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Concepts

Transparence

Philippe Guibert , 2 août 2018

Aboutissement des transformations silencieuses de notre démocratie, l’exigence de transparence remet en cause le pouvoir temporel et devient le moyen de sélection des dirigeants politiques exposés aux « affaires ».

La transparence est devenue l’idéologie démocratique par excellence, la doctrine de la Foi de l’Église médiatique, qui a ses fondements technologiques et ses ordres de moines-soldats. Un changement majeur des rapports entre les pouvoirs et de leur hiérarchie.

Qu’est-ce que la « transparence » ?

« Jouer la transparence », c’est attester de sa bonne foi, dans un univers de soupçon ou de « défiance », c’est jouer cartes sur table, ne rien avoir à dissimuler.

Ce mot, on n’en trouve pourtant pas d’occurrence dans notre dictionnaire de la philosophie politique. Ni d’un de ses antonymes souvent dénoncé, le secret. On ne parvient au sujet (mais non au mot) qu’avec le concept de « Raison d’État », né au xvie siècle, qui signifie que l’État a ses raisons que le peuple doit ignorer. Le bon vieux Larousse est plus à jour. Transparent : « dont les raisons ou le sens sont faciles à deviner » ; « qui a un fonctionnement clair qu’on ne cherche pas à dissimuler à l’opinion ». Et puis cette définition seconde (mais définitive ?) : « parfaite accessibilité de l’information dans les domaines qui regardent l’opinion publique ».

La transparence s’opposerait donc à la dissimulation de ce qui regarde « l’opinion publique », et qu’on lui a longtemps caché au nom de la Raison ou du secret d’État. L’opinion, cette mystérieuse entité… S’agit-il de l’opinion qui peut s’exprimer publiquement, notamment par voie de presse, ou bien de celle que l’on mesure aujourd’hui par la technique des sondages ? Et qui délimite les domaines « qui regardent l’opinion publique » ? Y-a-t-il des secrets d’État nécessaires et légitimes, une intimité admise ?

Nous autres sommes créanciers sinon actionnaires des pouvoirs publics, nous avons donc un droit de regard... Dès lors qu’il s’agit d’argent public – notre argent – , tout doit être justifiable et justifié, car tout argent public peut avoir été détourné pour un usage privé ou secret, dans un intérêt personnel ou politique. Dès lors, nos relations – impôts, services, prestations, deviennent économiques plutôt que citoyennes.

Auguste Comte a défini le pouvoir temporel comme celui qui détermine ou empêche les comportements, par la force ou l’incitation. Quant au pouvoir spirituel, sa « destination est le gouvernement de l’opinion ». Il ne voyait pas sans inquiétude le pouvoir spirituel du journalisme succéder à celui de l’Église, à la place de celui de l’Éducation qu’il appelait de ses vœux. Régis Debray, en particulier dans L’emprise (1999), montrait que tout pouvoir spirituel est lié à l’idée capitale d’une époque, et qu’il regroupe « les fonctionnaires du sacré social ». Le nôtre, ce sont les droits de l’homme, notre religion civile. Et nos fonctionnaires, après le clerc et l’intellectuel, sont les journalistes. Le pouvoir médiatique devient le pouvoir ecclésiastique, celui qui « ne contraint pas, mais conditionne ».

Dans cette définition d’un droit de regard presque infini, l’impasse est faite sur la boîte noire de la transparence, si l’on ose dire : les technologies et les institutions qui vont lui permettre d’être notre idéologie démocratique et le pouvoir auxquels il est si difficile de s’opposer, puisqu’ils vont de soi, sans avoir besoin d’être explicités ni formalisés – c’est une définition possible du consensus.

Transparence et visibilité

La demande de transparence a ses conditions techniques de possibilité. Elle est la fille, légitime ou pas, de la civilisation de la visibilité, vidéo puis numérique, donc du gros plan et de l’expression immédiate, qui se focalise sur la personne et relègue au second plan la fonction et son autorité.

La transparence est fille de la proximité-pour-la-télé, en direct ou dans les conditions du direct, qui vaut réalité. L’élu est jugé sur pièces, son corps, son « langage non verbal », ses intonations… comme preuve de sincérité. Mais n’est-elle pas préparée, feinte et jouée ? Plus l’autorité est exposée, plus elle est menacée. Le gros plan humanise et désinstitutionnalise. « L’autorité ne va pas sans prestige, et le prestige sans distance », selon le mot gaullien canonique. Avec la proximité, la distance s’amenuise et le prestige diminue d’autant.

On pourrait ainsi distinguer le politique en majesté (De Gaulle et encore Pompidou, théâtralisent leurs interventions à la télévision) ; le politique en séduction (Giscard et Mitterrand), qui s’expose mais parvient à conserver ses distances ; puis le Politique de proximité, descendu du piédestal, sous vidéo surveillance, dont l’autorité va en s’amenuisant.

Car la proximité télévisuelle porte en elle le soupçon. Soit vous n’êtes pas celui que vous prétendez, et vous êtes un Tartuffe, soit vous l’êtes, mais alors vous êtes aussi « normal » que nous, et n’avez donc guère de titre à nous diriger.

Le numérique démultiplie les pièges de la vidéo, par l’affaissement des frontières entre public et privé, professionnel et personnel, vie sociale et intimité. L’injonction paradoxale du digital fait des caractéristiques privées des qualités ou défauts publics. Élection ou entretien d’embauche ? La vulnérabilité du « candidat » s’élargit. Désormais, l’image-son demeure pour l’éternité numérique, téléchargeable et googelisable à merci, partageable à tout instant, alors que l’écrit (« seuls les écrits restent ») s’efface, voué à la critique rongeuse des souris.

Une phrase ou quelques mots, sortis de leur contexte : la mémoire numérique, est un formidable détecteur de mensonge et d’incohérence, en même temps qu’un outil de manipulations et de forgeries (fake).

« Il n’y a pas de Charles », écrivait Malraux à propos de De Gaulle. Nicolas, François et Emmanuel, eux, se trouvent totalement exposés à tous les paparazzi, professionnels (médias) et amateurs (réseaux sociaux), aux dépens de l’incarnation symbolique de la fonction.

Vos vices ou vertus privés seront vos vices ou vertus publics.

Les institutions de la transparence

Il y a des associations. En premier lieu Transparency* international (qui a des « sections » par pays, comme l’internationale socialiste…) ou bien Anticor. Leur combat est la lutte contre la corruption, en particulier contre les conflits d’intérêts, à fort juste titre. Difficile d’ignorer ces acteurs de la « société civile ». Mais leur pouvoir n’est encore que d’influence intellectuelle. Ce sont des théologiens du culte, pas les grands prêtres.

Les institutions de la transparence qui ont un pouvoir de conditionnement de l’opinion, sont un groupe de médias, au périmètre variable mais dont le noyau dur a construit sur la durée une crédibilité fondée sur des « affaires » révélées. Elles détiennent un pouvoir de déclenchement du pouvoir temporel, à travers son bras judiciaire, lequel s’est aussi transformé sous son influence.

Rien d’occulte ni de mystérieux dans ce noyau radioactif des titres inscrits dans la grande tradition de la presse, écrite ou « en ligne », auxquels il faut adjoindre désormais, des magazines people, la plus lue, ou plutôt la plus regardée, sur papier et sur le Web. Mais le pouvoir le plus efficace des enquêtes journalistiques écrites est le conditionnement de la vidéosphère numérique « virale », couplé à la mise en mouvement judiciaire : la justice ouvre désormais des enquêtes après publications. L’article de révélations vaut dépôt de plainte morale, au nom de la société outrée, auquel le parquet donnera suite ou pas, mais sur lequel pèsera une pression d’autant plus forte que l’affaire « fera du bruit ».

La pression médiatique remplacerait-elle la pression politique ? En tout cas, les juges agissent de facto sur requête de la presse. En France, l’interdiction des instructions du garde des Sceaux dans les « affaires » sensibles – est désormais inscrit dans la loi (2013).

Ce premier pouvoir de conditionnement peut conduire à la démission du gouvernant mis en cause, avant tout jugement, dès la mise en examen, voire dès la simple ouverture d’une enquête préliminaire. Nouvelle « jurisprudence » de la transparence ?

Ce processus juridico-politique serait moins mécanique, si ce journalisme d’initiative n’en mettait pas en branle un deuxième, concomitant, certes lui échappant en bonne partie, mais décisif : le déclenchement de la « machine à buzz », aussi appelé « lynchage médiatique », par la vidéosphère numérique.

La mise en cause journalistique d’un gouvernant, ou bien d’un candidat, produit en effet trois conséquences consécutives.

Tout d’abord, son partage sur les réseaux sociaux. Très rapidement, pour tenter de stopper cette machine infernale, vient la défense audiovisuelle de l’accusé, et ce sont ici les images-sons de l’accusé qui vont être soumis au détecteur de mensonge au cours d’un procès télévisé avec jury populaire en ligne, où la présomption d’innocence n’est même plus une formalité...

Dernier effet de cet engrenage : la transformation de la vie publique en série policière ou judiciaire. Une « affaire », c’est un récit à personnages multiples et complexes et bien sûr à rebondissements. Cette mise en récit est d’une redoutable efficacité d’audience, bien supérieure à celle de l’introuvable « débat de fond » sur le programme, la vision, ou les capacités politiques des intéressés. Avec élimination du « maillon faible ».

La course à l’exemplarité ressemble cependant à une course après son ombre, et sa part d’ombre. Sans espoir de satisfaire un public qui demandera toujours plus de comptes. Car si cette machinerie est un système d’accréditation des paroles et vérités autorisées, elle est plus encore un système de discrédit, et des institutions publiques en premier lieu, car le pouvoir économique, libre de ses mouvements (de capitaux) et moteur de l’emploi, échappe bien mieux à la déstabilisation.

L’Église médiatique, garante morale de nos droits et de notre argent, appuyée sur le bras du judiciaire, signifie ainsi au politique sa condition mortelle et désormais subordonnée.

L’engrenage de la transparence est en effet une source majeure de la dépolitisation, parfois appelé aussi « dégagisme ».

À l’aune de la vérité cachée, la plupart de nos grands politiques (Winston, Charles...) s’effondreraient comme autant d’imposteurs. « Pas de grand homme pour son valet. »

Extrait de l’article de Philippe Guibert, « L’Engrenage », paru dans le numéro 52-53 de Médium, « Nouveaux pouvoirs, nouvelles servitudes », juillet-décembre 2017.