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Europe

Pour et contre l’Union

La controverse européenne

La Rédaction , 10 juin 2018

Le discours prononcé par Emmanuel Macron le 26 septembre 2017 à la Sorbonne dans la perspective d’une « Initiative pour l’Europe » (#InitiativeEurope pour les branchés) recense non seulement les arguments en faveur de l’Union, passée, présente et à venir, mais aussi (qu’il les retienne ou les réfute) les principales critiques qu’elle inspire. Ce plaidoyer est aussi un parfait exposé de la controverse européenne.

Les arguments tiennent en quatre mots : la paix (en Europe même et dans le reste du monde), la prospérité (attendue de la libre circulation des marchandises, des capitaux et des personnes), la puissance (face aux empires qui se partagent le monde), les « valeurs », à commencer par les droits de l’homme et la démocratie et plus généralement la civilisation et la culture européennes, qui seraient en quelque sorte « condensées » dans l’Union. Une Europe souveraine, unie, démocratique, résume le Président français.

La critique n’est pas seulement le fait de souverainistes attachés au modèle national ou républicain. Elle s’exprime aussi par la voix d’Européens convaincus dont certains, à l’inverse des souverainistes, reprochent à l’Union de n’en faire pas assez : aux lacunes et aux échecs reconnus de l’Union, ses partisans opposent la nécessité de poursuivre et amplifier l’intégration, le fédéralisme, etc [1]. On notera que ces reproches contradictoires (trop et pas assez) sont peut-être le meilleur argument « formel » en faveur de l’Union…

La paix et la sécurité…

La première clé, le fondement de toute communauté politique, c’est la sécurité.

Nous sommes les héritiers de deux déflagrations qui auraient dû jeter la nuit sur notre Europe, celles du siècle passé, des deux guerres mondiales qui ont décimé l’Europe et auraient pu nous engloutir. Mais ensemble, nous avons surmonté l’épreuve sans jamais en oublier les leçons. L’idée a triomphé des ruines. Le désir de fraternité a été plus fort que la vengeance et la haine.

Sans doute alors, ne voyait-on pas assez que cette Europe rêvée grandissait à l’abri. À l’abri du reste du monde d’abord. Sa sécurité n’était pas son affaire : assurée par l’Amérique. (…). A l’abri des peuples aussi. Le projet européen, naissant, était la mission de quelques-uns, recousant les fils d’un continent déchiré en surmontant les passions populaires.

Mais les digues derrières lesquelles l’Europe pouvait s’épanouir ont disparu. La voici aujourd’hui plus fragile, exposée aux bourrasques de la mondialisation telle qu’elle va, et même ce qui sans doute est pire, à des idées qui se présentent comme des solutions préférables.

Nous vivons en Europe un double mouvement : un désengagement progressif et inéluctable des Etats-Unis, et un phénomène terroriste durable…

En matière de défense, notre objectif doit être la capacité d’action autonome de l’Europe, en complément de l’OTAN. […] Ce qui manque le plus à l’Europe aujourd’hui, cette Europe de la Défense, c’est une culture stratégique commune. […] Au début de la prochaine décennie, l’Europe devra ainsi être dotée d’une Force commune d’intervention, d’un budget de défense commun et d’une doctrine commune pour agir. […] Je souhaite ainsi la création d’une Académie européenne du renseignement …] nous devons instituer un Parquet européen contre la criminalité organisée et le terrorisme…

Créons dans les deux ans qui viennent une Agence européenne pour l’innovation de rupture [sic].

La créativité institutionnelle de l’Union n’est pas près de se tarir (NDLR).

Sécurité… sans frontières ?

Assurer notre souveraineté, c’est la deuxième clé, à l’échelle européenne, c’est maîtriser nos frontières [2] en préservant nos valeurs.

La crise migratoire n’est pas une crise, c’est un défi qui durera pour longtemps. [..] Je souhaite que soit créé un véritable Office européen de l’asile… […] que l’on établisse progressivement une police des frontières européennes […] Que l’on finance de manière solidaire un large programme de formation et d’intégration pour les réfugiés…

Seuls la stabilisation et le développement des pays d’origine les tariront [les migrations] [...] notre politique européenne ne doit plus voir l’Afrique comme un voisin menaçant mais comme le partenaire stratégique

Puissance : e pluribus unum ?

Nous n’avons pas les mêmes cultures, parlementaires, historiques, politiques ni les mêmes sensibilités. Et nous ne changerons pas cela en un jour.

Notre fragmentation n’est que superficielle. Elle est en fait notre meilleure chance. Et au lieu de déplorer le foisonnement de nos langues, nous devons en faire un atout ! […] L’Europe du multilinguisme est une chance inédite.

Et donc au lieu de concentrer toute notre énergie sur nos divisions internes […], au lieu de perdre nos débats dans une guerre civile européenne - car de débat budgétaire en débat financier, en débats politiques c’est bien de cela dont il s’agit - nous devons plutôt considérer comment faire une Europe forte, dans le monde tel qu’il va.

Tous les défis qui nous attendent - du réchauffement climatique, à la transition numérique, en passant par les migrations, le terrorisme, tout cela, ce sont des défis mondiaux face auxquels une nation qui se rétrécit sur elle-même ne peut faire qu’à peu près et peu de chose.

La souveraineté, enfin, c’est la puissance économique industrielle et monétaire.

La quatrième clé de notre souveraineté, c’est d’être capable de répondre à la première des grandes transformations du monde, la transition écologique. […] La cinquième clé de notre souveraineté passe par le numérique. Ce défi est aussi celui d’une transformation profonde de nos économies, de nos sociétés, de nos imaginaires même. […] Et plutôt que de déplorer que les grands champions du numérique soient aujourd’hui américains, demain chinois, mettons-nous en situation de créer des champions européens.

L’Europe que nous connaissons est trop faible, trop lente, trop inefficace, mais l’Europe seule peut nous donner une capacité d’action dans le monde, face aux grands défis contemporains. [L’enjeu] c’est de savoir comment nous arrivons à faire de cette zone une puissance économique concurrente de la Chine et des Etats-Unis.

Le ciment le plus fort de l’Union sera toujours la culture et le savoir. […] si nous nous tenons droit c’est bien parce que nous avons eu des émotions, une culture commune, parce que ceux qui sont les porteurs étymologiquement de ce qui nous tient vraiment, de la véritable autorité en Europe ce sont les auteurs.

« Je propose la création d’universités européennes »

Voilà une idée que l’on pourrait, sans offense, qualifier de moyenâgeuse : « Il y avait plus d’Europe à l’âge des monastères, quand l’Irlandais Colomban venait semer ses abbayes et ses bibliothèques aux quatre coins du Continent. » Régis Debray, Civilisation. Et sans remonter si loin : « L’allemand et le russe s’enseignaient cinq fois plus dans nos lycées en 1950 qu’aujourd’hui ; il y avait alors plus d’Italie en France et de France en Italie qu’il n’y en a à présent. » (ibid). NDLR.

La prospérité, pour tous ou pour quelques-uns ?

La discussion du bilan économique est aujourd’hui polarisée par la question de l’euro… et les options idéologiques « libérales » de la Commission notamment (libre circulation, concurrence, compétitivité…), aux dépens de l’Europe sociale (inégalités, règne de l’argent…).

L’Europe […], ce n’est pas la course au moins disant ; ça c’est que nous avons cru au tournant des années 1990 en […] laissant croire que le marché commun […] c’était la dictature d’un marché qui ne savait plus où il allait ! Non, le marché commun, l’esprit même de l’Europe, c’est, comme le disait Jacques DELORS, « la concurrence qui stimule, la coopération qui renforce et la solidarité qui unit ».

Qu’a dit le peuple britannique au moment du Brexit ? Les classes moyennes britanniques ont dit « j’aime bien votre compétitivité mais elle ne me concerne pas, l’attractivité de la place de Londres n’est pas faite pour moi ». Qu’a dit le peuple américain quand on écoute bien ? Cette Amérique ouverte à tous les vents, cette compétitivité que vous nous avez expliquée, elle n’est pas faite pour nous classes moyennes ».

La deuxième proposition, c’est que nous puissions définir une vraie convergence sociale et rapprocher progressivement nos modèles sociaux…

En substance : l’euro (l’ « euromark ») favoriserait l’Allemagne et les pays du nord aux dépens du reste de l’Europe, sans compensation « budgétaire » entre les deux (remède : davantage d’intégration, budget commun…) ; il priverait les pays membres de la zone euro d’un instrument essentiel de politique économique (remède : sortir de l’euro pour recouvrer la souveraineté monétaire).

Oui, nous avons besoin d’un budget plus fort au cœur de l’Europe, au cœur de la zone euro. […] Un budget ne peut aller aussi qu’avec un pilotage politique fort par un ministre commun et un contrôle parlementaire exigeant au niveau européen.

Démocratie versus eurocratie

« L’essence du projet européen, c’est la démocratie. N’ayons plus peur des peuples... »

Les pères fondateurs ont construit l’Europe à l’abri des peuples, parce qu’ils étaient une avant-garde éclairée, parce qu’on pouvait peut-être le faire, et ils ont avancé prouvant ensuite que cela fonctionnait. Ils jouissaient peut-être d’une confiance dont les gouvernants n’ont plus l’exclusive, c’est ainsi. Ils vivaient dans d’autres temps où les moyens de communication n’étaient pas les mêmes. (…). Et je pense que nous n’avons pas eu raison de faire avancer l’Europe malgré les peuples. Il y a eu un moment où on a pensé qu’on devait, en quelque sorte, bousculer nos démocraties en faisant avancer l’Europe malgré tout. C’était une erreur….

Parce qu’il faut que les citoyens le refondent [le débat sur l’Europe], par la base, par le bas, par le vrai. Et je souhaite qu’aux élections suivantes, le vrai pas en avant puisse être que la moitié du Parlement européen soit élue sur ces listes transnationales.

Nous avons voulu installer l’idée que l’Europe était devenue une bureaucratie impuissante.

L’exigence des Européens, c’est d’avoir aussi confiance dans les experts qui nous éclairent. Nos récents débats sur le glyphosate, les perturbateurs endocriniens montrent la nécessité d’évaluation scientifique européenne plus transparente, plus indépendante, d’une recherche mieux financée qui permet d’identifier les risques et de proposer des alternatives.

There is no alternative

Autre argument formel (ou « d’autorité ») : il n’y aurait pas d’alternative, pas de retour en arrière possible.

Il y a aujourd’hui en Europe, une fascination pour les démocraties « illibérales ».

Mais nous ne devons pas tomber dans le piège des populistes ou des extrêmes qui consistent à dire « allons poser directement la question de manière simpliste : oui ou non ? ». La réponse est connue, c’est toujours « non », quelle que soit la question…

Ils mentent aux peuples, mais nous avons laissé faire cela, parce que nous avons voulu installer l’idée que l’Europe était devenue une bureaucratie impuissante.

Trop longtemps, nous avons cru avec certitude que le passé ne reviendrait pas [...]
Mais les passions tristes de l’Europe sont bien là, qui se rappellent à nous, et elles fascinent. […] parce que nous avons, par inconscience, faiblesse ou aveuglement, créé les conditions de leur victoire. […]. Parce que nous avons laissé s’installer le doute.

Ces idées ont un nom : nationalisme, identitarisme, protectionnisme, souverainisme de repli. […] les revoici sous des habits neufs […]. Elles se disent légitimes parce qu’elles exploitent avec cynisme la peur des peuples.

[…] Nous ne pouvons pas davantage choisir la voie du repli national, qui serait un naufrage collectif.

Une Europe en marche, pour aller où ?

« Moi je n’ai pas de ligne rouge, je n’ai que des horizons. »
« Je veux imaginer Sisyphe heureux. »

Il est tellement plus simple de ne jamais expliquer où on veut aller, où nous voulons conduire nos peuples et de rester avec des arguments cachés, parce que simplement on a perdu l’objectif. Et il est tellement plus confortable de discuter à longueur de séances des instruments, sans savoir exactement où nous allons.

C’est au fond la question de l’unité qui est ici posée […] Assurer l’unité sans chercher l’uniformité, voilà notre défi. […] nous avons deux ciments, la solidarité et la culture.

Premiers de cordée ?

Ce qui est apparu clairement en France en mai dernier, c’est que ce qui vous tient parfois dans des partis communs n’existe plus. C’est que votre rapport à l’Europe n’est plus le même, au sein des mêmes grands partis. C’est que vous ne croyez plus dans les mêmes choses.

Non, allons vers ces différenciations, vers cette avant-garde, ce cœur de l’Europe dont je parlais tout à l’heure. Sur tous nos grands défis, nous devons avancer en accélérant le rythme et en élevant nos ambitions. Aucun État ne doit être exclu de cette dynamique, mais aucun pays ne doit pouvoir bloquer ceux qui veulent avancer plus vite ou plus loin.


La question qui surplombe toutes les controverses : qu’est-ce que l’Union ?

Un observateur a cru déceler un peu d’ironie juvénile dans cette adresse à Angel Merkel : « Je sais que, comme à chaque fois que son pays a été face à des défis historiques, elle aura la même réaction : l’audace et le sens de l’histoire. » [souligné par nous]. En tout cas, l’invitation « Refaisons un Traité de l’Élysée le 22 janvier prochain » ne semble pas avoir eu de suites.

Discours du président de la République

Notes

[1Réaction assez courante : quand le communisme, le libéralisme, le fédéralisme et autres -ismes échouent, leurs partisans respectifs considèrent que c’est parce qu’on n’a pas administré assez de leur potion favorite.

[2Lors du 25e anniversaire de la chute du mur de Berlin, le pape François a appelé à construire « des ponts, pas des murs ». Ce que sont précisément les frontières : des ponts, pas des murs.