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Médium 52-53 « Nouveaux pouvoirs, nouvelles servitudes » (juillet-décembre 2017)

Rendre public

par La Rédaction

Publié le : 26 mars 2018. Modifié le : 25 juillet 2020

Extraits d’un entretien de Philippe Guibert avec Fabrice Arfi, responsable du pôle enquêtes à Mediapart, le 10 mai 2017 pour Médium 52-53, Nouveaux pouvoirs, nouvelles servitudes, où l’on trouve la version intégrale de cet entretien.

Médium. Vous avez été au cœur des enquêtes sur les « affaires » ce dix dernières années, et pourtant vous récusez les termes de « transparence » et même d’ « investigation ». Pourquoi ?

Fabrice Arfi. Je récuse le terme de « journalisme d’investigation ». Je veux bien qu’il y ait un journalisme d’information et un journalisme de commentaire, mais je suis un journaliste, c’est-à-dire un petit artisan des vérités de fait.

À Mediapart, nous nous sommes construits sur un journalisme que l’on peut appeler « d’initiative ». Si le journalisme dit d’investigation consiste à ne faire que la chronique de la chose policière ou judiciaire, à laquelle il faut bien entendu s’intéresser de près, alors ce serait un drame pour notre profession. Je suis curieux de savoir ce que peuvent contenir des dossiers judiciaires – c’est une évidence – mais si ce journalisme devait se résumer à la publication de procès-verbaux, derrière lesquels on se protégerait pour mieux dénoncer, alors ce serait détestable.

Se contenter du travail fourni par d’autres puissances d’enquête, pour lesquelles j’ai souvent un immense respect vue la faiblesse culturelle, politique et de moyens de la lutte anti-corruption dans ce pays, ce n’est pas pour autant la conception de mon métier.

Le journalisme doit savoir être autonome devant l’actualité, concept bizarre qui peut tout autant recouvrir ce dont on parle, ce qu’il se passe et ce que l’on découvre.

Mon utilité sociale n’est pas celle d’un policier ou d’un magistrat, qui ont une fonction précise : poursuivre et, éventuellement, condamner.

Prenez les grandes affaires que nous avons mis au jour à Mediapart : Tapie, Bettencourt, Karachi, Cahuzac, les financements libyens de Nicolas Sarkozy. Ces cinq affaires étaient des enquêtes journalistiques avant d’être des enquêtes judiciaires. Que les institutions s’emparent ensuite des informations journalistiques, c’est normal et même sain. Ce n’est pas le Washington Post qui fait tomber Nixon, mais une procédure d’impeachment. À un moment donné, les autorités prennent le relais des deux journalistes sur le Watergate. Aux États-Unis, sans du tout idéaliser en bloc ce pays, le contre-pouvoir institutionnel est mieux organisé. En France, nous sommes extrêmement fragiles et le président demeure un monarque intouchable.

Quant au secret de l’enquête, nous n’y sommes pas tenus, mais est-ce que nous en sommes des receleurs ? Nous en revenons au même point : notre métier consiste précisément à publier des informations que certains ne sont pas censés nous donner. Par conséquent, nous ne pouvons pas être des receleurs. Démocratiquement parlant, c’est intolérable. Une loi de la fin du dernier quinquennat voulait établir que le journaliste ne puisse plus être poursuivi pour recel dans le cadre de « procédures bâillons », dont l’objectif premier est de trouver nos sources. Le Conseil constitutionnel l’a cassé parce qu’il considère qu’on ne peut pas donner une telle largesse à notre profession. Le débat juridique reste donc ouvert. Mais avouez que la situation est cocasse : quand le journalisme produit des informations à partir de sources humaines, on lui reproche de ne pas avoir de preuves ; quand il le fait sur la foi de documents, on lui reproche d’être un receleur.

Comment définiriez-vous votre utilité démocratique ?

Mon travail consiste à mettre sur la table des informations d’intérêt public qui nourrissent la conversation démocratique. Point barre. En d’autres termes, c’est d’être un agent d’intranquillité. J’avoue que j’aime beaucoup ce concept d’intranquillité, ce bon désordre qui bouscule, réveille, immunise à l’indifférence et à l’assignation de pensée. Le journaliste a ce rôle fondamental parce que la démocratie ne se joue pas qu’au moment du vote. L’intranquillité démocratique fonctionne avec des emmerdeurs qui produisent des informations qui perturbent.

Depuis 1976, la CEDH consacre cette fonction. Dans un arrêt célèbre, baptisé « Handyside », la Cour dit que la liberté d’informer « vaut non seulement pour les informations ou les idées accueillies avec faveur, ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population. » Je ne résume pas le journalisme à cela, mais voilà plus de quarante ans que la justice européenne dit que le journalisme peut « heurter, choquer ou inquiéter ». Ce n’est pas rien. Cette même CEDH désigne le journaliste comme un « chien de garde » de la démocratie, mais pas au sens de Serge Halimi et du Monde diplomatique. On parle ici du chien qui réveille les voisins, qui aboie face au danger et défend la maison commune…

Les affaires ne deviennent-elles pas le prisme par lequel on appréhende la chose publique ? Avec un effet d’éviction de questions importantes…

Si la vie publique est vue sous le prisme des affaires, ce n’est pas la faute des journalistes. On a entendu des personnalités, de gauche ou de droite, dire de la dernière campagne présidentielle : « On n’a pas discuté des vrais sujets, les affaires ont tout pollué ».

Je fais partie de ceux qui pensent que les « affaires » sont au contraire une question éminemment politique. C’est pourquoi j’ai écrit ce livre, Le Sens des affaires, au bout de sept ou huit ans d’enquêtes ici.

Les « affaires », c’est un peu comme les voitures à qui on impose des crash tests avant de les mettre en vente : ce sont des crash tests démocratiques grandeur nature. Les « affaires » nous permettent de juger de la carrosserie de nos institutions, de notre culture citoyenne, de nos lois, de notre classe politique. Le sentiment d’impunité, le reliquat de privilèges de certains, la justice à deux vitesses ou l’atrophie des contre-pouvoirs en France, ce sont des questions très politiques, non ?

Nous avons tous appris avec Montesquieu et L’Esprit des lois que « par la disposition des choses, le pouvoir doit arrêter le pouvoir. » Près de trois siècles plus tard, on a pu entendre des personnalités politiques de premier plan dire que lorsque la justice enquête sur les emplois présumés fictifs de la famille Fillon à l’Assemblée nationale, c’était une atteinte à la séparation des pouvoirs. Comme si la séparation des pouvoirs était la liberté donnée à chaque pouvoir de faire n’importe quoi. Alors que c’est justement l’inverse… Toutes les grandes nations libérales – au sens politique du terme – se sont construites sur l’idée d’une démocratie du contrôle. Certains ne l’ont toujours pas compris.

On peut bien sûr considérer qu’il y a un poids trop important des affaires, mais c’est d’abord parce que les affaires ne sont jamais prises au sérieux par les politiques. Depuis les années 1980 et 1990, toutes les lois de moralisation de la vie publique ont été conçues en réaction à des affaires parce que le pouvoir politique avait l’épée de l’émotion publique dans les reins. La lutte contre la corruption n’a jamais été un programme d’ampleur d’une campagne présidentielle pour un parti de gouvernement. Ce n’est jamais une politique publique en tant que telle. On légifère dans l’urgence et pour de mauvaises raisons utilitaires à l’égard de l’opinion publique. Contrairement à certains pays anglo-saxons, scandinaves, à l’Italie ou d’autres, nous n’avons pas encore en France un corpus ultra-élaboré pour la lutte contre la corruption ou contre les atteintes à l’éthique publique. Cela avance, mais nous sommes encore loin du compte. Or, selon moi, c’est aussi important, pas plus mais pas moins, que la lutte contre le chômage ou les déficits publics. D’ailleurs, c’est parfois lié. Il faut bien prendre conscience que derrière les affaires, il y a des victimes : nous, la masse invisible des citoyens.