…

La stratégie des géants de l’internet, nous dit Carr, peut être qualifiée de vampirique [6], dans un monde (numérique) dont les datas seraient le sang.

« La tragédie, c’est que la promenade, le camping, et la conversation sont désormais infusées par le digital »… Beaucoup d’applications personnelles et autres gadgets visent à formaliser des activités ci-devant informelles, « signe de la colonisation continue de la vie quotidienne par le marché. »

L’empire du code

La grande avancée de la machine, c’est la conquête de l’empire des signes. Indices, icones ou symboles, tous les signes sont désormais transcrits dans un code lisible et calculable par la machine. Certes, elle bute encore sur certains usages pervers (humains) du discours : l’implicite, le sens figuré, la métaphore… Les chatbots sont perturbés par les onomatopées et autres grognements monosyllabes (hum, bof, mouais, déjà difficiles à transcrire en langage écrit) qui émaillent nos conversations courantes. Qu’à cela ne tienne : pour mieux insérer l’humain dans le monde de la machine, on normalisera le langage et ses détours pour une meilleure communication, parfaitement explicite et sans double sens. On se débarrassera des discours improductifs, plus de politesses inutiles, « the shortest conversation between two points ».

Il faut châtier le langage. Comme le font les ingénieurs d’IBM avec Watson, leur machine intelligente – ce qui nous vaut cette saillie : « Comment espérer qu’un ordinateur ait une conversation intelligence avec les transhumanistes si on lui interdit d’utiliser le mot “bullshit” ? »

Au passage, Carr note méchamment que Zuckerberg « a toujours eu un problème avec le langage ».

« Nous avons mis nos vies sociales entre les mains d’un jeune homme maladroit qui croit que les relations et affiliations humaines peuvent être réduites à des équations (…) un homme qui a fait fortune en voyant les gens comme les nœuds d’un graphe mathématique ». Mark Zuckerberg est persuadé que la technologie va remplacer l’idéologie pour bâtir de meilleurs systèmes sociaux. Meilleurs pour qui ? On soupçonne que sa « théorie unifiée de l’amour » soit moins inspirée par Cupidon que par la cupidité.

L’homme sans qualités

Dans le monde numérique vous obtenez sous forme de services consommés ce qui exigeait naguère du temps et de l’exercice – et la récompense de l’effort se doublait de l’acquisition d’un talent, d’une compétence, et d’une motivation pour le développer… L’homme numérique, lui, sera plutôt un pur consommateur. Vous pouvez par exemple jouer de la guitare sans guitare et surtout sans apprendre à jouer de la guitare.

Ne cherchez plus, Google a déjà trouvé… Bientôt, la majorité des requêtes trouveront une réponse sans que vous ayez rien demandé. Car Google n’explore plus le web, il vous explore, vous… Vous n’arrivez plus à faire face aux sollicitations des réseaux sociaux ? Pas de panique : le même Google développe un robot qui le fera à votre place. Le moindre geste d’affiliation ou d’affection peut de même être automatisé. Un dispositif vous avertit que vos enfants sont montés dans votre voiture et déclenche aussitôt pour eux une comptine (tout en prévenant votre assureur tant qu’à faire). Au test de Turing, les sexbots remplacent avantageusement 3615 Ulla. Les types de la Valley (qui conduisent volontiers des Ferraris) entendent de même nous « libérer » de la conduite automobile « improductive »…

Deviens ce que tu es

Pour rapprocher l’homme de la machine, on doit encore perfectionner la seconde, mais il est plus économique de robotiser le premier.

L’Internet nous rend-il stupides ? Quand il utilise les services en ligne, Nicholas Carr a l’impression qu’on le reprogramme… Pour le l’homme renaisse (reborn), il faudrait d’abord le réoutiller (retool) et le redémarrer (reboot). Et changer sa perception même du monde, comme le font les Google Glass (les lunettes de Google).

Il ne s’agit après tout que de ramener notre existence à son essence, de renouer avec la machine que nous sommes, selon la vulgate techniciste qui promet d’« améliorer » l’esprit et le corps, l’esprit dans le silicon (silicium) et la chair siliconée.

On mesurera au passage les progrès du quantified self.

On se débarrassera de la « metabolic thing » animale et périssable, du porc obscène et du singe malpropre qui est en nous : Nicholas Carr s’interroge gravement sur les toilettes japonaises installées au siège de Google : nous saurons que Google a vraiment accompli sa mission quand le Googleplex n’aura plus besoin de toilettes du tout. Les robots propres n’ont pas plus de « besoins » qu’ils n’ont de vie privée.

On trouvera d’autres excellentes analyses chez Nicholas Carr, telle une réflexion sur la hiérarchie des innovations : révolution numérique, certes, mais comparez ce qui a été inventé entre 1876 et 1886 avec ce qui l’a été depuis 1950… Si l’on mesure bien aujourd’hui les dégâts causés par la révolution industrielle on est moins attentif à ceux que produit la révolution numérique : il est vrai que les premiers dégradent notre environnement tandis que les second attaquent directement « de l’intérieur » les facultés qui permettent précisément d’en prendre conscience.

Une entreprise rationnelle, bienveillante et lucrative de déshumanisation ?

Notes

[1Sauf indication contraire, toutes les citations de Carr sont tirées de Utopia is Creepy, à ce jour non traduit en français : le lecteur devra se contenter de nos approximatives traductions.

[2La « réalité virtuelle » ou le jeu vidéo transforment aussi l’usager, mais plutôt à la manière d’une drogue hallucinogène.

[3Simon Reynolds, Retromania : Pop Culture’s Addiction to Its Own Past. 2011 (éd. numérique).

[4Ray Kurzweil, un des « penseurs » du transhumanisme.

[5Le moment singulier où l’intelligence artificielle l’emportera sur l’intelligence humaine.

[6D’autant que le vampire est un monstre qui opère par séduction avant de se livrer à la violence.