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Salut l’artiste !

Parce qu’il aimait prendre des photos...

Hommage de Louise Merzeau à Jean Baudrillard

Louise Merzeau , 7 septembre 2007

Jean Baudrillard aimait prendre des photos. Il parlait souvent de cette allégresse – celle des matins de lumière sur une ville, ou de l’oblicité d’un livre sur une table. Moments de joie, solitaires et gracieux. Sans autre conséquence qu’une effraction dans le principe même de réalité.

C’est sans doute parce qu’il aimait prendre des photos qu’il n’a pas cherché à faire une théorie de la photographie. La photographie trouve bien sûr sa place dans sa pensée de l’hyperréalité, du simulacre et de la séduction. Mais sa pratique de la photo était authentiquement « caractérielle, extatique et narcissique 1 » : elle n’était pas philosophique. Et c’est parce qu’il n’avait pas de théorie de la photographie que ses images sont de vraies images. Elles n’illustrent pas une thèse préécrite, elles basculent dans l’objectalité du monde, avec toute l’incertitude et l’arbitraire d’un commencement.

L’étrangeté sans l’anecdote, l’ironie sans le clin d’œil. La ville sans la géométrie ni la cacophonie. L’objet sans la forme ou la substance. Seulement tel détail, obtus. Enchantements non prémédités – enchantements parce que non prémédités. Et puis non, même pas le détail, même pas le punctum : simplement la manière dont les objets se tiennent dans l’espace. Rien de poignant, mais quelque chose pourtant qui vibre, et qui émane bien du réel (jamais rien de plasticien).

Des compositions (un grand pan de mur et une arête), des cadrages (le sol presque toujours coupé), des angles de prise de vue (images légèrement « de travers »), certains tons de cobalt ou d’ardoise qui reviennent dans le ciel et dans l’eau… On pourrait sans doute repérer ce qui fait persistance rétinienne chez Baudrillard photographe. On pourrait même l’interpréter. Mais ce serait invoquer une vision, un sujet et un sens. Or ici le sujet s’interrompt. Et ces images ne donnent qu’une « vue imprenable sur le monde ». Rien ne relie les fragments, pas plus une œuvre qu’une théorie.

On offenserait sa démarche en voulant à tout prix recoller les morceaux. Il faut préserver à ces images leur nonchalance, leur modestie, leur radicalité. C’est ce qui les rend désirables – qualité, non de ce qui nous manque, mais de ce qui n’a pas besoin de nous pour exister. Les photographies de Jean Baudrillard n’ont besoin d’aucune nécropole esthétique. Elles vivent de cette évidence étrange et parfaite, de ce don que le monde nous fait, lorsque tout sentiment de perte l’a quitté.

Paru dans Médium 10 « Qu’est-ce qu’un chef ? » (juillet-septembre 2007).