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Qu’est-ce que l’Union ?

Paul Soriano , 31 mai 2018

L’Union se définit elle-même par la négative (ce qu’elle n’est pas) ou par l’originalité – tellement originale qu’elle défie justement toute définition. Alors qu’est-elle ?

Les définitions officielles de l’UE sont très instructives : elles disent abondamment ce que l’Europe n’est pas ou bien alors sa totale originalité (« en réalité elle est unique »), ce qui n’est pas non plus très éclairant.

Ce qu’elle n’est pas...

Cette singularité ne doit pas nous interdire de lui opposer la liste des attributs communément attachés à un corps politique quelconque. Un peuple ? Non, pas encore… Des frontières ? Pas vraiment. Un Chef [1] ? Non. Un roman commun (au sens d’un « roman national ») ? Non. Une histoire commune ? Assurément, mais c’est sans doute là que le bât blesse… Des institutions ? Ah ça oui ! Mais des institutions seulement, ce n’est plus une solution, c’est le problème, surtout si l’on confond pouvoir et autorité…

En consultant un site officiel de l’Union (europa.eu) on découvrait il y a quelques années [2] le texte suivant :

« L’Union européenne (UE) n’est pas une fédération bâtie sur le modèle des États-Unis. Elle n’est pas davantage une organisation de coopération entre gouvernements à l’instar des Nations unies. En réalité, elle est unique. Les pays qui la forment (ses « États membres ») sont des nations qui demeurent souveraines et indépendantes, mais qui exercent leur souveraineté en commun pour acquérir sur la scène mondiale une puissance et une influence auxquelles aucune d’entre elles ne pourrait prétendre isolément. »

Deux arrêts de la Cour de Justice européenne qualifient la communauté de « nouvel ordre juridique de droit international, au profit duquel les états ont limité, bien que dans des domaines restreints, leurs droits souverains ». On ne saurait mieux (ni moins) dire.

On sait que l’Union n’a pas de frontières à proprement parler, sinon celles de ses États-membres périphériques, à la merci d’un nouvel élargissement. Déficit d’existence confirmé, si ce sont les frontières qui font et maintiennent l’identité (des nations et des êtres en général [3]) ; ou, au contraire, prétention démesurée d’un petit cap de l’Asie qui, pour le meilleur et pour le pire, a partout laissé des traces. Notons que l’’influence de l’Europe dans le reste du monde a connu son apogée quand était la plus divisée, disons du XVIe e au XXe siècle.

Être européen, c’est se trouver, ailleurs que chez soi (aux États-Unis, en Russie, en Afrique ou même au Japon ou en Chine [4]), assez dépaysé pour en jouir mais pas au point de s’y sentir tout à fait étranger. Aujourd’hui, l’influence européenne est assurément moins flagrante que celle des États-Unis, mais aussi plus ancienne et donc plus profonde, en ce sens qu’elle touche aux couches enfouies de la transmission tandis que la civilisation américaine se propage ou se communique [5].

Lourde conséquence : tout le monde est un peu chez soi en Europe.

Mais encore ?

Une puissance… en puissance ? Un rêve d’Empire ?

« L’Occident rêve d’un Nouveau Saint-Empire, qui ressemblerait au Saint-Empire romain germanique, avec un Empereur majestueux, bien barbu de préférence, élu par quelques grands Électeurs délégués des vieilles Nations ou des nouveaux régimes ; un Empereur très différent d’un dictateur, car il aurait un pouvoir illimité en principe, mais très mesuré en fait, par la demi-autonomie des Villes Libres, ou des Provinces Unies. Avec un Pape gardien d’un Nouveau Pouvoir Spirituel, gardien d’une Idéologie sacrée, et Maître d’un nouveau clergé qui concentrerait, lui, le prestige des Médecins, des Psychiatres, des Confesseurs, des Directeurs de conscience, des Gourous et des Mandarins, des Magiciens et des Prophètes, des Préfets des mœurs et des Dames patronnesses ». Raymond RUYER, Le Sceptique résolu, Robert Laffont, 1979.

Des États-Unis (le tiret a son importance) ? Déjà fait : comme le remarque un médiologue impertinent : si l’union de peuples européens sous un même gouvernement a déjà été conduite avec succès en Amérique, à quoi bon renouveler l’expérience en Europe plus de deux siècles plus tard ? Les raisons, les motivations (religieuses), et les obstacles (territoriaux, politiques) qui ont conduit à opérer sur un autre continent étant sans doute toujours valides ?

La matrice d’un nouvel ordre mondial de paix, prospérité et démocratie, où les petites nations seraient aussi souveraines (aussi peu ?) que les grandes ? « L’Europe dominera le XXIe siècle ! Ceux qui pensent que l’Europe est faible et inefficace se trompent. Au contraire, cette dernière est en train de façonner le monde entier à son image, au service de cette invention moderne qu’est la paix [6] . »

Gouverner autrement après la fin de l’histoire ? C’est une piste à explorer, surtout si l’on considère qu’après la fin de l’histoire on peut toujours indéfiniment se la raconter (son histoire) [7].

L’Union européenne serait moins un « projet » (avec un but défini) qu’une espèce de work in progress, un travail sur sa propre identité nourri par son histoire singulière qui la travaille comme un inconscient refoulé, à la fois occultée (à commencer par les « origines ») et obsessionnelle.

Europe des peuples, Europe des nations, empire et Saint-Empire, principe de subsidiarité, Europe des autonomies régionales et des libertés municipales, fédéralisme et jacobinisme, ligues et même anciennes unions monétaires… l’Union se rejoue, de manière synchronique en quelque sorte, tous les épisodes de son histoire. À ceci près que les conflits s’y déroulent à présent de manière civilisée, par la voie des débats, négociations et traités, au lieu de se régler sur le champ de bataille. Le « récit raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien » fait place aux petits arrangements entre ex-ennemis héréditaires, dont le récit ne signifie rien d’autre que lui-même. C’est peut-être ça l’introuvable roman (feuilleton) européen.

Et il y a en effet de quoi alimenter les épisodes et les saisons de la série : à eux seuls, les Italiens ont expérimenté tour à tour l’empire, la féodalité, la cité et les ligues, la théocratie, la nation, le fascisme, le communisme à la bolognaise, la partitocratie, la télécratie (Berlusconi), la technocratie chrétienne (Mario Monti) et enfin (à ce jour) l’alliance baroque d’une Ligue (avatar d’une Lega lombarda nouée au XIIe siècle contre l’Empereur Barberousse) et d’un « non-parti », le Mouvement 5 étoiles [8]. Game Of Thrones, à côté, c’est un peu convenu…

Pacifiée, l’existence de l’Union reste passablement agitée, et c’est pourquoi aussi elle reste encore intéressante.

Notes

[1Des quatre figures kojéviennes de l’autorité, elle ignore celles qui incarnent le passé (le Père) et l’avenir (le Leader), au profit du présent (les maîtres) et de l’éternité (nos « valeurs »).

[2Courant 2011. Depuis, ce texte, sans doute peu valorisant, semble avoir disparu…

[3Étant entendu qu’une frontière n’est pas un mur, mais un lieu de passage « régulé »…

[4Qui a pour sa part surtout connu l’avidité européenne, avant de lui emprunter le marxisme et le nationalisme pour les métaboliser à sa manière.

[5Régis Debray, Civilisation, 2017.

[6Mark Leonard, Why Europe Will Run the 21st Century, Harper Collins, 2005.

[7Kojève, bien sûr : la philosophie de Hegel met un terme à l’histoire de la philosophie, mais on peut toujours répéter ce qu’il a dit – ce que fait justement Kojève. En d’autres termes : l’ère du recyclage succèderait à l’ère du progrès, ce qui, après tout, est peut-être un progrès.

[8Les étoiles du M5S n’ont rien avoir avec celle du drapeau européen. Elle symbolisent à l’origine : l’eau, les transports, le développement, l’environnement et… la connectivité. Le « V » (5 en chiffres romains) est aussi l’initiale du slogan « vaffanculo » (va te faire foutre) que de mauvais esprits ont rapproché du « me ne frego » (je m’en fous) mussolinien.