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Restauration

Philippe Guibert, 16 avril 2018

Il était une fois un vieux royaume électif où l’on en était venu à beaucoup se méfier du pouvoir politique et de ses prétentions quasi religieuses à changer l’homme, la vie ou la société.

On voulait bien sacrer le Roi par une élection, mais il fallait bientôt le placer sous vidéo surveillance pour mieux guetter, chaque jour, toute initiative ou intention cachée venant de lui ou de ses ministres, sans parler de sa vie privée et bien sûr des conséquences de ses décisions sur la vie des sujets (de droits) du royaume.

Car il ne s’agissait désormais pour le Roi que de protéger les sujets dans leur vie et de garantir leurs droits inaliénables, d’éviter tout dysfonctionnement public dont ceux-ci pourraient être victimes et de réduire autant que possibles leurs devoirs et sujétions, en particulier fiscales. Le pouvoir économique avait été déclaré beaucoup plus apte que le politique à produire le gîte et le couvert des dits-sujets, ainsi que leur superflu, et c’est vis-à-vis de lui que ces derniers se sentaient désormais de véritables devoirs, qu’ils compensaient par de nouveaux droits à la consommation et au confort.

Les magistrats avaient vu leurs pouvoirs renforcés pour sanctionner les turpitudes judiciaires des serviteurs et proches du pouvoir royal - même si le roi en personne ne pouvait être accusé qu’après la fin de son règne. Et surtout un haut clergé dont la fonction était d’orienter l’opinion publique, soumettait à intervalles réguliers le roi et ses affidés à la question morale, parfois même théologique. Au nom de la religion du Royaume, celle donc des droits humains opposables au pouvoir politique, culte qui avait succédé après quelques désillusions au catholicisme, à la foi dans le progrès et à l’espérance d’une société juste. Cette religion passait par une liturgie de l’information continue des sujets, afin que ces derniers restassent en éveil constant contre toute atteinte à leurs droits personnels, catégoriels ou communautaires. Et puis cela faisait une belle Série, à suivre chaque jour de chaque année sur leurs écrans multiples, lesquels étaient les authentiques maitres de l’attention des sujets.

Une des dernières prérogatives royales était de choisir le moment où il était interrogé par ce haut clergé et de désigner les dignitaires qui auraient cet honneur. Depuis longtemps, cette prérogative était critiquée, d’autant que le haut clergé - grands éditorialistes, présentateurs de 20h - semblaient de connivence avec le roi, se retenant de l’interrompre ou de le relancer quand il tentait d’échapper à une de leurs questions. Ce rite avait de ce fait perdu beaucoup de son prestige aux yeux et aux oreilles des sujets du Royaume.

Le dernier monarque en date, plus jeune, plus à même sans doute de saisir son époque, et surtout plus malin que ses prédécesseurs (ce qui n’était pas si difficile), avait vite compris qu’il n’avait guère à gagner à ce rite vieillissant. Les quelques tentatives en ce sens au début de son règne avaient d’ailleurs fait long feu, les cardinaux s’essoufflant vite devant la vivacité de la rhétorique royale. Celui-ci avait remarqué aussi que le bas clergé, plus rustre mais plus engagé, professant une théologie en rupture avec les indulgences du Haut clergé, trouvait plus d’échos et d’influence auprès des sujets du royaume.

La révolution numérique avait de fait accéléré la Réforme de l’information et c’est ainsi que telle radio qualifiée de populiste et devenue chaîne d’info continue, avec sa vedette tribunicienne, avait gagné depuis 10 ans de fortes audiences chez les chauffeurs de taxi et les bistrotiers (influenceurs encore efficaces dans le royaume) ; de même un nouveau média écrit mais tout numérique, avait secoué le pays de ses révélations scandaleuses, tout en pratiquant avec assiduité une forte prédication de gauche (vieille religion oubliée mais dont les fidèles s’étaient reconvertis dans la défense des droits des minorités et contre les turpitudes de l’Etat sécuritaire, pour se mettre au goût du jour). Bien entendu ces représentants du bas clergé étaient soit méprisés soit détestés du Haut clergé qui ne pouvait admettre que sa liturgie trop usée ou ses sermons mille fois entendus, pussent lasser tout un chacun.

Aussi le Roi eut-il le culot de se faire interroger par ces deux pasteurs des temples nouveaux. Il en résulta un pugilat étonnant, où nos deux prédicateurs oublièrent d’appeler le Roi par son titre, le coupèrent et le relancèrent à qui mieux mieux et le gardèrent à l’antenne 2h38 durant, record battu, comme en garde à vue.
Le haut clergé poussa des hauts cris devant un tel interrogatoire, quand il ne dénonça pas une mascarade indigne tant de notre monarchie que de sa Vocation à fournir une information de bonne tenue (ce dont le bon peuple doutait de plus en plus). Mais chacun remarqua que le jeune Roi avait tenu le choc qu’il avait sciemment provoqué, dans le but sans doute de mieux affirmer sa force aux yeux des sujets, en remettant tous ces cléricaux à leur place. C’était bien lui l’autorité et le haut clergé chanta ses louanges le lundi, trop heureux d’écraser de son mépris ces vulgaires pasteurs qui s’étaient crus arrivés.

Mais que voulait donc ce Roi, à la fin ? Une semaine avant, lui, ce chef très temporel, s’était mêlé de choses bien spirituelles en faisant l’éloge de l’engagement catholique. Puis il avait mené une courte croisade punitive chez un tyran du Levant, derrière des cow boys voulant défier les moujiks installés sur place. Enfin face aux deux prédicateurs, le dimanche soir, il avait donc réaffirmé ses volontés de réforme, malgré des sujets mécontents, les uns par la réduction de leurs droits, les autres, par l’augmentation de leurs contributions.

Tout cela ressemblait à s’y méprendre à une volonté de restauration du pouvoir politique, sinon dans sa majesté, du moins dans sa force. Mais la question restait pendante, de savoir combien de temps les sujets de droits accepteraient d’être ainsi gouvernés, fussent-ils étonnés par le brillant d’un Roi qui avait l’air de se prendre pour tel.