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Médium 60-61

La mort et après

Pierre-Marc de Biasi et Clara Schmelck , 11 juin 2019. Modifié le : 17 juin 2019

En 1966, Barbara chantait : « À mourir pour mourir, je choisis l’âge tendre / Et partir pour partir, je ne veux pas attendre, je ne veux pas attendre » Et aujourd’hui, comment chante-t-on la mort ? Comment rêve-t-on l’au-delà ? Qu’est-ce que notre temps numérique et identitaire fait à nos représentations collectives de la survie ?

Chacun a appris à faire son deuil, à « vivre la mort » tout en accompagnant le défunt sur ce rude chemin du combattant que la société lui impose avant de le laisser jouir en paix de sa nouvelle condition. À moins bien sûr que le disparu ne soit pas réellement mort, et qu’il ait juste pris la poudre d’escampette, vous faisant le coup du paquet de cigarettes.

Peut-on réellement penser la mort ? On peut décrire le monde d’objets et d’institutions qui constituent notre part d’éternité. On peut s’interroger sur ce qu’en disent les religions sans oublier le paradis pour les athées. Mais pour la philosophie, la mort et l’au-delà restent des questions « hors sujet ». Ce serait plutôt du côté des héros, des martyrs et des victimes que le thème retrouve désormais ses plus belles couleurs.

Si la mort est une transfiguration, c’est qu’elle travaille notre imaginaire. De cette médiation, qui métamorphose les images, peut-on trouver plus grand maître que Visconti : il faut que tout change pour que rien ne change, à Palerme comme ailleurs.

Mais, transis d’imagerie numérique, nous sommes aujourd’hui pris d’effroi devant le masque mortuaire. Restent les spectres audiovisuels pour faire revivre nos grands morts sur nos écrans. Quant aux écrivains, les plus futés ont bien compris que la meilleure façon de rester vivants est de se suicider sans trop attendre.

La fuite en avant dans les technologies n’a pas épargné notre vision de l’au-delà peuplé d’un nombre grandissant de mirages. Le transhumanisme nous serine que la mort est une vieille lune. Clonage, cryogénisation et prothèses : autant de fausses fenêtres sur l’éternité qui nous masquent notre incapacité à ressentir et penser le temps vécu. Et pour celui qui voudrait résister, Facebook le rappelle à son seul devoir : anticiper ce qui restera de sa vie sociale après son départ. La science-fiction nous avait prévenu : survivre, d’accord, mais sous quelle forme ? À chacun son avenir de zombie.

Et après la mort ? Que reste-t-il d’un homme ? D’une idée, d’un amour, d’un cénacle ou d’une grande cause ? C’est la seule question sérieuse pour tout aspirant à la survie. Les morts ne demeurent performants que par les traces mémorables qu’ils ont su rendre actives et insistantes chez les vivants. Mais les chiffres semblent leur donner raison : l’explosion démographique, de plus en plus vertigineuse, rivalise avec le total cumulé des défunts. La frontière entre les deux mondes s’estompe. Lazare, sous perfusion à l’hôpital, n’a plus besoin de miracle pour persister indéfiniment dans son être.

Pierre-Marc de Biasi et Clara Schmelck ont dirigé ce numéro 60-61 de Médium, « La Mort et après », à paraître en juillet 2019.