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Le Billet de Régis Debray

Le Panthéon à l’envers

Aux transports en commun, la patrie reconnaissante

Régis Debray, 13 octobre 2014

En restauration pour une dizaine d’années, flanqué de grues et bardé d’échafaudages, le Panthéon a coiffé coupole et lanternon d’un blanc bonnet de toile cirée. À sa base, recouvrant le tambour et sa colonnade, un large bandeau photographique en couronne : quatre mille visages en noir et blanc, des deux sexes et de toutes origines. C’est une installation moralement correcte, mystérieusement signée J. R., un « artiviste urbain » hanté par le personnage central de la série Dallas, respectant parité et mixité, les deux mamelles de l’ordre public. De quoi compenser l’outrageux sexisme d’une patrie reconnaissante aux seuls « grands hommes de la nation ».

Saluons l’idée de manœuvre : réchauffer notre frigidaire national en donnant un coup de jeune à un temple morose et solennel, abandonné aux touristes et aux scolaires, pour ces rezzous pédagogiques qui s’efforcent de donner encore un sens et des visiteurs a des monuments aussi décoratifs que désaffectés. Le message du Centre des Monuments Nationaux est encourageant, indéniablement : les grands hommes, au fond, c’est tout le monde.

« Entre ici passant, passante, tu es chez toi dans ce mausolée, et regarde bien ton voisin, en lui mûrit un Jean Moulin. Un seul héros, toi-même. » Accroché à une grille latérale, un panneau officiel fait écho à cette démocratisation de la gloire avec une mosaïque de photos d’identité des « internautes donateurs » qui ont participé à l’opération « devenez tous mécènes » (www.mymajorcompany). On voit poindre comme un co-voiturage dans l’accès à la postérité. L’antique Fortuna à trompette et cent bouches ne récompense plus une poignée d’élus de la Providence appelée Histoire. Nous sommes tous éligibles à la Renommée, hic et nunc : cette consécration du contemporain quelconque fait le pendant architectural de ce qui nous arrive en littérature, où le document remplace la fiction et le geste quotidien, la geste héroïque.

Contemplant depuis la rue Soufflot « l’École normale des morts », je n’ai pu m’empêcher de trouver à ce bonnet moins phrygien que plébéien, la portée symbolique d’un lapsus visuel : une dépanthéonisation du Panthéon par lui-même. Comme un transfert de reconnaissance et d’affection vers l’homme-comme-les-autres, soit un renversement de nos vétustes sacralités séculières. On coiffe le grand par le volume, l’extraordinaire par la moyenne et la statuaire par photomaton. Le super dans les catacombes et l’infra au pinacle. Le club souterrain des Vertueux revu et corrigé par une flash-mob bien en vue. Le sujet d’imitation qui était en bas, en sous-sol, cède la première place au sujet d’observation, en hauteur. La hiérarchie des valeurs s’est inversée, et ce cul par-dessus tête n’est pas qu’un coup de force spectaculaire. C’est sans doute une redéfinition de ce qui rend la vie digne d’être vécue, et peut-être de l’homme lui-même, en Occident.

La Démocratie surplombe la République ? C’est un fait politique mais qu’est-ce à dire, au fond ? Que le jovial l’emporte sur le sépulcral, la trace sur la relique, le pixel sur le pinceau et l’instantané sur l’institutionnel ; le soulier plat sur le cothurne ; le sociologique sur le politique ; le passant sur le pèlerin, le sondage sur le vote, le fait divers sur le cérémonial ; Houllebecq sur Plutarque, la population sur le peuple, les vrais gens sur les faux ; le voyant anonyme sur le reclus illustre ; le vécu sur le conçu, la vie quotidienne de tous sur la survie de quelques-uns ; l’échantillon sur l’exemple, ou en termes plus parlants, le supermarché sur l’épicerie fine. Cette remontée amont du boulevard sur l’acropole, c’est plus qu’une revanche du principe d’égalité (avec tous les contresens en usage) sur le principe d’exemplarité. C’est le remplacement de la culture comme culte des grands morts par la culture comme mode de vie. Le vivant ne veut plus entendre parler de la mort – cachez vous, les macchabées ! C’est aux contemporains a la double cocarde, leurs deux yeux, et pas aux ancêtres dans leur boîte de nous donner des leçons de vie. Nous, les vivants, nous ne voulons plus voir que des vivants, et pour cause si les disparus ne sont ni photographiables ni filmables. Proximité, quantité, immédiateté : la religion du vif et du direct a relégué son aînée funèbre et difficile en sous-sol.

Des esprits chagrins verront dans cette promotion (« qualunquista », dirait un Italien) du président normal et de l’abonné au gaz une façon habile de pallier notre veuvage symbolique par un remplissage optique. Admirons plutôt la façon qu’à l’esprit public de faire sa propagande par l’image, plus onéreuse sans doute mais plus édifiante que les bâches publicitaires pour Vuitton ou Roleix qui recouvrent un peu partout à Paris les édifices en restauration. Le bon artiste, prosélyte qui s’ignore, a le don de tirer au jour les rêves obscurs de son époque. La nôtre rêve de pouvoir congédier le grand homme, comme ce dernier avait remplacé le héros de sang royal, au sommet de l’échelle. Le 21e siècle donne congé au 19e, le démago au mégalo, au moyen d’un pied de nez apparemment photographique et profondément philosophique.

Cela n’a rien d’un cauchemar. C’est la mise au Purgatoire d’une désuète religion de l’humanité, version Auguste Comte, Victor Hugo et Pasteur. Plus rien ne doit nous tirer vers le haut, en nous faisant descendre dans une crypte pour nous y recueillir. Le présent se suffit à lui-même. C’est le triomphe de l’horizontalité, et d’une humanité qui n’a plus forme de pyramide mais de réseau. Ni militante ni combattante, ni mémorante ni anticipante, occupant l’espace et désertant le temps, elle est à l’image de ce kaléidoscope de visages paradoxalement dépersonnalisés par un traitement statistique. L’aggloméré humain qu’on nous présente contre ciel, affectueux et tutélaire, ne fait pas plus un ensemble qu’une foule de rencontre sur un quai de métro : rien à voir avec un cortège derrière un corps ou une manifestation pour une cause quelconque. Ces quidams sympathiques, qui ne vont nulle part, illustrent un monde où chaque vie est à elle-même son propre but. Ils ne se rassemblent autour de personne et ne sont guidés par aucune idée, sinon par le hasard. Nihilisme stochastique. On est fier de rien, sinon d’être là, en nombre.

Il faudra demain changer l’inscription sur l’antique fronton : « Aux transports en commun, la patrie reconnaissante. »