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Qui croire ?

Le front du faux

François-Bernard Huyghe , 29 avril 2018

L’ère du scepticisme de masse est celle de l’irruption du faux. Ou plutôt de sa dissémination massive par les réseaux sociaux, et de la perte de contrôle des autorités chargées de l’établissement de la vérité.

Notre pays serait-il entré après le Royaume-Uni et les États-Unis dans l’ère de la post-vérité ? En tout cas, il est gagné par l’obsession du fake. Après que nombre de médias ont expliqué de cette manière le Brexit, l’élection de Trump et quelques autres catastrophes électorales supposées le pouvoir du faux et la prédominance des affects sont dénoncés comme une nouvelle menace planétaire.

Personne ne doute que l’on a toujours menti en politique bien avant Machiavel. Ni que les foules soient sujettes à des emballements. La notion de post-vérité implique plus : qu’il y ait, certes, beaucoup de trucages sur le marché des opinions, mais aussi qu’ils soient efficaces et enfin qu’il ne serve guère de les démasquer. Comme si, sur un public hostile à toute notion d’expertise, d’autorité ou de contrôle, les archives, photos, témoignages ou chiffres n’avaient plus de prise. Comme si la politique cessait de débattre du souhaitable pour se réduire à administrer le vérifiable ou à repérer des manœuvres. Comme si, au camp des rationnels ou des véridiques, s’opposait celui des crédules, indifférents à ce qui ne confirme pas leurs craintes ou leurs désirs. Cela peut se résumer dans la thèse que « les gens s’en foutent ». Comprenez qu’ils se décident au détriment des faits, les gouvernants en les méprisant ostensiblement, les gouvernés en choisissant les premiers en dépit des leçons de la réalité.

En France, dire « nous sommes à l’ère de la post-vérité ! » sur un plateau de télévision, prélude à la dénonciation d’une rumeur en ligne. Cela traduit une surprise, non dénuée de mépris de classe : les électeurs croient pareilles absurdités au lieu d’écouter les compétents et les modérés. À supposer même que les masses soient si crédules ou que la rhétorique des falsificateurs soit si efficace, reste un problème de vases communicants. La confiance ou ce temps de cerveau humain que les crédules accordent aux rumeurs en ligne, réseaux sociaux complotistes et machines d’influence étrangère, ils les retirent aux médias « classiques », aux autorités politiques ou techniques, aux classes éduquées, aux journalistes « professionnels », aux experts, etc. Derrière la crédulité face au pair, le scepticisme face au supérieur.

DE LA PROPAGANDE D’EN HAUT AUX RÉSEAUX DU FAUX

Dans l’entre-deux-guerres, des chercheurs (Institute for Propaganda Analysis, Tchakhotine, École de Francfort), mettaient en garde le peuple naïf contre la propagande venue d’en haut. La désinformation et l’influence d’État ont été repérées et commentées depuis longtemps 1. Désormais, l’intellectuel critique s’est reconverti et dénonce la haine et le mensonge qui remontent des réseaux sociaux, fachosphère, altersphère, complosphère, djihadosphère et autres : il supplie le peuple de se rasseoir devant son écran de télévision et de relire des éditoriaux à l’ancienne, bien modérés. L’ère de la post-vérité ne serait pas celle du mensonge d’État administré verticalement ou de l’hégémonie idéologique des dominants, dominant aussi le critère du crédible. Mais l’ère où monte la conviction des masses que la vérité est ailleurs et leur propension à en chercher un substitut surtout sur les réseaux sociaux.

Faisons crédit au concept de post-vérité d’un peu plus de complexité. Il se décline sur au moins trois niveaux d’interprétation : intentionnalité, crédulité, facilité.

Le discours « accusatoire » et stratégique attribue tout à l’impudence des démagogues et à l’habileté des sophistes qui abusent les masses. Ainsi Trump affirmant que plus d’un million de votes illégaux avaient été à sa rivale. Ou sa porte-parole soutenant que l’investiture du nouvel élu avait rassemblé plus de monde qu’aucune autre. Ce sont des contre évidences dont les journalistes ont fait des gorges chaudes sans avoir eu beaucoup de mal à infirmer ces affirmations. Mais la théorie du culot éhonté n’explique rien. Le problème n’est pas qu’il y ait des fabulateurs, mais qu’ils soient crus. De même accuser la Russie de Poutine de déstabiliser le monde via ses médias internationaux, Rossia Today et Spoutnik 2, n’aide pas à comprendre pourquoi tant d’électeurs adhèrent aux thèses populistes kremlinistes. Ils ne sont guère influencés par Radio Vatican ou Al Jazeera en anglais. Nul ne doute que sévissent des désinformations d’État, des intoxications stratégiques, des idéologues fous, des manœuvres en lignes. Et il y a un intérêt économiques à attirer des visites par les nouvelles les plus surprenantes (click bait) ; il est tentant de lancer des canulars (hoaxes) démultipliés. Sans compter les risques d’affirmations sans vérification ou les occasions d’erreurs matérielles dans une production d’information instantanée. L’existence d’une offre abondante du faux (ou du non vérifié suivant les critères du journalisme « sérieux ») ne suffit pas à établir que la supposée post-vérité inaugure une « ère » nouvelle. Le discours « décadendiste » renvoie la responsabilité aux consommateurs du faux. Donc à un facteur sociologique ou culturel : l’air du temps ou le sens moral affaibli (on accusera suivant le cas le relativisme, la téléréalité, la perte de l’éthique républicaine ou le règne de la marchandise de cette perte de passion pour le vrai). Les opinions seraient moins abusées qu’indifférentes au critère du vérifiable. Attirées par l’outrance, méfiantes devant toute compétence, les voilà prêtes à croire ce qui satisfait leurs passions.

L’idée a déjà quelques années. L’ère de la post-vérité 3 et qui se référait à des travaux fort sérieux sur le bullshit 4.

La thèse est, qu’au-delà du simple mensonge (relation délibérément erronée de faits que l’on sait vrais), se répand une rhétorique déconnectée de la réalité, faite pour séduire ou sidérer. Nos sociétés, où tout est affaire d’image et où règne l’insignifiance, produit donc à la chaîne des individus qui enjolivent leur propre image. Ils s’attachent à tout ce qui brille et croient volontiers tout ce qui correspond à leurs fantasmes.

L’imposteur, prêt à tout soutenir pourvu que cela plaise, refléterait un monde libéral où il y a intérêt, économique ou politique, à affabuler. Admettons. Mais quand les impostures sont censées expliquer le vote de millions de gens, cela ne signifie pas seulement qu’il soit rentable de mentir, mais que les faits ont perdu leur prestige. Ils ne fournissent plus l’argument suprême pour limiter le domaine des demandes dans le cercle de la raison et aux frontières du faisable. Le « il n’y a pas d’alternative », slogan de Margareth Thatcher, disait déjà qu’il n’y aurait qu’une économie ou une politique possible. Mieux, le réel n’est plus le juge des actions politiques mais la barrière qui divise les forces si l’on croit en un schéma « parti des faits » contre « parti des émotions ». Serions-nous si indignes de nos ancêtres ? Eux-mêmes étaient-ils indemnes d’égarements idéologiques, il y a vingt ou cinquante ans ? Aujourd’hui, une fraction de la population, jouissant souvent d’un avantage économique, politique, social et culturel, se crédite aussi d’un capital épistémique : le privilège de vivre dans le vrai monde. À ses yeux, ses adversaires ne peuvent se montrer si agressifs que sous l’effet d’une illusion pernicieuse : la radicalisation comme effet de falsification. Le discours sur la post-vérité devient un diagnostic désignant des sous citoyens. Autre échec pour les mythes du soft power, de la société de la connaissance et de la transparence.

UNE LUTTE POUR LA CONFIANCE ET L’ATTENTION

Le discours « technologique » – ici le médiologue dresse l’oreille – renvoie la faute aux réseaux sociaux. Ils permettent de produire de pseudo nouvelles ou des images truquées avec un simple logiciel. Ils aident à les diffuser par des relais. Les communautés likent, recommandent, citent, créent des liens, contribuent, recommandent et embellissent. Toute source en vaut toute autre pour qui cherche de clic en clic ou, du moins, chacune a sa chance d’être reprise si le contenu est surprenant ou s’il flatte un fantasme. Le faux s’est démocratisé, au stade de la fabrication, de la diffusion ou de la réception. Il est même renforcé par un effet automatique de confirmation. Des algorithmes recommandent des contenus comparables à ceux que l’on vient de consulter et, par un effet de « bulle » (chaque communauté tendant à s’isoler, chaque usager à se rapprocher de plus en plus de ce qui confirme ses préjugés), la vérité se perd dans le cyberespace. Le réel est « à la carte », quand toutes les versions sont disponibles et tous les délires contagieux.

La mise en cause des réseaux sociaux opère un tête-à-queue complet par rapport à ce qui se disait au moment des Printemps arabes. Il était alors bien vu de célébrer les réseaux sociaux qui échappaient aux censures d’État, le Web 2.0 qui aidait les journalistes-citoyens et dissidents à révéler les turpitudes des régimes. On exaltait l’intelligence collective des foules en ligne, et la capacité d’action et de coordination qu’offraient les réseaux aux activistes 5. Six ans plus tard, la peur des égarements populaires a renversé la perspective et la question qui se pose au cercle de la raison est de ramener aux médias classiques une opinion surexcitable.

En témoigne la réaction desdits médias Mainstream qui traquent les fakes en ligne, rectifient les erreurs, chassent les intox et mobilisent des algorithmes pour éloigner les naïfs des sites suspects. Quel organe de prestige n’a pas sa rubrique désintoxication et repérage ? Du statut de sélecteurs d’une information qu’ils recueillaient, sélectionnaient puis diffusaient, les médias deviennent rectificateurs. Bénéfice collatéral : leur mobilisation au nom des procédures de vérification qui étaient censées caractériser leur profession, évacue toute tension : il ne s’agirait que de faits, pas de pouvoir ou d’idéologie, moins encore d’opinion divergentes s’exprimant ou pas. Circulez.

Mais cela nourrit un cercle vicieux. Ainsi accuser les services étrangers ou une quelconque « sphère » de fausser les élections, c’est :

a) reprendre un schéma de Guerre froide (on ne peut être anticapitaliste donc anti-démocrate que sous l’influence de la subversion) ;

b) prêter aux trolls ou aux idéologues 2.0 une force rhétorique inexplicable face à l’énorme concurrence médiatique du Vrai ;

c) supposer un complot des complotistes et fantasmer sur le camp des fantasmes.
Mais c’est surtout fournir des arguments à ceux qui pensent que le Système dissimule la part la plus sombre de la réalité et que les médias ne sont là que pour assurer leur hégémonie idéologique.

Le mystère est-il que le faux prolifère, que des millions de gens se persuadent que « la vérité est ailleurs » ou que les médias de masse ne fascinent plus les masses ? Accuser des manipulateurs comme ennemis du vrai, se plaindre de l’abaissement du débat public ou dire que les communautés en ligne développent une interprétation arbitraire, c’est nommer des symptômes.

Ou c’est esquisser un projet de limitation des débats en démocratie.

Le chemin est gardé d’un côté par tous les dispositifs politiquement corrects prompts à déceler de la haine ou de la discrimination. Sur l’autre flanc, le fact checking, contrôle les marchandises informationnelles en circulation et les compare le plus souvent aux documents officiels comme pierres de touche. La confrontation des subjectivités propre aux démocraties est transformées en lutte des rationnels factuels contre les émotifs, vite suspects d’extrémisme. Le conflit idéologique, dont la société de communication croyait nous avoir guéris, revient. Après la lutte des dominants et des dominés, des ouverts et des archaïques, celle des vérif-diques et des délirants ?

Paru dans le numéro 52-53 de Médium, « Nouveaux pouvoirs, nouvelles servitudes », juillet-décembre 2017.