Médiologie

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Hommage à Louise Merzeau et Robert Damien

Comité de lecture de Médium

La Rédaction, 15 janvier 2018

Notre famille vient de subir, coup sur coup, deux pertes sensibles, qui la touchent au cœur. Ont pris congé, physiquement, et donc provisoirement, Louise Merzeau et Robert Damien.

Nous attachaient à eux, au jour le jour, des sentiments d’affection individuelle, mais leur prise de distance nous donne à mesurer ce par quoi ils nous enrichissaient, et ce que nous leur devons tous.

Leur dialogue, dans Médium et dans la vie, entre connivence et confrontation, symbolisait et incarnait ce qu’on peut appeler l’ogive médiologique, en quelque sorte notre clé de voûte (et clé d’entrée dans le cénacle) : la croisée de deux arcs de réflexion, l’un sur le fait technique, l’autre sur la chose politique. Leur entrecroisement constitue, depuis vingt ans, notre point de mire. Cette mise en tension cruciale découle logiquement du double corps du médium, à la fois matière organisée (M .O.) et organisation matérielle (O.M.). La prothèse et le collectif, l’appareillage et le nous, sont à embrasser d’une même accolade. Louise, historienne de la technique, veillait principalement sur l’architecture mouvante des réseaux numériques, à la suite d’une très profonde et remarquable étude de la révolution photographique, et de ses effets sur l’ensemble du champ culturel ; Robert, philosophe politique, et principalement de sa variante républicaine, celle où le lecteur devient électeur, a toujours articulé, dans la foulée de Bachelard, Canguilhem et Dagognet, la pensée de l’organisation politique sur l’examen des institutions et supports qui la rendent effective.

Analysant l’une, l’ordre numérique et l’autre, l’ordre bibliographique, ils avaient en partage de saisir la puissance ordonnatrice d’un intermédiaire instrumental – ici, le Net, là, la bibliothèque – non seulement comme un modèle de savoir et une machine culturelle, mais aussi comme un milieu générateur d’autorité et de croyance. Le colloque consacré à l’œuvre de Robert Damien qui les a réunis, avec d’autres, à la BnF, en 2014, a repris et illustré maints échanges de vue dans le comité de rédaction de notre revue. « L’autorité n’agit que matérialisée » dans une institution, nous rappelait Robert le républicain, – qu’il s’agisse de l’école, la bibliothèque, le stade, le ministère… – et l’institution est nécessairement personnalisée. Autrement dit, vous qui parlez technique, n’oubliez pas le symbolique. Et Louise, la démocrate, ajoutait que se forment un nouveau type de communauté, d’autres modes d’identification personnelle et collective dans le processus de décentralisation numérique. Autrement dit, vous qui parlez du symbolique, n’oubliez pas l’engendrement technique.

L’un nous a rendu raison du passage de la Bible à la bibliothèque, du Livre unique qui dit tout sur tout à la pluralité ordonnée de textes singuliers, en bref, de l’absolu au relatif ; l’autre, de la matrice bibliothécaire à la matrice réticulaire, du lecteur à l’internaute, de l’acte de lecture personnel à une grappe de données interconnectées, en bref, du relatif à l’infini. Ce qui s’est enchaîné dans la suite des temps, du 17e au 21e siècle, ne saurait se dissocier dans le regard que nous portons sur notre temps actuel.

Ajoutons que nos deux amis, en bons médiologues, soucieux d’effectivité et d’effectuation, ne séparaient pas le dire du faire. Ils ont mis leurs concepts en action. Robert, dans la pratique du rugby, où il a appris, en entraîneur d’équipe, à concilier autorité et fraternité. Louise, dans la pratique de la photo, tantôt argentique tantôt numérique, pour expérimenter l’hybridation qu’elle réclamait des mémoires et des supports.

On aura compris que nous ne sommes pas près de laisser dormir en paix ces deux esprits, ces deux défricheurs, ces deux rigoureux inventeurs. Nous sommes sûrs, à l’avenir, de les retrouver plus vivants que jamais sur notre chemin commun.

Comité de lecture de la revue Médium.

Cet hommage est paru dans le numéro 54 de la revue Médium.