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Le fond des choses en timbres-poste

Régis Debray, 13 octobre 2014

L’évolution du timbre-poste depuis sa naissance (le premier est apparu en France en 1850, en Angleterre en 1840) reflète assez bien la lente atrophie de notre faculté d’imagination, à laquelle n’aura pas peu contribué le passage technique de nos représentations du modèle peinture au modèle photo, de l’image faite de main d’homme à l’image enregistrée.

Comme l’indique une galerie rétrospective des timbres d’usage courant de 1850 à 2014, quand le courrier cesse d’être l’activité principale de la Poste, un code mythologique présidait au choix original des profils en effigie. La France vers 1850 a d’abord eu les traits de Cerès, symbolisant un pays agricole aux moissons abondantes (le semeuse prendra le relais vers 1900). On voit ensuite la République en Mercure, avec pétasse et caducée, allusion au commerce et à l’échange. Isis un flambeau à la main, en 1939, c’est le timbre à 1 franc, parfait pour dire la fille aînée des Lumières. Il y avait eu Athéna peu avant, contemporaine de La guerre de Troie n’aura pas lieu, olympienne et paisible, protectrice des arts et de l’intelligence. Notre présent s’exprimait par le détour de l’Antiquité. Dieux et déesses, sur les tréteaux comme sur nos enveloppes, gardaient un pouvoir d’évocation pour l’homme de la rue qui n’avait pas besoin d’être un lettré pour se rattacher à quelques arrière-fonds gréco-romains. On allait du sens figuré au sens propre. Pas de lien de ressemblance directe entre l’image et l’idée, sinon de convention. Un signe symbolique ne garde rien du référent auquel il renvoie, en l’occurrence la France ou la République. Ces divinités sont des métaphores, soutenues, validées par des textes et une culture apprise. Le monde de ce que l’on sait et croit dans sa tête n’est pas le monde que l’on voit sous ses yeux, et c’est seulement hier qu’après deux millénaires de prédominance du premier sur le second, le vu a pris le pouvoir sur le conçu et l’imaginé.

La suite des figures emblématiques montre un transfert de la représentation nationale. Le visage témoin, jugé comme le plus apte à représenter le pays émetteur n’est plus Richelieu (1935), Paul Valéry (1954) ou Renoir (1955), c’est Taberly (1998), Astérix (2000), le clown Auguste (2005). Quant à l’esprit, on passe avec le fil du temps du portrait à la BD et du lyrique au ludique. Les derniers timbres en date donnent dans la fantaisie enfantine, le chien Snoopy et Mickey Mouse. Faut-il, comme le fait l’ami très attentif qui m’envoie cet album un peu défrisant, déplorer le triomphe de la médiocrité et de la vulgarité ? Je penserais plutôt là-devant, ce qui n’est pas contradictoire, à un changement de phase sémiotique, du régime « icône » au régime « indice ». Aucune photo en arrière-plan derrière Isis ou Athéna. Nulle allusion à une star ou un mannequin en vogue. Comme la Liberté avec un grand L sur la barricade de Delacroix – familière à tous nos philatélistes –, Athéna était une idée faite femme, sans identité et sans âge. Jusqu’au moment où Brigitte Bardot ou Catherine Deneuve prêtent leurs traits à Marianne. La personne morale France devient une personne en chair et en os. L’immanence a supplanté le transcendant, l’empreinte, le symbole.

La trace enregistrée a finalement chassé l’allégorie. Ce retour à la terre trouve son répondant dans nos façons de parler et d’écrire, où la parabole et la locution figurée ne sont plus guère à l’honneur. Qui dresserait aujourd’hui la carte du Tendre pour raconter sa vie amoureuse ? Qui habillerait un récit d’aventure en une poursuite du saint Graal ? Qui parle du lion pour dire le courage, du renard pour l’astuce, du serpent pour le mal ? Adieu fables, fabliaux, chansons de geste, parodies et pastourelles, inutiles détours, opaques déguisements. Les fleurs de Tarbes se sont fanées et la rhétorique n’a pas survécu à l’enregistrement en live du réel effectif, impitoyable court-circuit. L’expression d’idées au moyen d’images, comme l’attribution d’un sens moral à des figures mythologiques rejoignent le manuel scolaire. Avec ce paradoxe : le déclassement des représentations symboliques par le duplicata réaliste a plutôt favorisé un certain desséchement du monde perçu, désertifié par des mots abstraits, que l’animation d’un donné inerte, que l’enrichissement d’un monde sensible (au sens de l’uranium enrichi), rehaussé, vivifié, étoffé par l’imaginaire et le merveilleux.