Médiologie

Accueil > Dossiers > Europe > À bout de souffle, l’Europe ?

Europe

À bout de souffle, l’Europe ?

2001, 2005, 2018 : état stationnaire

Régis Debray , 7 juin 2018

Ce texte a près de vingt ans : « On a choisi de publier ici tel quel le texte d’une intervention faite à Berlin en début 2001, en réponse au malaise (déjà) suscité dans l’opinion d’alors par les « maigres résultats » du traité de Nice. Elle n’engage, bien sûr, que son auteur. Le titre était : Après Nice, l’Europe à bout de souffle ? Quitte à lui substituer, cinq ans plus tard, un Après le référendum, on ne voit pas de raison aujourd’hui de redire autrement la même chose. » (R. D. 2005). Et pas davantage vingt ans après, après Lisbonne, Athènes, Budapest, Londres, Rome, etc. (NDLR).

L’Europe au sens fort sera dramatique ou ne sera pas. Pour l’heure, le sens faible a le dessus. Quiconque a pu réfléchir, en médiologue, au devenir-force des idées et connaît ce qu’il faut de « grand récit » pour donner corps à une personnalité collective, accueillera cette évolution avec le calme des vieilles moustaches.

Et si l’Europe n’avait pas d’avenir (substantiellement différent de son passé) ? Et si son présent suffisait largement à nos capacités morales et psychiques ? Et si ce « no future » n’avait rien de catastrophique ? Et s’il était déraisonnable de lui chercher à tout prix, par des moyens artificiels, en l’absence des conditions historiques requises pour ce genre d’entreprises, un avenir d’acteur politique, pour lequel elle n’est pas faite ? Plus exactement : contre lequel elle s’est jusqu’ici construite ?

Au-delà des leaders

De 1975 à 2000, en matière d’intégration économique (et juridique), la mécanique européenne a rempli son cahier des charges, et au-delà : l’Euro, la Cour de justice. Les politiques fiscales, budgétaires, éducatives, des transports suivent, ou vont le faire. On a fait des progrès phénoménaux, plus rapides que prévu, pour ce qui est de la libre circulation des capitaux, des hommes et des services. Pourquoi n’aborderait-on pas, dans le même esprit et le même élan, le deuxième round – l’union politique ? Pourquoi la méthode pragmatique des petits pas, qui nous a si bien réussi depuis la Communauté du charbon et de l’acier, ne donnerait-elle pas les mêmes fruits à l’échelon institutionnel, pour transformer la première puissance commerciale du monde en un protagoniste digne de ce nom ? Apparemment, il y a butoir. L’essai n’est pas transformé. Chaque tentative pour franchir la ligne rajoute une couche de bureaucratie à la précédente, un tour de consultation, un droit de blocage supplémentaire, une enceinte de plus. On tarabiscote. On reporte. On biaise. Malaise général.

Pour quelle raison ?

Réponse habituelle : les déficiences du personnel. « Les visionnaires sont fatigués ». Nos chefs d’État ne sont plus à la hauteur de la tâche. Et les fruits ont déçu la promesse des graines. La génération qui a connu la guerre pour l’avoir faite, de De Gaulle à Adenauer, de Kohl à Mitterrand, savait ce qu’il en coûtait de ne pas faire l’Europe. Ils étaient motivés. Les pragmatiques qui les remplacent, ont perdu la mystique, faute d’avoir payé le prix du sang. En propulsant des managers— pas des prophètes, l’Europe des comptables aurait mangé son pain blanc. Elle a si bien « économisé » les esprits qu’elle a fait le désert dans le politique quand elle aurait plus que jamais besoin d’imagination et de génialité. Comment demander un « grand dessein » au PDG de Germania incorporated, au PDG de France and co, Espagne SA, etc… ? Et il est vrai que l’ordre du jour européen est en porte-à-faux avec le Zeitgeist, qui précipite les jeunes talents vers l’entreprise, délaisse le bien public pour l’argent et le chacun pour soi. Tout cela n’est pas faux, mais encore un peu court.

Quand on entend parler de « l’Euro comme rampe de lancement » ou encore de « porter la politique à la hauteur des marchés », on peut se demander si les méthodes qui ont dynamisé l’économico-financier conviennent au politico-stratégique. Dans le premier domaine, les demi-mesures sont possibles, la réalité embraye et allonge le complément. La décision politique préfère des mesures entières. Ensuite, l’économie est plus facilement « ouverte » que le terrain politique (où il faut toujours refermer un espace, circonscrire et exclure). Enfin, le consensus n’est pas l’alpha et l’oméga en politique ; dans ce domaine, l’innovation tranche et divise. Et l’Europe économique s’est faite à coup de compromis, de pondération et de donnant-donnant.

Un vœux pieux : l’union politique sans démarcation stratégique ?

Il est toujours difficile de vouloir les conséquences de ce qu’on veut, mais si on ne peut ou ne veut pas affronter cette difficulté, il ne sert à rien de faire chaque jour l’éloge du volontarisme.

La Communauté est née du refus de la guerre mais la paix qu’elle promouvait était la continuation de la guerre froide par d’autres moyens. On a l’impression à cet égard que les Européens se racontent des histoires sur leur histoire passée. On nous dit : « le génie des fondateurs, Monnet, Schumann, Adenauer, c’était la méthode : pas de grand dessein, mais des solidarités de fait. On a fait la Communauté parce qu’on ne s’est pas posé de grandes questions sur son identité, son idéologie, ses frontières. Formidable, merveilleux ». Est-ce si vrai ? De 1947 à 1989, l’Union Soviétique a rendu aux Européens l’immense service de leur donner une frontière de facto, le rideau de fer, et un pôle antagoniste. Donc un sacré. L’intégration s’est faite en contre. Et la fuite vers le haut dans l’Europe des principes pour revitaliser celle des règles, n’empêchera jamais que l’envers et le principe d’une affirmation, c’est une négation. « Le moi se pose en s’opposant » : les nous aussi. Donnez-moi une frontière et une menace, et je vous ferai une communauté : la grammaire des civilisations a quelque chose d’inaltérable. En sorte que penser les finalités de l’U.E. en interne, sans élargir le cadre à la planisphère, à l’état du monde, revient à se tirer une balle dans le pied. La raison d’être de l’Europe, c’est sa différence. Le fait qu’il s’agisse, pour la première fois, d’une unité par consensus et non par conquête, n’invalide pas cet invariant. Disqualifier la polarité comme agressivité ne résout pas le déficit stratégique. Une vision politique de l’histoire est rarement apocalyptique, par chance, mais elle est toujours dramatique, au sens de : solidaire d’un grand récit. Et il est une façon d’habiller le drame en apocalypse qui permet de rester sous sa couette avec bonne conscience. On ne s’intègre que face à un danger extérieur, et sous l’empire de la nécessité. Où est l’Autre de l’Europe ? Ce n’est pas insulariser l’Europe que de vouloir la situer face à et en concurrence avec d’autres modèles de civilisation. C’est la rendre concrète et non ectoplasmique.

Une Europe stratégique et transatlantique semble un pari bien audacieux. Le « partenariat transatlantique » est le nom pudique d’une relation inégale. Il laisse la stratégie, et ses coûts, au grand frère américain. Une Europe stratégique, en revanche, aurait une existence historique mais au prix de tensions et frictions avec l’hyperpuissance. On peut douter que l’Europe opte dans un avenir proche pour la difficulté d’être. Pourquoi ? L’élargissement d’abord — qui va faire rentrer des satellites résolus et enthousiastes dans les circuits de la non-décision. Et produire un magma encore plus incapable de définition que l’actuel, avec des dénominateurs communs peu opérationnels (nous sommes pour la paix et les Droits de l’Homme). La phagocytose culturelle, ensuite, nos pays ayant fait leur les images, marques, machines, mots de la métropole — ni plus ni moins que le reste de la planète. De l’Empire romain, rappelons que la langue de communication était le grec, d’Est en Ouest, alors que l’américanisation en cours (par un curieux mélange de fatalité technologique et de stratégie délibérée) aligne la culture sur l’économie. On ne définit pas ses propres intérêts face à quelqu’un dont on a incorporé les modes de penser, sentir, et parler, sauf à passer, à ses propres yeux, pour un traître ou un fou. Le Souverain universel (qui blâme comme archaïques toutes les souverainetés, hormis la sienne propre) rêve d’une Europe qui assume sa puissance mais qui reste à sa botte. Qui règle les factures, qui fournisse des contingents au sol, mais sous couverture aérienne et commandement américain. Les États-Unis veulent d’une Europe qui soit quelque chose et rien du tout. Un double bind gênant ? Cette ambivalence un peu incohérente sied à nos timidités ontologiques. Et l’on se demande parfois si la volonté de dialogue avec les États-Unis, chez Hubert Védrine, ne l’expose pas lui-même à quelques complaisances. L’indépendance réelle coûte cher. Nous ne voulons pas en payer le prix, — financier, politique et moral et nous avons bien tort. On se contentera donc des apparences.

On peut douter qu’une fuite en avant formaliste dans le procédural et l’institutionnel suffise à pallier une irrésolution aussi substantielle. Sauf à aligner des mots-valises et des idées-fétiches auxquels personne, et pour cause, ne peut donner un contenu concret (c’est-à-dire coûteux, diviseur et polémique) : noyau dur (avec qui et sans qui ?), Fédération (avec un Président de l’Europe et alors, quid des chanceliers et présidents en place ?), Constitution (pour quoi faire, et d’abord en quelle langue ?). Jeu de meccano qui fait penser à du « mécanique plaqué sur du vivant », comme eut dit Bergson. Aucun pays ou ensemble de pays ne se donne une Constitution à blanc, à froid, pour « faire bien ». Les cinq Lois fondamentales de la République française sont sorties d’une situation de crise générale, où il en allait de la survie. L’ingénierie juridique répond à une nécessité existentielle, elle ne la crée pas. On a vu nombre de Fédérations se construire, ici et là, depuis deux siècles, même si bien peu survivent en bon état. Aucune, en tout cas n’a regroupé des États-nations très anciennement constitués. L’histoire innove, par chance, et le précédent ne fait pas loi. Mais voir d’éminents esprits appeler les Européens à imiter les treize colonies à Philadelphie en 1787 (votant une constitution instaurant un gouvernement fédéral fondé sur un partage des compétences entre les deux niveaux) sans mentionner que cette Constitution était pour les jeunes états américains un outil d’émancipation nationale, parachevant une guerre et une déclaration d’indépendance, laisse un peu rêveur sur le sens historique de nos experts. Et pourquoi ignorer la Déclaration de Monroe qui a suivi ? « L’Amérique aux Américains », pour nous, démocrates, cela va de soi. On frémit à l’idée des noms d’oiseau que susciterait, même en perspective, un quelconque « l’Europe aux Européens ».

Rétrocéder à l’Empire les choses embêtantes, en se limitant soi-même au commerce et aux caisses de retraite, n’a d’ailleurs rien de répréhensible en soi. La non-souveraineté est moralement avantageuse, politiquement correcte, et la non-puissance militaire, un exercice assurément plus plaisant que la responsabilité de soi.

L’invincible ennui européen

Ne nous étonnons pas, dans ces conditions, que l’Europe ne galvanise plus ceux qui y sont déjà. À moins que les constitutionnalistes ne fassent l’histoire à eux seuls, un peu comme Dieu a fait l’univers en le nommant, on ne voit pas comment pourrait coaguler quelque chose qui passionne aussi peu les citoyens (sauf colère ponctuelle). Et ce n’est pas une énième campagne d’information, un joli plan média qui peut remédier à ce déficit symbolique. C’est que l’aspiration à l’unité n’est pas un mythe porteur en soi si le mythe unitaire n’est pas lui-même porté par une idée-force, un imaginaire de convocation. Les États-Unis l’auraient-ils été sans la conviction d’une élection divine, d’une mission rédemptrice ? Personne ne fait de sacrifices, personnels ou politiques, s’il n’est pas guidé par des valeurs de dépassement équivalentes ou supérieures à celles du statu quo (on ne détruit que le patriotisme qu’on peut remplacer). Notre présente usine à gaz n’intéresse au fond que ses employés — députés, fonctionnaires, gouvernants, journalistes, experts. Les opérateurs économiques pensent et agissent mondial, le citoyen lambda, aux horizons plus limités, peste contre les eurocrates quand un règlement le heurte, et les oublie le lendemain. Dans mon milieu — qui n’est pas en France le plus chauvin, ni le plus dépolitisé, — celui des écrivains, philosophes, professeurs, artistes — je ne me souviens pas d’une réunion, dîner, cocktail, colloque, vernissage où l’U.E. ait été un sujet de conversation, donc de dispute. Depuis quarante ans, on s’est engueulé sur tout, de l’Algérie au Kosovo, viscéralement et méchamment, mais pas sur la construction européenne, sauf une fois, fugacement, pour ou contre Maastricht. L’indifférence prévaut. Voyez les taux d’abstention aux élections européennes, (qui ne concernent plus que les professionnels de la politique). Et puisque j’en suis aux souvenirs… Vers 1955, dans mon lycée à Paris, les meilleurs élèves faisaient de l’allemand. C’était considéré comme une matière chic et naturelle. Aujourd’hui, à excellence égale, cela ne viendrait à l’idée d’aucun bon élève ou presque. L’anglais a recouvert tous les parlers européens. La jeunesse regarde moins vers l’outre-Rhin en 2000 qu’en 1950 ; comme la vôtre, j’imagine, elle n’a d’yeux, et d’oreilles (très important la musique, ex auditu fides) que pour l’outre-Atlantique. Arte est une très belle réussite, mais il est symptomatique qu’aucun rendez-vous régulier ne puisse faire dialoguer écrivains français et allemands (« Metropolis » alterne, une semaine l’un, une semaine l’autre). On se lit, on se regarde, on s’écoute de moins en moins entre nous. Les États convergent, les individus s’ignorent.

On dira que l’absence de ferveur populaire n’est pas un mauvais signe en soi et qu’en histoire, les plus beaux enfants se sont faits dans le dos des parents. C’est vrai. Beaucoup de billevesées ont mobilisé les affects de générations entières — pensons au fascisme, au communisme, au nationalisme — ces grands desseins dont il ne reste rien. La portée d’une émergence historique ne se mesure pas à la conscience qu’en prennent les contemporains. Après tout, l’Empire romain s’est réveillé un beau jour chrétien (vers l’an 340) sans que les Romains en aient été prévenus (ils étaient plutôt contre). Inutile d’attendre une souveraineté consciente et agissante. Laissons faire la sédimentation des évidences, en sourdine. Et nos petits-enfants se réveilleront un lundi de 2040 patriotes de la Fédération européenne, après un vague référendum dominical qui aura battu tous les records d’abstention (si on poursuit la courbe chez nous, autour de 12% de votants en 2040).

La messe n’est pas dite, mais il est permis de ne pas croire à ce scénario. Alors que rien n’interdit de penser, vers 2040, à quelque chose comme une Société des Nations à l’échelle du Continent (siégeant non à Genève mais à Berlin). Elle occupera beaucoup de monde, comme jadis la SDN, mais ne changera pas l’histoire du monde. Power as usual continuera sans doute de régler les hauts et les bas. Ce ne sera certes pas un power as yesterday, car les cadres opérationnels auront changé (avec l’intégration des économies). Mais les rapports de force, avec leurs égoïsmes, leurs vanités et leurs iniquités, risquent d’être encore là. Et il n’y a pas de quoi s’arracher les cheveux.

Les impasses de l’utopie

Vous avez compris que je fais partie d’une catégorie de parias assez fournie, celle des Européens non européistes. Aucun Européen instruit de son histoire ne peut décemment sous-estimer l’utilité d’un cadre de gestion pacifique de nos divergences d’affinités ou d’intérêts parfaitement normales dans une Europe plurielle et dont la pluralité fait la valeur unique. S’imaginer, à partir de là, que ces rivalités peuvent être, ipso facto, dépassées et abolies, c’est peut-être un saut de l’histoire dans l’utopie dont les contre effets pourraient être sévères. Ce ne serait pas la première fois qu’on rêve d’effacer par « la bonne formule » (le progressisme socialisant hier, l’européisme libéralisant aujourd’hui) les inconvénients de l’histoire-géo. Ni la première qu’on s’aperçoit, expérience faite, que la bonne formule aggravait finalement ce qu’elle était supposée guérir. Il se murmure que l’Allemagne n’a pas consulté ses amis français avant d’abandonner à terme la filière nucléaire, non plus que la France ses amis allemands avant de supprimer la conscription. Chacun joue son jeu et voit l’Europe à son midi, selon ses références et son modèle propre (celui des Landers, par exemple). Mieux vaut reconnaître ces couacs pour ce qu’ils sont, des phénomènes naturels, bien embêtants mais têtus comme des faits et coriaces comme des identités, dérivant d’un passé, d’une langue, d’une formation religieuse ou de simples coordonnées géographiques, — que de les étouffer sous une pieuse langue de coton ou de les stigmatiser comme scandaleux ou rétrogrades, scories du passé à balayer au plus vite.

La banalisation d’une utopie apparaît toujours comme une forfaiture aux yeux de ses initiateurs — et de ses dévots. Réflexe classique de vieux-croyants. En France, la plupart des directeurs de l’opinion, commentateurs autorisés des péripéties communautaires, sont des fervents de l’européisme, enclins à prendre leurs désirs pour la réalité ; et un moment de vérité (Nice 2000) pour un dérapage éhonté. Aussi tiennent-ils toute manifestation de la loi de la gravité pour les symptômes d’une maladie pernicieuse (ce qu’elle n’est plus si on la prend pour ce qu’elle est : incurable) qu’il convient de diaboliser pour mieux la conjurer. Cette belle espérance fait des déçus perpétuels, des indignés permanents, qui se livrent à l’exorcisme éditorial, convaincus qu’une rafale de labels infamants évitera au rêve européen le retour du refoulé. Et de dénoncer la remontée des égoïsmes et des marchandages de bazar. La mesquinerie des gouvernants, décidément en dessous de leur mission (puisqu’ils remplissent leur mandat, défendre les intérêts de leurs mandants). Au lieu de s’interroger sur le pourquoi de cet état de fait, on distribue bons et mauvais points. C’est le travers des idéologies. À force de vouloir transcender le réel dans l’imaginaire, elles finissent par enfermer les idéologues dans leur imaginaire, et tenir le réel pour délirant. L’ennui, ici, c’est que l’idéologie, au lieu de se donner pour telle (ce que faisait l’isme à l’ancienne) se présente comme de l’information objective. L’européisme est une religion séculière parmi d’autres, qui prend place dans une longue suite mais qui a l’avantage sur les précédentes de pouvoir avancer masquée. Pas un hasard si elle regroupe les inconsolables de nos fois perdues, les frustrés du Grand Soir et les orphelins de la Chrétienté (ex-gauchistes et démo-chrétiens).

Faut-il voir dans l’européisme un messianisme au rabais, ou un mirage de substitution, pour fin de banquet ? La « part du rêve », le dernier supplément d’âme indispensable à la quête cynique des bulletins de vote ? Une mystique pauvre pour pays riches, les nantis n’ont guère besoin de plus (la ferveur religieuse étant proportionnelle à l’insécurité et au dénuement des croyants) ? Cette « pauvreté » mythologique, cette économie de moyens mériterait en tout cas plus d’être saluée que dénoncée. C’est parce qu’il n’exige des individus aucun engagement sérieux, aucun sacrifice exceptionnel, aucun « pro patria mori », que cet ensemble flou satisfait l’atonie civique d’une population de consommateurs, qui désinvestit massivement le forum, échaudée, on peut le comprendre, par le coût humain de ses mythologies d’hier, nationalistes ou socialistes. L’inconsistance politico-militaire de l’Europe fait son acceptabilité publique et privée. Vouloir « aller plus loin » exposerait sans doute (au cas où nos velléitaires franchiraient le stade du papier ou du discours) à de sérieuses déconvenues.

L’U.E., comme zone de libre-échange (corrigée par de la redistribution intérieure, PAC et fonds régionaux), entité infra politique, ne correspond t-elle pas au présent niveau des appétences et disponibilités ? Cette demi-existence, bavarde et lymphatique, témoigne plus, c’est à craindre, dans le tréfonds des mentalités collectives, d’une volonté plus ou moins honteuse de sortir de l’histoire, sur la pointe des pieds et sans trop se l’avouer, que d’y faire retour à ciel ouvert et à moindres frais. Ne serait-ce pas, au demeurant, le sens secret de l’Europe des régions vantée en France par nos technopoles, comme par l’extrême droite et l’extrême gauche réunies (pour des raisons différentes !), peut-être la meilleure traduction effective du désir de laisser à l’Amérique la charge de régenter le monde, Europe comprise, c’est-à-dire « d’avoir la paix » dans la prospérité (en oubliant que les Suisses ont rudement bataillé avant d’atteindre ce nirvana) ? Les Don Quichotte, qui ont rêvé d’une Europe « embêteuse du monde », ont dû déchanter devant la force des choses. Sans doute, l’idée de l’Europe-puissance était-elle la projection sur grand écran d’une nostalgie un peu bizarre et à vos yeux sans doute passéiste et irréaliste. La culture de puissance est le vieil héritage des Britanniques et des Français, parce qu’ils ont longtemps pensé et pratiqué la planète comme un théâtre de forces. Cette culture, en Grande-Bretagne, se trouvant largement obérée par l’inféodation au « grand large », la France s’en est retrouvée jadis le vecteur principal, à mi-mot. La Grande Nation a vu dans la construction communautaire (jusqu’à ce matin, quand il s’agissait de l’Europe des 6 et à l’extrême limite des 12, mais l’illusion à 15 devient impossible) le moyen de refiler aux voisins, de recaser par la bande une ambition mondiale dont elle n’avait plus à elle seule les moyens matériels, un surgénérateur de secours. C’est d’ailleurs ainsi que l’idée européenne nous fut vendue sur notre marché intérieur, avec force clins d’œil et sous-entendus (calmez-vous, la souveraineté que nous transférons ici et là, nous allons la retrouver au décuple, un prêté pour un rendu). À 27, la culture de puissance, déjà ultra-minoritaire par rapport à la culture de bon voisinage, celle de l’Allemagne et des pays nordiques, risque de paraître tout simplement obscène aux nouveaux adhérents. Surtout si on ne met pas ses actes en accord avec ses mots, et des budgets en face des communiqués. Et donc, on s’alignera, là aussi. Ce qui rendra d’ailleurs l’Union encore plus atone et moins mobilisatrice demain qu’aujourd’hui.

Tout cela n’est pas si grave

Une Europe intégrée serait évidemment souhaitable sur le papier. Elle ferait meilleure figure que le self-service où chaque client arrive, se sert et repart. Mais cette façade pourrait s’avérer friable, susciter de fâcheuses réactions dans quelques inconscients nationaux, et violer bien des amours-propres. Une Europe « légale » peut avec les meilleures intentions du monde faire tort à l’Europe « réelle », celle qui avance cahin-caha, dans les sociétés civiles, industries et services, avec d’étonnantes réussites. Pensons à Arte, résultat, au départ, d’un accord à deux. Le communautaire n’épuise pas le coopératif, et ce n’est pas un hasard si ce qui marche le mieux, sur ce Continent, sans faire trop de bruit et soulever de casse-tête, n’est pas passé par la moulinette bruxelloise : Ariane Espace et Airbus, au premier chef, sur des créneaux stratégiques. Il n’est pas indifférent que ce soient les entreprises où la dispute de leadership est claire et assumée (avec Boeing et Cap Canaveral). On n’en est pour autant brouillé avec le grand Frère (qui sait bien que globalisation et compétition sont synonymes).

L’Europe des Européens se porte assez bien. Renforçons-la de notre mieux. Celle des européistes, en revanche, met tout le monde à la torture. « L’histoire, disait Karl Marx (bon historien du XIXe siècle), avance par le mauvais côté ». Celui d’en bas, celui dont on parle le moins. Ne peut-on dire la même chose de « l’intégration » ? Ce n’est pas à conclure que l’Europe, moins on en parle, mieux elle se fait. Mais simplement qu’il y a beaucoup de mots, et de disputes de mots, inutiles… Et que cela, heureusement, n’empêche pas le progrès des esprits et des choses.

Publié dans Médium 4, juillet-septembre 2005.