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Concepts

Monnaie

Paul Soriano , 1er août 2018

Le sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918) a publié au tout début du XXe siècle une Philosophie de l’argent qui nous propose cette définition : l’argent est un bien sans qualité, sans autre qualité que sa quantité…

Les autres biens de ce monde présentent au contraire des qualités qui en déterminent la valeur d’usage et les attachent à un besoin particulier, à des préférences subjectives, etc. L’argent, lui, n’a d’autre valeur d’usage que sa valeur d’échange ; il permet d’acquérir des marchandises de plus en plus nombreuses et diverses, à mesure que se déploie l’économie monétaire.

Money is what money does

Monnaie ou argent ? Ignorant pour le moment la distinction, notons que les économistes ne définissent en général la monnaie qu’en énonçant ses fonctions (money is what money does) : un instrument de mesure, d’échange et de réserve. N’en déplaise à Simmel, on lui reconnaît trois qualités : divisibilité, fongibilité et universalité – dans les limites d’un espace monétaire déterminé qui est le plus couramment un territoire politique. Mais ces qualités-là n’ont d’autre effet que d’assurer sa fluidité, sa capacité à circuler sans entraves.

La monnaie peut revêtir trois formes. Métallique, elle est un avatar de la monnaie-marchandise : denrées, bétail, peaux de bêtes, etc. À l’origine simple reconnaissance de dette signée par son émetteur, la monnaie fiduciaire (tel le billet de banque), d’abord gagée par un dépôt de métal, a progressivement gagné son autonomie jusqu’au « cours forcé » et à l’inconvertibilité du papier en métal. Avec la monnaie scripturale, enfin, tel le chèque associé à un compte courant, les échanges de monnaie se font par un simple jeu d’écritures sur un registre comptable tenu par une banque.

Qui a inventé la monnaie ? Les historiens situent l’apparition des pièces métalliques en Lydie vers le viie ou le vie siècle avant Jésus-Christ. Mais les usages primitifs d’une unité de compte, d’un instrument matériel ou symbolique d’échange ou de réserve, sont bien antérieurement attestés1. Les incertitudes généalogiques qui affectent cet instrument familier conduisent à penser que la monnaie est le produit de l’expérience, des usages et de la sélection sociale, sans inventeur assignable.

La succession chronologiquement incertaine des trois formes de monnaie suggère une dématérialisation, une perte de qualités ou de valeur d’usage. Le médiologue objectera que la dématérialisation du support est plus que compensée par le développement de techniques et d’institutions monétaires rien moins qu’immatérielles. Tout se passe néanmoins comme si la monnaie tendait historiquement à rejoindre son essence : une chose qui gagne à se dépouiller, jusqu’au plus ténu des supports monétaires (le bit informatique), pour mieux remplir son office.

Bonne et mauvaise monnaie : less is more

La loi de Gresham (du nom d’un financier anglais du XVIe siècle) énonce que « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». Qu’est-ce à dire ? Supposons que, dans un espace monétaire où coexistent des pièces d’or et des pièces d’argent (métal) ayant même valeur nominale, l’or-marchandise se valorise aux dépens de l’argent. Les agents économiques vont conserver les pièces d’or et utiliser les pièces d’argent pour leurs échanges : l’or thésaurisé dans les coffres déserte le marché, la mauvaise monnaie chasse la bonne. À y regarder de plus près, c’est plutôt l’or qui est la « mauvaise » monnaie, puisqu’il cesse de circuler ; l’argent, lui, poursuit son trafic aussi longtemps qu’il reste accepté dans l’échange : c’est la bonne monnaie ! Non seulement une monnaie n’a nul besoin de « valeur substantielle », mais il est même souhaitable qu’elle s’affranchisse de toute viscosité susceptible d’en ralentir la course : « La monnaie la plus insignifiante est justement la plus importante pour le commerce… Comme il [l’argent] est l’abstraction absolue, au-dessus de tous les biens concrets, toute qualité extérieure à sa pure destination est surcharge et détournement abusifs 2. »

En toute rigueur, il conviendrait de bien distinguer les trois fonctions de la monnaie, dont chacune peut parfaitement être remplie par un instrument monétaire distinct. Certains économistes considèrent même qu’à chacune de ces fonctions correspond une acception différente de la notion. Si leur réunion dans une même monnaie concrète (le dollar, l’euro…) présente des avantages évidents, la distinction subsiste, puisque les dollars ou les euros soustraits au circuit de l’échange peuvent être rémunérés par un intérêt : qu’on ne s’y trompe pas, un compte courant rémunéré devient ipso facto un compte d’épargne. Eu égard à son inscription dans la durée, la monnaie de réserve ou d’épargne requiert des dispositifs de confiance plus robustes que la monnaie de circulation : plus longtemps elle est conservée, plus elle est exposée au risque de perdre sa valeur. Extraite du circuit des échanges, elle appelle une garantie extérieure au circuit, à moins que l’instrument monétaire recèle lui-même la valeur, comme c’est le cas avec les métaux précieux.

L’extinction de la dette

Les fonctions, les formes et les qualités de la monnaie ne doivent pas masquer sa caractéristique essentielle : sa capacité à éteindre les dettes, ce que l’on désigne aussi par « liquidité ».

Toutes les dettes ? L’homme naît endetté, vis-à-vis de sa famille, de sa communauté, des dieux, débiteur de tout ce qui n’est sien que parce qu’il lui fut donné : son corps, son nom, son âme, etc. En termes philosophiques modernes et peu suspects d’économisme : le Dasein ne peut pas se fonder lui-même, il est jeté là, endetté malgré lui, sans avoir décidé de venir au monde. Or ces dettes ne peuvent être remboursées que par la transmission ou par le sacrifice. Toutefois, la substitution d’un animal au sacrifice humain s’apparente déjà à une forme de monétisation de la vie, tandis que, du point de vue de l’Église, le suicide est une espèce de banqueroute frauduleuse.

À contrario, l’Homo Œconomicus de la société marchande est un individu affranchi des attaches qui lui rappellent la dette primordiale : un individu qui « n’a d’autres dettes que celles qu’il a volontairement contractées 3 », dettes privées susceptibles d’être éteintes par règlement monétaire. La seule exception apparente serait constituée par la solidarité, sociale ou nationale, mais l’État providence a lui-même monétisé la protection sociale par prélèvements et répartition, avant de la transférer aux assurances ou à la capitalisation, aux bons soins de la main invisible.

Paraphrasant Max Weber, on pourrait donc soutenir que la monnaie détient désormais le monopole (public) de la capacité d’extinction des dettes. En tant que bien public, elle en vient même à condenser tout ce qui reste de social dans la société de marché, encore que certains théoriciens libéraux la considèrent comme une marchandise quelconque, susceptible d’être mise en concurrence.

Notre monnaie, mon argent

Si la monnaie désigne un bien public (notre monnaie, l’euro), l’argent désigne plutôt la richesse appropriée, privatisée (les 300 euros que j’ai gagnés). Là encore, l’usage du même instrument monétaire favorise la confusion. La plupart des langues disposent de termes différents pour distinguer la monnaie de l’argent, mais elles les confondent le plus souvent et donnent la préférence à l’un de ces termes pour qualifier indifféremment l’une et l’autre. Mais il ne s’agit pas seulement d’ambiguïté linguistique : le fait que le même bien public soit en même temps l’instrument d’accumulation privée de la richesse est source de réelles tensions. En d’autres termes, une immense fortune financière privée ne vaut en définitive que par le consentement général implicite.

Les trois formes de monnaie sont associées à trois sources de création monétaire : la monnaie métallique est émise par une institution précisément appelée la « Monnaie ». Les billets sont émis par le Trésor ou par la banque centrale. De nos jours le système formé par la banque centrale et les banques commerciales détient en général le monopole de la création monétaire. La monnaie scripturale est émise par les banques, sous forme de dépôts qui autorisent des crédits, lesquels alimentent de nouveaux dépôts et ainsi de suite… Ce « multiplicateur de crédits » opère dans les seules limites tracées par les autorités monétaires. L’incontinence monétaire conduit à l’inflation, ce viol du pacte monétaire, cet impôt sournois, fléau des créanciers, providence des débiteurs – y compris l’État, juge et partie. Quelle qu’en soit la source, l’émission de monnaie engendre un revenu appelé seigneuriage, égal à la différence entre la valeur nominale de la monnaie émise et son coût de production. Quand l’émetteur est le Trésor public, il s’agit d’une espèce d’impôt ; sinon, c’est un profit. Le taux d’intérêt, lorsqu’il rémunère une « avance de monnaie » par une banque, est une autre forme de seigneuriage.

Une autre source d’émission, ni étatique ni bancaire, mais sociale, engendre les monnaies « locales », les monnaies dites « privées 4 » émises par des entreprises et l’« e-monnaie » (monnaie électronique émise par des opérateurs étrangers au système bancaire). Un exemple de monnaie privée sectorielle (ou « affectée ») est fourni par les chèques restaurant ou encore par les miles des programmes de fidélisation des compagnies aériennes. Les monnaies locales sont le fruit d’initiatives militantes en quête d’autonomie, tels les « LETS » (local exchange trading systems), ou de réactions de survie (comme en Argentine pendant la grande crise monétaire du début du siècle).

La dimension politique de la monnaie se révèle dans le dessin des territoires monétaires. Si la monnaie requiert un consensus, elle en est aussi bien l’instrument, symbole d’autant plus « parlant » qu’il passe quotidiennement entre toutes les mains. Dans l’ordre géopolitique, où les taux de change sont des armes, la monnaie est une ressource stratégique : autrefois les métaux précieux, désormais une monnaie acceptée hors des frontières du pays émetteur, tel le dollar, monnaie de l’Empire, à défaut de monnaie « globale ». L’avenir de la monnaie se dessine selon les scénarios géopolitiques de reconfiguration des « nous » qui confrontent le local, le global et les échelons intermédiaires 5.

La propriété consommée

L’argent dépersonnalise le rapport que nous entretenons avec les choses et avec les personnes. Le prix synthétise en les masquant les particularités d’une marchandise qui se présente ainsi de manière simple, neutre et indifférenciée au regard de n’importe quel acheteur potentiel, quelle que soit la valeur d’usage ou la jouissance singulière que chacun en escompte.

La médiation de l’argent dépersonnalise en même temps la relation d’échange, dépouillée de toute considération personnelle. Seule une éventuelle négociation, un marchandage, est susceptible de réintroduire la subjectivité du vendeur et de l’acheteur. Et quand le règne de la marchandise s’étend, au-delà des produits, jusqu’aux « services », l’argent étend son emprise aux relations entre les personnes.

Mais, comme le remarque encore le perspicace Simmel, l’objectivation de la valeur par le prix déclenche aussitôt un autre processus de subjectivation, en ce sens que le détenteur d’argent peut en user comme il l’entend, pour consommer ou même pour investir. L’agent ne nous délivre de l’enchaînement aux choses, que pour livrer les marchandises à tous les désirs qu’il promet de satisfaire. Au propriétaire attaché à sa propriété s’oppose le consommateur entraîné par son caprice. Le règne de l’argent pourrait donc engendrer un homme sans qualités, dispensé des compétences requises par la production de ce qui s’obtient avec de l’argent, mais aussitôt pourvu des qualités que l’argent permet d’acheter ; et, enfin, sans autre qualités que celles que lui impriment les marques qu’il consomme ou affiche.

Les figures de l’argent sont nombreuses et diverses : l’avare, le prodigue, le spéculateur, le joueur… Simmel repère dans les figures de l’avare et du prodigue – deux tempérament apparemment opposés – deux attitudes motivées par le même sentiment de puissance que l’argent donne à son détenteur. L’avare est le thésaurisateur par excellence. Ayant accumulé de la monnaie, avec une préférence pour l’or, il se garde bien de dépenser car cela revient à échanger une valeur absolue à ses yeux contre une valeur seulement relative. Comportement rationnel, en un sens, puisque l’argent est l’équivalent en puissance de toute valeur économique : rien ne vaut l’argent qui vaut tout. La propension à l’avarice croît avec l’âge : l’extinction progressive du désir ne peut que renforcer sa détermination à refuser ce marché de dupes. Le prodigue témoigne autant que l’avare de la puissance de l’argent, mais lui jouit de l’exercer au moment précis où elle s’actualise, dans l’échange précisément (il faut donc le distinguer du consommateur en proie à la fièvre acheteuse et qui valorise, au moins un instant, les objets que lui livre l’argent). Tandis que l’avare renforce indéfiniment une armée qui jamais ne combattra, le prodigue la disperse dans toutes les batailles.

La propriété libérée

Du point de vue économique, la « titrisation 6 » des biens a en quelque sorte libéré la propriété en permettant de transformer les biens en capital productif, en les mobilisant. Selon l’économiste Hernando de Soto 7, la réussite du capitalisme occidental doit moins à des facteurs économiques qu’à une construction juridique : un régime de propriété autorisant cette transformation des biens immobilisés en capital productif. Ce régime est fondé sur la représentation des biens par des documents publiquement reconnus : titre attestant la propriété d’un bien réel (un immeuble, par exemple) ou titres financiers (les actions, par exemple) par lesquels un actif immobilisé se trouve « virtuellement » divisé en un très grand nombre de parts d’une valeur unitaire accessible au petit porteur. Ces titres conduisent à la monétisation des actifs, en ce sens qu’ils possèdent – dans une certaine mesure – les qualités de la monnaie : divisibilité, fongibilité, universalité – plus universels même que la monnaie nationale quand les marchés s’internationalisent.

Ces symboles de papier n’en sont pas moins « performatifs », car ils permettent d’agir sur la réalité qu’ils représentent. Rendant les biens divisibles et fongibles, ils autorisent à en répartir la propriété sans les affecter matériellement : par le biais des actions représentatives du capital d’une entreprise ou encore des parts de sociétés civiles immobilières, une entreprise ou un immeuble peuvent changer de mains sans nulle atteinte à leur intégrité. C’est ainsi que les biens mènent une existence parallèle en tant que capital : un terrain, une entreprise, une construction, une machine, un stock, y sont représentés par des signes, des « papiers », des documents électroniques traités par des dispositifs informatiques et des institutions spécialisées – il y a là une analogie frappante avec les vertus performative du langage comme avec les conditions (médiologiques) de l’efficacité symbolique…

Le siège de tous les paradoxes

Équivalent général, l’argent « nivelle » tout, et dévoile aussitôt les inégalités les plus insensées, qu’il rend crûment mesurables, quand les revenus d’un seul homme se mesurent en dizaines de milliers de SMIC. Mais il se prête aussi bien aux prélèvements obligatoires ordonnés par l’État pour financer la dépense publique et redistribuer la richesse. Quand l’argent seul permet de se procurer le nécessaire, ceux qui n’en ont pas se trouvent fort dépourvus. Le châtelain vit chichement faute de liquidités. Consolation : s’il désespère celui qui en manque, l’argent « aliène » celui qui en a, le riche ou l’avare autant que le prodigue ou le spéculateur.

L’argent libère l’esclave et le serviteur mais asservit le débiteur et l’avare, exclut le pauvre et stigmatise l’étranger enrichi. Historiquement, il a affranchi le serf en lui permettant de régler sa dette en argent plutôt qu’en prestations personnelles, et de desserrer ainsi le lien qui l’assujettissait au seigneur. De même, il libère l’individu de ses liens communautaires, à commencer par ceux de la famille : on sait le rôle joué par le travail salarié dans l’émancipation de la femme et des enfants organiquement soumis au père. Dans un monde de libre circulation des richesses et des hommes, il réduit même la dépendance du citoyen à l’égard du corps politique : le dissident économique « vote avec ses pieds » pour aller s’installer sur des terres plus hospitalières, y trouver un meilleur job et des impôts plus légers. Mais si l’argent dispense de l’investissement personnel que requiert la propriété matérielle, la division du travail qu’il rend possible redonne au patron les pouvoirs arrachés au père ou au maître, et soumet plus étroitement l’individu au système de l’économie monétaire : c’est ainsi que le client roi américain est rendu dépendant de l’ouvrier chinois, et vice versa… Plus ou moins exclu des relations de pouvoir et d’intérêts dans la société d’accueil, l’étranger se tourne volontiers vers ce médium qui tend précisément à en détacher les transactions économiques : il peut alors conclure des affaires sans être engagé dans un rapport plus intime, ce qui convient à la fois à l’allogène soucieux de préserver son identité et à l’autochtone dispensé de frayer plus avant. L’argent, de surcroît, permet de se constituer un « patrimoine portatif » plus facile à évacuer en cas d’urgence : car, une fois enrichi, l’étranger devient une cible pour les puissants surendettés comme pour les foules impécunieuses en proie au ressentiment.

En dénouant les attaches communautaires ou politiques, l’argent introduit dans les rapports entre individus « des calculs de prudence et d’égoïsme qui en bannissent la sympathie, la confiance et la générosité », nous dit Mme de Staël (De l’Allemagne). Mais le marché abrite aussi le commerce des hommes, outre celui des choses. L’argent lie le débiteur à son créancier – mais ce lien durable peut aussi être rompu par la « titrisation », qui restitue la dette à l’indifférence des transactions marchandes.

Carburant du capitalisme, l’argent socialise les biens de ce monde. Le socialisme historique avait entrepris d’arracher leurs actifs aux capitalistes pour en concentrer la propriété collective et la mettre à la disposition de tous – avec le succès que l’on sait ; le « socialisme de marché » procède tout autrement : il transforme l’ensemble des biens en actifs, les « titrise » et les disperse de telle sorte que chacun devienne copropriétaire – avec une propension certaine à socialiser les pertes. Aussi, tandis que d’aucuns s’alarment du détricotage du lien social dans la société de marché, c’est peut-être au contraire un « collectivisme » implacable qu’il faut craindre, où chacun, déjà dépendant des autres par la division du travail, surveillera leur comportement avec le regard soupçonneux d’un assureur ou d’un actionnaire. Montesquieu aussi bien que Voltaire voient dans le commerce un facteur de paix et de tolérance, car l’échange monétaire objectif refroidit les passions. On leur objectera les innombrables meurtres, conflits et guerres motivés par l’argent – à quoi l’on peut répondre que c’est précisément lorsqu’elle franchit les bornes de l’échange marchand que la concurrence s’abandonne à la violence.

In Gold We Trust : soutenu par la croyance, le crédit, l’argent « laïcise » en quelque sorte toutes les autres croyances, qu’il subordonne aux intérêts. « Entrez, nous dit encore Voltaire, dans la Bourse de Londres, cette place plus respectable que bien des cours ; vous y voyez rassemblés les députés de toutes les nations pour l’utilité des hommes. Là, le juif, le mahométan et le chrétien traitent l’un avec l’autre comme s’ils étaient de la même religion, et ne donnent le nom d’infidèles qu’à ceux qui font banqueroute… » L’agora des marchands est un espace public qui semble renvoyer toute adhésion gratuite à la sphère… privée.

Grand simplificateur de toute évaluation, l’argent donne pourtant lieu aujourd’hui à l’intimidante complexité des produits et services financiers qui débordent de toute part l’économie réelle. Objet de la plus froide rigueur comptable, l’argent exaspère aussi bien les passions, l’exubérance irrationnelle des marchés, la valorisation insensée des start-up, l’emballement mimétique, le délire spéculatif du joueur…

Questions de confiance

La confiance s’est longtemps fondée sur la valeur substantielle de l’instrument monétaire, ou tout au moins sur la convertibilité en métal de la monnaie fiduciaire de papier. Cette garantie matérielle se conjugue avec une garantie institutionnelle, la frappe des monnaies de métal, qui ne doit pas dissimuler la dimension symbolique, imaginaire, voire fétichiste dans le cas de l’or. Mais le compromis peut viser d’autres arbitrages entre ces deux attributs peu compatibles de la monnaie : fluidité et fiabilité.

Quatre dispositifs de confiance fondent en définitive le crédit de la monnaie : confiance sociale résultant d’une longue pratique au sein d’une communauté ; confiance « matérielle » accordée à la valeur en quelque sorte embarquée dans l’instrument monétaire, comme on vient de le voir à propos des métaux précieux ; confiance institutionnelle et politique qui attache une autorité souveraine, un « tiers de confiance », à un support, billet de banque et autres monnaies fiduciaires ; confiance technique enfin (« ça fonctionne »), désormais fondée sur la neutralité et l’infaillibilité présumées des ordinateurs qui exécutent les algorithmes de traitement de l’argent numérique et sur l’expertise de ceux qui les servent et s’en servent. Chacun de ces dispositifs a ses limites, voire son vice caché. Le métal précieux pâtit d’une fluidité limitée par sa matérialité, mais aussi de son côté archaïque, anachronique à l’ère de l’argent numérique (« l’or, cette relique barbare », disait Keynes). La communauté et même le corps politique semblent bien étriqués à l’heure de la mondialisation, où les hommes ne se délient de leur prochain que pour se lier à leur lointain. La fiabilité monétaire du prince devenue douteuse, on a cru nécessaire d’émanciper la banque centrale – mais qui est ce « on », sinon quelque autre prince, masqué ? Et l’on connaît aussi les failles de la technique, quand les experts se révèlent faillibles ou intéressés, que les ordinateurs s’emballent et que le rationnel divorce d’avec le raisonnable… Il est un peu arbitraire de discerner rigoureusement les quatre sources du crédit qui interagissent. Chacune requiert une certaine confiance sociale, mobilise des techniques plus ou moins sophistiquées et met en œuvre un avatar du symbole  : l’or, l’image, le bit d’information. La force symbolique de l’or, accrue par des usages non monétaires (les bijoux, par exemple), se trouve elle-même réaffirmée par l’usage monétaire : comme toujours, les relations entre le médium et les relations qu’il médiatise vont à double sens. Même la technique jouit d’une espèce de neutralité supposée par rapport aux affaires humaines trop humaines ; son fonctionnement à la fois efficace et mystérieux aux yeux des usagers lui confère une espèce de transcendance.

En fait, la confiance est mieux établie quand ses diverses sources s’alimentent l’une l’autre. Des dispositifs techniques éprouvés mis en œuvre dans une société solidaire où le pouvoir légitime s’expose par des symboles reconnus par tous : précisément ce qu’affiche le moindre banknote, l’euro étant à cet égard moins parlant.

1. Voir Clarisse Herrenschmidt, Les Trois Écritures. Langue, nombre, code, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 2007. 2. Georg Simmel, Philosophie de l’argent, 2e éd., 1903. Trad. Sabine Cornille et Philippe Ivernel, PUF, « Quadrige », 1999, p. 212. 3. Michel Aglietta et André Orléan, La Monnaie entre violence et confiance, Odile Jacob, 2002, p. 52. 4. Pas plus qu’une langue, une monnaie ne peut-être « privée » ; à la rigueur, on peut dire monnaie d’initiative privée. 5. Voir Benjamin J. Cohen, The Future of Money, Princeton University Press, 2004. 6. Nous donnons ici à ce terme un sens beaucoup plus large que celui de la titrisation des créances bancaires (la transformation d’un prêt immobilier en titres négociables sur le marché, par exemple). La logique demeure toutefois la même : représenter un bien quelconque par un ou des titres de propriété. 7. Le Mystère du capital. Pourquoi le capitalisme triomphe en Occident et échoue partout ailleurs ? (2000) Flammarion, 2005. Voir aussi son article « Le vrai secret du capitalisme », http://www.euro92.com/new/article.php3?id_article=516

Paru dans Médium 16-17, « L’Argent maître », juillet-décembre 2008.