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Nations en quête d’auteurs ?

Daniel Bougnoux, 12 novembre 2015

Pourquoi « Shakespeare » passe-t-il pour l’Anglais absolu, comme Dante, Cervantès, Goethe ou plus près de nous G. G. Marquez dans leurs pays respectifs ? Par quels jeux croisés de reconnaissance, d’identifications ou de projections une œuvre vient-elle servir à ses compatriotes de point de ralliement ?

Émouvant sursaut patriotique de quelques livres : au moment où les Américains s’apprêtaient à envahir l’Irak, on a imprimé à 100 000 exemplaires la pièce Henry V où figure la fameuse adresse du Crispin’s day (« We few, we happy few, we band of brothers »…), pour la distribuer aux soldats qui allaient partir, nous rappelait l’émission « Looking for William Shakespeare » sur France Culture, le 15 juillet.

Ce problème requiert d’autant plus les médiologues qu’il devient peut-être inactuel, à l’heure où notre graphosphère glisse à la vidéosphère : existe-t-il encore beaucoup de livres capables de susciter un culte national ? Une œuvre où « l’âme d’un peuple devient l’âme d’un homme », pour le dire avec Victor Hugo ? Ulysse de Joyce, par les commémorations du Bloom’s day, donne encore chaque 16 juin à ses lecteurs quelques raisons de l’espérer. La récente nobelisation de Patrick Modiano toutefois ne relève pas vraiment de cette rencontre, qui suppose quelques circonstances devenues aujourd’hui, pour nous Français, anachroniques.

A propos de Hugo, Les Misérables font assurément date, et miroir, mais notre génie national s’accroche à d’autres prétendants, dont nous avons pléthore. Aragon au sortir de la dernière guerre frôla cette chance, vite démentie : en octobre 1944, quand le général de Gaulle lui proposa de s’asseoir à ses côtés dans la loge de la Comédie française pour une soirée de gala en l’honneur des poètes de la Résistance, celui dont les vers incarnèrent une certaine voix de la France déclina l’invitation, car le torchon brûlait déjà entre les deux courants communiste et gaulliste. Et le caractère emporté de « François la Colère », que le même de Gaulle espérait voir entrer à l’Académie française, ne se prêtait pas vraiment au rôle : n’avait-il pas osé conclure son Traité du style (1928) par « je conchie l’armée française dans sa totalité » ? De pareils écarts semblent peu compatibles avec quelque « au héros, la patrie reconnaissante »… Et la roue de l’Histoire, d’une après-guerre à l’autre, n’allait pas favoriser deux fois les mêmes : si le dadaïsme-surréalisme jaillit, avec quel éclat, de la première, c’est Sartre et Simone en 45, pas Aragon-Elsa, qui raflèrent la mise.

Le peuple, ce grand corps, demande à s’individuer, à s’incarner, mais pas forcément chez des gens-de-lettres. Hugo toujours : « Le grand pélasge, c’est Homère ; le grand hellène, c’est Eschyle ; le grand hébreu, c’est Isaïe, le grand romain, c’est Juvénal ; le grand italien, c’est Dante ; le grand anglais, c’est Shakespeare ; le grand allemand, c’est Beethoven ». La fonction d’ambassadeur put convoquer chez nous un temps le poète, Claudel ou Saint-John Perse, représentants par excellence de l’âme d’une nation auprès des autres ; et ce marquage identitaire semble plus exigeant que jamais en ces temps de dilution mondiale pour des nations en quête de hauteur, quand on sent bien que chaque langue, donc chaque littérature, en constituent le noyau dur ; mais la musique, voire le cinéma ou le sport, proposent aujourd’hui d’autres têtes d’affiche.

Notre revue ne pouvait que se pencher sur ces glissements, et aussi sur la somme de malentendus, ou d’approximations douteuses qui propulsent un écrivain au rang de miroir national. Médiologues, nous tournons autour du corps et de l’incarnation, mais aussi des reflets et des leurres : la fantasmagorie littéraire, en train de passer peut-être au rang de chère vieille chose, nous en propose encore quelques exemples touchants – pour combien de temps ?