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Médium 58-59

Nécessités du populisme

Philippe Guibert, 17 janvier 2019. Modifié le : 25 janvier 2019

Dans la (dis)qualification courante dont usent et abusent les forces encore dominantes, le populisme décrit cette situation où des électeurs de plus en plus nombreux tournent le dos aux principes du libéralisme.

On ajoute qu’ils sont manipulés par des réseaux sociaux colportant trop de contre-vérités, d’autant que la Russie les instrumentalise à coup de faux comptes ou de piratage. Populisme, fakes news et post vérité marchent donc sur la Rome libérale (par traité), ce marché unique et sa monnaie, avec ses quatre libertés fondatrices : circulation des hommes, des capitaux, des biens et des services.

De l’abondante littérature de science politique sur le populisme, du moins celle qui s’efforce de le définir avec précautions et précisions [1]– il ressort deux idées principales, qui distinguent le populisme qui menace, de la démagogie que nous subissons de toute éternité démocratique.

La première est la fâcheuse tendance des leaders populistes à non seulement s’ériger en porte-parole exclusif du peuple, ce qui n’est pas très sport, mais à en exclure aussi tel ou tel groupe – les minorités par exemple, immigrés notamment, ou encore musulmans. La seconde est l’hostilité récurrente de ces mêmes leaders ou mouvements aux « contre-pouvoirs » qui caractérisent la démocratie libérale, leur propension à les dénoncer avec virulence dans l’opposition, puis à les menacer voire les éteindre, une fois le pouvoir conquis par les urnes.

Or le peuple, dit-on, est « pluriel » (Habermas), et donc « introuvable » (Rosanvallon), bien que la démocratie se soit définie comme « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » – mais ne faudrait-il pas en finir avec cette fiction dangereuse ? Quant aux contre-pouvoirs médiatico-judiciaires, ils sont les protecteurs de nos libertés et de nos droits. Commencez par protester contre nos régimes et leurs règles, critiquez presse, juges ou oligarchie dirigeante, et vous finirez avec des émules de Poutine ou Erdogan au pouvoir ! Redoutable piège tendu à toute velléité critique…

Mais alors, comment qualifier les propos de certaines personnalités, pourtant réputées libérales et « européennes », quand elles font face à des accusations ? François Fillon par exemple, quand il met durement en cause les juges, après sa mise en examen pendant la campagne présidentielle ; Emmanuel Macron, quand il dénonce les « fakes news » propagés par des médias très accrédités, en pleine affaire Benalla ; ou bien encore Manuel Valls qui voulait faire « rendre gorge » à Médiapart et l’« exclure du débat public », dans un style dont Trump n’oserait user avec CNN ou le New York Times. Le populisme, cette seconde nature… Menacé par juges et médias, critiqué par quelque institution indépendante, qu’on soit gouvernant ou opposant, parlementaire, ministre ou PDG, on dénonce derechef un complot politico-médiatico-judiciaire (rayez les mentions inutiles), aussi vite qu’un groupe fermé de Facebook se convainc que la terre est plate. La dénonciation du « système » est à portée main pour se défendre, comme l’appel au peuple pour se faire entendre. Ces mots viennent à la bouche, avant même d’être venus à l’esprit et c’est en quoi le populisme culturel n’est pas « ce fascisme qui vient » : il est déjà arrivé.

Pourquoi un tel horizon indépassable de notre temps ? Parce que notre appareillage technique et culturel – notre médiasphère dans le langage médiologique – est profondément d’essence populiste. Elle est la ligne de pente d’une démocratie fondée sur la désintermédiation, c’est à dire l’accès direct, sans médiation, à la parole et aux images par les réseaux sociaux, comme aux biens et services par la consommation, et qui baigne dans notre imaginaire du dérèglement. Le numérique-pour-tous, c’est-à-dire la mise en relation du smartphone et du web2.0 dans lequel nous vivons depuis plus de 10 ans, est l’école du populisme et se connecte si bien à la Série d’images-sons des événements sidérants.

Foin d’autorités respectées, fin des Églises et organisations instituées, déclin des partis et syndicats, contestation des médias accrédités : les fameux « corps intermédiaires », piliers d’un régime bien tempéré et bercé de doux commerces, sont en cours de déconstruction. Le travail avait été bien entamé par la vidéosphère, il s’achève sous les coups de boutoir du numérique, qui accélère et amplifie les effets de la première, en donnant les pleins pouvoirs au populus.

La grande presse papier allait de pair avec les régimes représentatifs, où le parlement était le lieu où l’on « pouvait tout changer, hormis un homme en femme », selon le vieil adage britannique, et on retrouvait dans son journal extraits des discours, analyse et caricatures ; la TV est d’essence bonapartiste, le lieu où le chef s’affirme ; le numérique porte en lui, non la démocratie participative comme on l’a cru, mais le populisme culturel, c’est à dire la contestation et la mise à plat de toute autorité autorisée et de toute crédibilité accréditée.

Nous vivons bien entendu dans un espace où ces trois dimensions s’entremêlent, la presse papier déclinant à vue d’œil en même temps que sa hiérarchie de l’information, et le numérique donnant le ton et l’image – la vidéo de chacun vue à la télévision pour tous –, plus performant au sens médiologique : toucher au plus large avec le moins d’efforts.

Le populisme culturel est donc la récusation des autorités légitimes à (nous) parler et à (se) montrer. Dans le domaine de l’information, nous devenons ainsi tous « pasteurs », en lieu et place des grands prêtres de l’éditorialisme, pour diffuser, commenter sinon susciter la circulation des news, via nos médias sociaux. Dans le domaine religieux, les églises évangéliques se multiplient autant désormais par le web que par les télévangelistes, pendant que certains imans sunnites s’improvisent tels dans des vidéos sur You tube. Les religions sans clergé ordonnateur et gardien des dogmes, se développent dans l’anarchie numérique de l’accès immédiat aux vérités multiples, pendant que les religions bien hiérarchisées dépérissent.

Mais allons plus loin. La vidéosphère, c’est à dire la crédibilité par l’image-son, en lieu et place de l’écrit, avait déjà installé aux commandes l’immédiateté contre l’analyse réfléchie, le témoignage contre le savoir, et le parler vrai en forme de petite phrase, contre le discours empesé que l’on zappait. À l’ère de la visibilité, la viralité se conjugue avec l’immédiateté ; le témoignage est à la portée de chacun(e) par les réseaux sociaux – voir #MeToo. Et quand la téléréalité, ultime innovation de la télévision, rencontre l’expression en 120 ou 240 signes, le « parler-vrai » laisse place au parler cash et clash.

Le déchainement d’insultes et de menaces, cette « brutalisation » du débat public si souvent dénoncée, est la conséquence d’un surmoi de l’expression en berne, initiée par la téléréalité, amplifiée par l’expression numérique, que l’on retrouve dans les « duels » sur plateaux de chaines d’info continue. Prime assurée au fort en gueule, sinon au grossier, et défaite assurée de la pensée complexe, qui manque d’adrénaline et ne fait ni la reprise ni la viralité. Le symbole de l’époque ? Que le dirigeant de la première puissance mondiale ait gagné l’élection contre la plupart des grands médias américains et sans le soutien de son Grand Old Party, mais après avoir animé une émission de téléréalité fort prisée pendant des années. Que son équipe de campagne ait exploité les potentialités de la publicité ciblée et négative sur Facebook, à partir d’une analyse algorithmique des données personnelles, en dépensant bien moins que les millions levés par Hilary Clinton pour la publicité télévisuelle. Et qu’il soit devenu, une fois élu, le premier président twittos de l’histoire démocratique.

Les leaders dits populistes font des réseaux sociaux leurs modes privilégiés d’expression et de relation avec leurs soutiens. Trump avec Twitter, Salvini avec Instragram et Facebook : ces outils multi-quotidiens de mobilisation de la base, permettent le combat incessant contre les adversaires, quand la télé était une modalité consensuelle et exceptionnelle, car média de masse, de légitimation du chef. Les codes et moyens de la communication politique en démocratie en sont bouleversés, et cela n’a pas échappé aux régimes autoritaires qui non seulement musèlent médias et justice, mais tout autant, et de façon très attentive, les réseaux sociaux.

Identités et sécurités

Le « populisme », en tant qu’usuel du discours politique, permet de disqualifier l’adversaire, en le renvoyant aux ismes des heures les plus sombres. Avec une efficacité très douteuse, sinon un effet contre-productif certain, puisqu’on lui donne, par la consonance des mots, ce que précisément il recherche : l’onction populaire. Circonstance aggravante, ce terme ne permet guère de comprendre les « insurrections électorales » (et sociales…) en cours dans l’ensemble des pays occidentaux, Union européenne bien comprise, parce que la déconstruction des contre-pouvoirs libéraux n’est pas la fin première des électeurs populistes - tout au plus est-elle un moyen de rétablir la force démocratique. Pour qui veut combattre une hégémonie en formation, il est malhabile de renforcer ainsi la légitimité de l’adversaire, tout en ignorant les raisons de sa progression...

En réalité, les mouvements populistes ne sont que l’expression opportuniste, forgée par d’anciens leaders de marges souvent extrêmes qui n’en demandaient pas tant, d’une immense attente d’identités stables et de sécurités populaires, qu’une puissance politique retrouvée doit permettre de protéger. La réaction populaire est sociale, identitaire et souverainiste par nécessité.

On pourrait raffiner l’analyse, et pour cela faire appel aux forces nietzschéennes du ressentiment, ou bien à la dialectique hégélienne ou marxiste. Contentons-nous d’un simple théorème d’Archimède de la vie collective : toute force plongée dans les prestiges sociaux (et aujourd’hui dans la visibilité médiatique) suscite par compensation la poussée d’une force contraire, lésée, parce qu’exclue de ces prestiges et de cette visibilité. La force contraire s’accroit à mesure que la force parvenue s’y croit, quand cette dernière passe des devoirs collectifs aux vanités, des obligations à l’égard du commun aux privilèges – Chateaubriand l’a expliqué à toutes les noblesses, passées et à venir.

Est-il si surprenant qu’un projet fondé sur la libre circulation des identités et de l’argent, sur la mobilité des biens et des personnes, sur la mise en pilotage automatique du politique, suscite, en retour, chez ceux de plus en plus nombreux qui bouclent mal leurs fins de mois, une volonté de restaurer des sécurités financières et sociales, civiles et culturelles, ainsi que des repères en forme d’identités stables, dans le nomadisme global ? Les forces populistes s’affirment en particulier dans les pays européens, et dans les États américains, en plein déclin démographique, là où soit l’espérance de vie, soit la natalité diminue – Italie, pays d’Europe centrale... Les « politiques de la majorité » répondent ainsi aux politiques des minorités, et les souverainetés culturelles sont d’autant plus affirmées que la dépossession démocratique est patente.

Plus ce libéralisme s’affirme comme sens unilatéral de l’histoire, sans alternative ni contestation possible, sans correction ni compromis envisageable, plus il risque de susciter des réactions violentes, dans les urnes ou dans la rue – ou bien sur les ronds-points.

Il est d’ailleurs curieux qu’un tel projet se réclame de la « société ouverte », terme auquel Karl Popper, son inventeur, donnait le sens d’une société qui accepte en son sein la réfutation. L’union européenne malgré ses libertés de circulation se ferme à toute contestation, à toute contradiction, à toute diversité ; elle ne rêve que d’uniformité, rebaptisée convergence des économies. Ce qui est contraire à la vie d’un corps social, qui ne se perpétue dans son être qu’au prix de chocs internes et externes, qu’on appelle l’Histoire – à condition d’y faire face.

Cet article est paru en version intégrale dans le numéro 58-59 de Médium, « Comment peut-on être Européen ».

Notes

[1Voir l’excellent Qu’est-ce que le populisme ? de Jean-Werner Mueller (Folio essai) ou l’intéressant ouvrage collectif paru sous la direction de B. Badie, Le retour des populismes, 2018.