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Nicholas Carr

Un médiologue américain

La Rédaction , 1er août 2018

Nicholas Carr est né en 1959. Il a fait ses études au Darmouth College puis à l’université de Harvard (Master of Arts en langue et littérature anglaise et américaine).

Il commence à publier des articles sur l’informatique, notamment dans la Harvard Business Review dont il deviendra le directeur administratif (executive director). Il est remarqué en 2003 pour un article développé dans un livre publié l’année suivante, Does IT Matter  : est-ce que l’informatique (Information Technology, IT) est importante pour les entreprises ? Sa réponse plutôt négative suscite déjà la controverse qui va accompagner ses publications ultérieures.

Il s’exprime par ailleurs sur son blog roughtype.com : rough type peut s’entendre comme « des propos un peu rudes » ou aussi comme le « premier jet » d’un écrivain dactylographe (d’après type, taper sur un clavier). Son deuxième livre publié s’intitule The Big Switch : Rewiring the World, From Edison to Google, 2008 : « la grande mutation (switch désigne aussi un commutateur), recâbler le monde ».

Toujours en 2008, il publie l’article « Is Google Making Us Stupid ? », suivi en 2010 par un livre, The Shallows : What the Internet Is Doing to Our Brains, celui-ci traduit en français (2011) sous le titre Internet rend-il bête ? Réapprendre à lire et à penser dans un monde fragmenté (Robert Laffont). Toujours critique, mais plus porté à l’ironie qu’à la déploration, et friand de ces « petits faits » significatifs qu’affectionnent les médiologues (typiquement : comment la pensée et l’écriture de Nietzsche ont été influencées par l’usage d’une machine à écrire). La controverse aidant, l’ouvrage sera « nominé » pour le prix Pulitzer et traduit dans dix-sept langues.

Auparavant (2008), il a été adoubé en graphosphère en rejoignant le groupe d’experts (Editorial Board of Advisors) de l’ Encyclopædia Britannica. En 2014, il publie The Glass Cage : Automation and Us (Remplacer l’humain : Critique de l’automatisation de la société, L’Échappée, 2017). En 2016, Utopia is Creepy (l’utopie donne la chair de poule) confirme la veine polémique dont témoigne le sous-titre (« et autres provocations »). Les recensions de l’ouvrage le présentent comme une critique du techno-utopisme américain radicalisé par la Silicon Valley.

Le regard médiologique ne fait pas de vous un « ravi de la technique », à la manière des gourous de pacotille de la Silicon Valley. Au fond, Nicholas Carr est un « moraliste », à la française comme il se doit, et cultivé. Familier de littérature et de philosophie américaines et européennes : il cite Emerson mais aussi Merleau-Ponty, McLuhan mais aussi Nietzsche ou Wittgenstein, ou encore Lamartine, chez qui il a repéré cette étonnante prophétie médiologique :

« (…) j’ai trop l’intelligence de mon époque pour répéter cet absurde non-sens, cette injurieuse ineptie contre la presse périodique ; je comprends trop bien l’œuvre dont la providence l’a chargée. Avant que ce siècle soit fermé, le journalisme sera toute la presse, toute la pensée humaine ; depuis cette multiplication prodigieuse que l’art a donnée à la parole, multiplication qui se multipliera mille fois encore, l’humanité écrira son livre jour par jour, heure par heure, page par page, la pensée se répandra dans le monde avec la rapidité de la lumière ; aussitôt conçue, aussitôt écrite ; aussitôt entendue aux extrémités de la terre, elle courra d’un pôle à l’autre , subite, instantanée, brûlant encore de la chaleur de l’âme qui l’aura fait éclore ; ce sera le règne du verbe humain dans toute sa plénitude ; elle n’aura pas le temps de mûrir, de s’accumuler sous la forme de livre ; le livre arriverait trop tard ; le seul livre possible dès aujourd’hui, c’est un journal. » (Sur la politique rationnelle, 1831).

Enfin, notre moraliste cultive l’humour du médiologue habitué à repérer le cocasse dans le mécanique plaqué sur du vivant. Il cisèle les formules (parfois sous forme de tweets), goûte le paradoxe et ne déteste pas le calembour, jusqu’au nonsense. Petite anthologie :

« Quand les avatars [numériques] hallucinent, ils voient le monde réel » ;
« Augmenter l’intelligence d’un réseau tend à réduire l’intelligence de ceux qui y sont connectés » ;
« La friction est le lubrifiant de la virtuosité » (avertissement à ceux qui veulent « lever les obstacles » à la création…) ;
« Mark Zuckerberg : le Grigory Potemkine de notre temps » (ce favori de Catherine II de Russie aurait fait ériger de superbes façades factices dissimulant des villages misérables aux yeux des nobles voyageurs) ;
« Vivre vite, mourir jeune et laisser un bel hologramme » ;
« L’enfer c’est (les selfies) des autres » ;
« Nous devenons des bureaucrates de l’expérience » ;
« Instagram nous montre à quoi ressemble un monde sans art » (image versus icône).
« Le meilleur médium pour la narration non linéaire c’est l’écriture linéaire » (non, l’hypertexte ne renouvellera pas la littérature !).
Et celle-ci qui devrait ravir Régis Debray : « Une voiture sans volant est comique ; une voiture sans rétroviseur est tragique ». No past, no future.