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Body building

Paul Soriano , 2 avril 2018

Impossible de définir le corps en tant que tel, toujours pris dans ses relations avec autre chose, l’âme en particulier… Ce qu’on ne peut pas dire, vaut-il mieux alors le montrer ? Ou bien encore se demander à quoi il sert, d’où il vient, comment et par qui il est fabriqué. In vivo ou in vitro ?

Rien de plus évident qu’un corps : ça se voit, s’entend, se sent, se touche. Le définir est moins évident. Dans le dictionnaire [1], l’article « corps » fait 60 000 signes. Trop de signes, c’est mauvais signe, trop de mots pour un si petit mot…

Un corps vivant et animé

Dès les premières lignes on renâcle : « Subst. masc. I.− [Chez les êtres vivants organisés]. Ensemble des parties matérielles constituant l’organisme, siège des fonctions physiologiques et, chez les êtres animés, siège de la vie animale. » Un corps est un corps… vivant et animé. Et voilà que l’âme, pendant opposable au corps, fait déjà une entrée remarquée. Encore en pleines Lumières (1796) un auteur [2] cité à la rescousse avoue sobrement : « […] celui qui voit le corps de l’homme et ses mouvemens, voit l’homme autant qu’il peut être vu, quoique le principe de ses mouvemens, de sa vie et de son intelligence reste caché. »

Un corps qui rend « son » âme disparaît bientôt ; mais comment est-elle chevillée au corps ? La glande pinéale ? Plus généralement, que faire de tous ces « ET », que le corps appelle dès qu’on en prononce le nom : âme, esprit, conscience, ou même tête ou cœur ?

La philosophe adore ce genre d’embarras, tellement qu’il en rajoute : corps objectif, subjectif, phénoménal, corps et conscience (ou volonté, ou caractère…), corps empirique et transcendantal, corps propre, corps-sujet (le tiret à son importance), image du corps, on en passe et de plus abstruses. Nous voilà perdus, corps et biens, et de mauvaise humeur – encore que l’humeur elle-même… Dans ces cas-là, on se tourne vers la religion : le corps est le temple de l’âme – ou bien sa prison ? Et côté science, le corps est une machine. Une sex machine ? Si les jugements esthétiques plébiscitent les justes « proportions », ils divergent quelque peu selon le genre de l’intéressé(e). Et d’aucuns trouvent de l’attrait à certaines disproportions organiques. Côté sexe, justement, où le corps est à la manœuvre, les uns prétendent que ça se passe dans la tête quand d’autres affirment que le corps exulte.

Il faut se faire une raison, le corps est insaisissable [3], toujours par excès ou par défaut ; le dire, c’est toujours trop ou ne pas assez dire. Ce n’est pas une chose, ni même un objet ; disons un objet toujours déjà pris dans ses relations avec d’autres entités non moins fuyantes. Un objet médiologique ?

Ce qu’on ne peut pas dire, on peut toujours le montrer. L’image du corps n’en célèbre pas seulement la beauté extérieure (Vésale est le contemporain de la grande peinture italienne), elle en dessine l’anatomie interne. Le livre de la nature écrit en langage mathématique (Galilée, 1623), est un livre illustré. Mais comme la chair à l’époque est encore opaque, ce sont des cadavres qui avouent les secrets du corps : anatomie signifie dissection.

La fabrique du corps

À défaut de savoir ce que c’est, on peut utilement interroger ses fonctions. À quoi sert un corps, qu’est-ce que ça fait : bouger, agir, jouir, engendrer ? Ou bien encore : comment est-il fabriqué [4] ?

On dépense des trésors d’ingéniosité pour produire techniquement ce que n’importe quel couple en âge de procréer peut faire à peu de frais, en y prenant du plaisir : faire un enfant ou plutôt l’engendrer (genitum non factum, dit le Credo) ; le produit est périssable mais l’espèce, de génération en génération, entrevoit l’immortalité.

La Fabrique est exposée de manière triviale sur la couverture du livre de Vésale. Retour au dictionnaire : « Utérus, subst. masc. (!) A. - Anat. Organe creux, musculeux, situé dans la cavité pelvienne de la femme, entre la vessie et le rectum et au-dessus du vagin, et où s’effectue la gestation. » Car c’est bien là, entre vessie et rectum, qu’ont été conçus le Christ, Aristote, César, Jeanne d’Arc, Voltaire, Karl Marx, Brigitte Bardot, Marie Curie et le général de Gaulle. Choc des images : L’École d’Athènes (Raphaël) s’origine dans la Fabrica de Vésale. Parmi ces grands hommes et ces femmes admirables [5], un seul, à notre connaissance, est ressuscité dans son corps ; sinon, l’âme ne survit que médiologiquement [6], dans les traces matérielles des œuvres transmises. Les seuls humains qu’on puisse, sans ridicule, qualifier d’immortels sont tous morts.

L’ombilic, pour sa part, est une cicatrice commune aux deux sexes ; le self made man nombriliste n’a pas tort de vénérer cette relique en hommage à toutes les mamans du monde.

Plus loin dans la ligne de l’évolution : le cerveau. Mais s’agit-il bien d’un organe ? On a le droit d’en douter : l’homunculus cérébral (représentation du corps sur le cortex sensori-moteur) est un petit corps difforme dépourvu de cerveau. Le « cerveau dans la cuve [7] » pose assez bien le problème à défaut de le résoudre : jusqu’à quel point un corps maintenu en vie peut-il être dépouillé de ses organes, un à un, sans que l’objet ou plutôt le sujet de l’expérience cesse d’être « soi » ?

Possesseur possédé

On hésite à dire « je suis mon corps », mais tout le monde est convaincu d’en « avoir » un ; le Roi en a même deux. Le corps s’accorde assez bien avec les trois attributs de la propriété, usus, fructus, abusus : en s’en sert ; on en tire profit (le ou la prostitué(e) comme le marchand d’esclaves ou le capitaliste) ; on l’aliène : difficile de s’en séparer mais on fait commerce de ses organes. Le corps serait donc un « bien », encore qu’il lui arrive de faire mal à son propriétaire présumé ; mais là encore, surgit le sophisme : est-ce toi qui souffre ou bien lui ? Contre ce genre de migraine (douleur dans une moitié de la tête), préférez un cachet d’aspirine.

Il peut encore être « possédé », non par un sujet, un amant ou le maître de l’esclave, mais de l’intérieur, par le diable ou l’un de ses acolytes ; en réalité, le diable agit en locataire, ou plutôt en squatter. Faust et d’autres ont montré que l’âme est négociable mais le marché est étroit, le diable seul intéressé ; à Dieu on la rend, point final. Luther accueille les marchands au temple mais réprouve le commerce des indulgences : vendre son âme à Dieu, c’est un peu too much

Comme toute propriété, le corps ne demande qu’à s’étendre. À l’homme en effet, il manque toujours quelque chose, des ailes pour voler, un œil de lynx, une mémoire d’éléphant, un bonheur sans nuages… D’où les « prothèses » : au sens large, toutes les extensions possibles du corps humain, ses organes, ses sens et même son cerveau. Et si le corps n’était rien d’autre qu’une prothèse du cerveau, justement ? Objection : un corps n’a nul besoin de cerveau.

« Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué », devise des animaux prétendus supérieurs, et singulièrement d’homo sapiens. Une amibe, elle, est capable de remplir, sans organes sensoriels ou moteurs spécialisés, des fonctions qui les requièrent chez les animaux soi-disant évolués : elle perçoit, se déplace, calcule, communique et réagit à son environnement, sans autre médiation que chimique. Non seulement sans lunettes ni automobile ni ordinateur, mais sans système nerveux ni cerveau : less is more. Dans cette perspective, l’homme serait condamné à faire usage de prothèses, naturelles et artificielles, pour communiquer, transmettre ou simplement exister. Ces médiations encombrantes, « usines à gaz » fragiles, polluantes et généralement inesthétiques sont de surcroît des sources de nuisances : de la division du travail à des malentendus entre les deux sexes, en passant par la lutte des classes, la politique, les émissions massives de CO2 et la mort. Le plus inventif, diront les ravis ; le plus asservi réplique le sage.

Bien avant Darwin et Heidegger, les Anciens avaient déjà remarqué que l’homme est à tous égards un être-en-manque, doublé d’un être-pour-la-mort. On peut toujours y voir l’origine d’une « supériorité », mais, c’est une opinion humaine, du reste assez morbide. Merci en tout cas à la petite amibe de nous donner enfin une idée de ce qu’est un corps, à proprement parler.

Les prothèses (dernière en date : le smartphone) deviennent tellement intimes qu’on se demande si on les possède ou si on en est possédé. Surtout quand leur utilité présumée s’égare dans le « symbolique » : le chapeau qui protège le crâne de la pluie et du froid devient un « couvre-chef » et fait courber l’échine ou plier le genou devant son porteur. Certes, un vêtement abrite ou masque des imperfections, mais pourquoi diable un corps harmonieux, reste-t-il généralement couvert par beau temps ?

Métonymies et métaphores (le corps politique, par exemple) aggravent encore le dérèglement des sens. De la tête aux pieds, du cœur à l’estomac en passant par les parties honteuses, le devenir-corps des signes (objet de la médiologie) dégénère en devenir-signe du corps. Le naturel est chassé des fonctions corporelles : nourriture, mobilité, santé, sexualité… On fait mille folies de son corps, ou bien une œuvre d’art, quitte à le mutiler.

Se désempêtrer du corps

Le corps ne laisse pas indifférent, tantôt exalté, magnifié, tantôt vilipendé, déploré… La désaffection touche parfois à l’absurde : « Le sentiment de liberté que doit nous donner la mort, quand nous sommes désempêtrés du corps physique. » (Journal de Julien Green, 1936). Il est pourtant exact que les morts, « désempêtrés » du corps, n’en sont que plus agiles à s’immiscer chez les vivants [8]. Le corps en général ou en particulier : beaucoup de gens n’aiment pas leur propre corps et entreprennent de l’améliorer, par la cosmétique, la gymnastique, la chirurgie esthétique et, demain, le génie génétique…

Si le corps est un moyen d’action, au point que pour agir collectivement il faut « faire corps », il est en même temps ressenti comme une limite, un obstacle, une faiblesse, un ennemi. Non seulement mon corps en prend à sa guise à mon insu (l’inconscient c’est le corps ?) mais, comme les choses avec lesquelles il conspire, il semble parfois me trahir. Qui ne s’est senti personnellement offensé par une défaillance, une panne , un fiasco, un lapsus [9], comme si mon corps, mon cerveau et même ma parole me devenaient étrangers, hostiles ? Il faut donc le dompter, le dresser, le purifier de « ses » turpitudes, car il est bien davantage que le docile instrument du péché : on peut demander aux « porcs » de garder leurs mains dans leurs poches, mais pas de contrôler leurs érections.

Surtout, le corps est périssable, et c’est bien ce qu’en définitive on lui reproche. On préférerait souvent un corps machine, à la fois plus robuste et plus accommodant, et cela ne date pas d’hier… Quel genre de machine ? Les réponses sont tellement asservies aux techniques de l’époque qu’elles en deviennent suspectes, y compris les plus récentes et les mieux établies, croit-on.

On s’avise tour à tour que les bras et les jambes sont comme des leviers, que la chair est le siège de phénomènes énergétiques et chimiques, que le système nerveux est composé de circuits, que le matériau génétique est « codé », etc. ; et voilà le corps tour à tour assimilé à une mécanique (l’automate), un moteur (énergétique), un ordinateur. Aux dernières nouvelles, le cerveau mou serait un disque dur et le génome un logiciel qui commande l’embryogénèse et tout le reste… Quand on dit de nos jours qu’un homme est un automate, l’analogie ne désigne plus qu’un être asservi à ses pulsions, à ses complexes, ou aux ordres du chef. Nos propres analogies sont digitales (l’automate compulsif, comme l’imbécile ou la crapule, est probablement « bogué ») et auto-réalisatrices : il est plus aisé de produire un robot humanisé si l’homme a été au préalable robotisé.

Certes, les nouvelles technologies mettent l’accent sur le couple matériel-logiciel, en oubliant la chair, ou en la maltraitant, en réel et en vidéo. Mais simultanément, les techniques du corps sont en plein boom : bodybuilding dans tous ses états, des salles de sports aux laboratoires en passant par les blocs opératoires et sans doute demain les usines bio. Des techniques de dressage, maintenance et rafistolage aux technologies de pointe (NBIC [10]) on défie l’obsolescence programmée des corps ; en perspective, une immortalité qui ressemble à la mort, car seule la mort est éternelle. Avec le corps rétif, il faut procéder en somme comme avec un employé incompétent et indiscipliné : on corrige, on forme, on coache ; à défaut, on lui substituera un être, plus docile, moins coûteux et sans états d’âme. Plus performant, tu meurs.

Au-delà de la parure et de la cosmétique, les salles de sport accueillent le travail du corps. Elles ressemblent à des ateliers taylorisés de troisième génération, où les machines et leurs servants sont équipés de compteurs qui mesurent tout, implacablement. Ou bien à des salles de torture, mais la souffrance est librement consentie et même désirée. Un travailleur, de nos jours, refuserait qu’on évalue ainsi ses moindres gestes et performances ; du coup on l’a équipé d’applis qui lui permettent de se mesurer lui-même. Auto-dressage et self-evaluation. Les pointeuses désormais portatives, le jogger en hiver ne sait rien du vieux parc solitaire et glacé, toute son attention est rivée aux petits écrans dont il est équipé. Et si ça ne suffit pas, on offrira son corps au scalpel du chirurgien.

Mais on ne fait ainsi qu’entretenir la machine, on retarde l’entropie, et les motivations sont prosaïques : hygiénisme (garder un corps sain le plus longtemps possible) ; vanité (présenter un beau corps aux autres et à soi-même) ; séduction à visée sexuelle. Sans oublier le business et les activités criminelles que peuvent motiver la maintenance des corps et le commerce des organes prélevés avec ou sans consentement des donneurs.

De plus, ces techniques rudimentaires maltraitent la chair et, visiblement, la chair se rebiffe et se venge. Dans la Silicon Valley, vous croiserez des corps body buildés, tellement travaillés qu’on les dirait déjà artificiels, aussi lisses que des personnages de jeu vidéo ; mais aussi des corps obèses, des corps anorexiques, et des militants véganistes refusant de nourrir leur chair avec celle des animaux ; ou bien des corps voilés dont la chair occulte n’en est que plus désirable.

À trois blocs de là, dans les laboratoires, enjeux et motivations sont tout autres. Les ingénieurs ont repris le chantier abandonné par les prêtres, en se recentrant sur le corps. Mais du côté de l’âme immatérielle, ou de l’intelligence artificielle si vous préférez, vos datas et votre ADN émoustillent déjà les algorithmes.

« Mais s’il existe une chose un milliard de fois plus intelligente que l’humain le plus intelligent, comment l’appelleriez-vous ? » demande un ancien ingénieur chez Google, fondateur de l’Église Way of the Future. Bonne question. La mort dans l’âme, on doit bien convenir que la réponse s’impose.

Publié dans Médium 55, « Le code et la chair »

Notes

[1CNRTL. Centre national de ressources textuelles et lexicales. www.cnrtl.fr

[2Dupuis, citoyen Français, Abrégé de l’origine de tous les cultes.

[3On serait tenté de dire qu’il n’existe pas, mais Bergson objecterait que le corps seul existe (au présent), et c’est justement pourquoi il est insaisissable.

[4De humani corporis fabrica, publié en 1543, tout comme Des révolutions des sphères célestes, de Copernic.

[5Ne pas confondre avec une « grande femme » qui est une femme de haute taille.

[6La médiologie étudie les techniques qui rendent une âme immortelle ; dans cette perspective, le corps est un moyen requis pour produire une œuvre avant qu’elle soit prise en charge par des organes de transmission.

[7Le « paradoxe du cerveau dans une cuve » de Hilary Putnam (Raison, vérité, histoire, éd. de Minuit, 1984) a un objet précis : il s’agit de savoir si ledit cerveau peut encore penser qu’il est un cerveau dans une cuve.

[8Médium 39, « Chers disparus ». À l’ère numérique, la désintermédiation à tout-va désempêtre aussi des corps constitués.

[9Le lapsus est un dysfonctionnement des plus pervers : il ne dit pas ce que je veux dire, ou pire : il dit ce que je ne veux pas dire.

[10Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives.