Médiologie
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Médium 35 « Ruptures Techniques et Continuité Culturelle » (avril-juin 2013)

L’immuable et le mutant

Introduction

par Daniel Bougnoux et Régis Debray

Publié le : 29 juillet 2020. Modifié le : 29 juillet 2020

La critique médiologique souligne les attaches mal élucidées entre nos équipements ou médiations techniques d’un côté et nos performances symboliques de l’autre.

En demandant ce que font nos outils successifs aux formes de l’esprit, elle met à mal du même coup les permanences ou les substances supposées stables : si tout dépend toujours, à quelque degré, d’un facteur technique plus ou moins caché, et si ces techniques sont par excellence le marqueur de l’Histoire, alors il faut admettre que nos points fixes sont eux-mêmes mouvants. Cette hypothèse, nous avons voulu la vérifier sur le terrain concret d’un certain nombre de disciplines ou de professions, en demandant à différents interlocuteurs ce que la révolution informatique a changé dans leur pratique.
Or une fois soulignées ces discontinuités techniques se lève une question de fond : qu’est-ce qui demeure sous ou par-delà ce qui change ? Les nouveaux outils du numérique atterrissent dans des contextes et des savoirs qui auparavant s’en passaient. Comment l’ancien et le nouveau négocient-ils leurs avantages ou leurs prestiges respectifs ? Comment ne pas céder à une technolâtrie, ou comment mieux comprendre l’usage et la vie du fond sous ces nouvelles figures ?
N’oublions pas que la numérosphère s’enchâsse dans une séculaire graphosphère, et que celle-ci ne sera pas (entièrement) démantelée par celle-là ; de même une culture du calcul bouleverse aujourd’hui une culture du langage ou des mots, sans tout à fait l’invalider. Si la notion d’humanité fait référence à quelque humus, comment ce fonds ou ce foncier est-il exposé, ou au contraire résiste-t-il, aux ridules du temps historique et aux ruptures de surface ?
Nous avions pris l’habitude de nommer « effet jogging » le sursaut ironique de l’ancien, voire de l’archaïque, suscité par les dernières mutations techniques ; ce numéro voudrait éclairer cette survivance, ou cette permanence, d’un fond(s) que n’affectent pas directement nos performances et nos machinations techniques : le temps de nos outils ne saurait à lui seul résumer le temps humain.
Les invariants se décèlent par le biais des variations, et c’est quand « tout bouge » qu’affleure à la vue ce qui ne bouge pas, ou pas au même rythme. Les historiens le savent bien, depuis Fernand Braudel : il y a plusieurs temps superposés dans un moment historique et c’est l’exploration de ce feuilleté chronologique, cette stratigraphie souvent inaperçue que les médiologues mettent au jour, dans la mesure où ils campent, ex professo, sur la frontière technique/culture.