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Mort et résurrection

Végétalisme

La poussée verte

Paul Soriano , 31 mai 2019. Modifié le : 31 mai 2019

Plus vertueuses, généreuses jusqu’au sacrifice, elles sont aussi plus intelligentes (moins « bêtes ») : elles réalisent directement la synthèse de la vie au lieu de consommer celle des autres ; elles excellent notamment dans la chimie de pointe (photosynthèse). Résilientes, elle survivent dans des milieux d’où toute autre vie (humaine notamment) a disparu. Écologiques, elles pratiquent systématiquement le recyclage. Spontanément artistes : une rose est une œuvre d’art qui se crée elle-même. Mais elles savent aussi faire preuve d’obstination : n’importe quel jardinier aux prises avec des « mauvaises herbes » sait de quoi nous parlons – à commencer par ces pissenlits qu’il lui faudra, à la fin, bouffer par la racine. Meilleures en tout, elles peuvent aussi faire mal : on connaît paraît-il des plantes carnivores, autant dire dégénérées. Le Végétal en tout cas est ce qui se rapproche le plus de la perfection divine. Vers un culte botaniste ?

L’adjectif « mortel », substantivé, est devenu synonyme d’ « homme », en général pour le distinguer des dieux et, par abus de langage, des Académiciens français. Pour savoir ce qu’est l’homme il est judicieux de le comparer à ce qu’il n’est pas ; oublions les dieux créés à notre image, et tournons-nous vers les plantes qui constituent après 99 % de la biomasse.

Quand on considère, donc, le vivant dans son ensemble, l’immortalité est plutôt la règle, étant entendu que l’immortalité biologique ne vous met pas à l’abri de l’accident ou des prédateurs, veau, vache, cochon, couvée… et Perrette par-dessus le marché, tueuse en série légère et court vêtue. Encore que certains êtres puissent survivre aux agressions en se régénérant.

Les graines, spores et bactéries sont pratiquement immortels. Un arbre peut espérer vivre plusieurs millénaires, individuellement, et bien davantage en se dupliquant (par combinaison de troncs). Côté animal, ceux qui vivent le plus longtemps ne sont pas très sexy : coraux, tartigrade, rat-taupe, tortue, baleine… Les hydres et les langoustes, pour leur part, semble dotées de dispositifs anti-âge, tandis qu’une certaine méduse turritopsis serait apte à inverser le processus de vieillissement…

Les prédateurs sont « hétérotrophes » : leur survie est fondée sur le meurtre, à la différence des innocents « autotrophes » qui opèrent la synthèse de la vie (de leur vie) sans tuer personne. D’un point de vue moral, les pires sont les végétariens (moutons, véganes…), qui se livrent en toute bonne conscience au massacre des innocents. Les carnivores au moins, tuent de préférence d’autres prédateurs.

La bonne nouvelle, c’est que malgré ses prétentions grotesques (« maître et possesseur de la nature »), l’homme est incapable de détruire la vie sur terre. Nous aurons beau maltraiter la nature, elle attend patiemment notre disparition pour reprendre ses droits, et pour l’éternité, après avoir réparé nos dégâts. A petite échelle, c’est bien ce qu’on observe dans la région de Tchernobyl : trente ans après la catastrophe nucléaire, le site est en train de devenir une réserve naturelle, d’autant plus vigoureuse que les hommes y sont toujours interdits de séjour.

Il y a donc bien une justice ici-bas. La Nature récompense la vertu de certains êtres en leur accordant l’immortalité. Et elle punit les autres en leur infligeant le vieillissement et la peine de mort. Elle leur fait payer cher les « plaisirs » qu’elle accorde ; la reproduction fondée sur la sexualité, par exemple, réduit l’espérance de vie des individus : ils peuvent vieillir et disparaître dès lors que leur progéniture est elle-même apte à se reproduire. Dans certaines espèces, la femelle tue et dévore le mâle après fécondation, et les jeunes mâles humains pratiquent allègrement le meurtre du père.

Et si l’évolution darwinienne, anthropocentriste, était en réalité une involution, une dégradation ? À moins qu’il y ait derrière tout cela un dessein intelligent (intelligent design). Les végétaux se serviraient de nous pour se faire cultiver ; de notre technologie pour se perfectionner (OGM) ; et même de nos capacités de destruction pour accélérer leur propre adaptation (à la radioactivité, par exemple).

La prise de conscience ici esquissée suggère que l’humanité finissante accède peut-être à la sagesse. L’animalisme en serait le premier stade et le végétalisme (la « poussée verte ») le couronnement. Après quoi nous pourrons disparaître, mission accomplie. Et restituer enfin à nos amies les plantes, nos mères, les minéraux dont elles nourrissent leur inlassable et paisible industrie.