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Médium 19

La Rédaction , 29 novembre 2015

Antifrançais, l’Américain ? par Jeffrey Mehlman
La francophobie américaine ne mérite pas moins d’attention que l’antiaméricanisme en France. Cette tradition pittoresque, et chez nous méconnue, Jeffrey Mehlman, éminent critique littéraire américain, l’aborde ici par le biais des meilleurs romanciers et des comédies musicales. À qui osera dire que c’est le petit bout de la lorgnette, le médiologue répondra par le dicton fameux : Ad augusta per angusta. Ce sont les sentiers qui mènent aux sommets.
Regardez les sites francophobes de provenance américaine, et vous verrez que le thème qui domine, avec plus ou moins d’humour ou de talent, est celui de la débâcle française de 1940 et du rôle des États-Unis pour racheter cette défaite. Point besoin de faire partie du nous américain, d’ailleurs, pour y souscrire. Personne ne se sentait moins à l’aise aux USA que le Saint-Exupéry qui a adressé à de Gaulle son fameux rectificatif : « Soyons sérieux, mon général. Nous avons perdu la bataille, et avec un peu de chance, nos alliés gagneront la guerre pour nous. »
Jeffrey Mehlman est critique littéraire et historien des idées. Il a enseigné à l’université de Cornell et à l’université Johns Hopkins. Il est actuellement professeur de littérature française à l’université de Boston. Son dernier livre publié : Émigrés à New York : les intellectuels français à Manhattan, 1940-1944 (Albin Michel, 2005).
 
L’art à l’épreuve de ses médiations par Nathalie Heinich
« Un poème est un mystère dont le lecteur doit chercher la clef » et « c’est le regardeur qui fait le tableau ». Mallarmé et Duchamp nous auraient-ils égarés en nous donnant à croire que l’art est un jeu à deux ? En mettant au jour les entre-deux, Nathalie Heinich nous rappelle qu’il s’agit d’un jeu à trois. La sociologue analyse et documente méticuleusement l’action multiforme des intermédiaires dans un ouvrage éclairant, Faire voir. L’art à l’épreuve de ses médiations (Les Impressions nouvelles, Paris, avril 2009). Remercions-la de nous en donner ici un avant-goût.
L’art, pour l’historien d’art, c’est avant tout un objet : l’œuvre. Pour l’amateur d’art, c’est aussi une relation, entre l’œuvre et le spectateur (selon le mot fameux de Duchamp : « Ce sont les regardeurs qui font les tableaux »). À ces approches classiques, unitaire (l’œuvre) et binaire (l’œuvre et son spectateur), le sociologue substitue une approche ternaire : l’art n’a plus une seule composante (l’œuvre), ni même deux (l’œuvre et le spectateur), mais trois : l’œuvre, le spectateur, et l’entre-deux ; un entre-deux fait de tout ce qui permet à l’œuvre d’entrer en rapport avec un spectateur, et réciproquement, ou encore – au choix – de tout ce qui s’inter-pose entre l’œuvre et son spectateur.
Nathalie Heinich est une sociologue française, travaillant notamment sur la sociologie de l’art et l’art contemporain. Elle est actuellement directrice de recherche au CNRS, au sein du Centre de recherche sur les arts et le langage. Son dernier livre publié est : Pourquoi Bourdieu, Paris, Gallimard, 2007. À paraître à l’automne 2009 : Le Bêtisier du sociologue, Klincksieck, et La Fabrique du patrimoine. De la cathédrale à la petite cuillère, Éditions de la maison des sciences de l’homme.
 
Tchekhov, la scène et nous par Régis Debray
Le metteur en scène Daniel Mesguich a bien voulu m’inviter à l’une de ses « leçons du lundi », placées sous la rubrique « Penser le théâtre », devant les élèves du Conservatoire national supérieur d’art dramatique qu’il dirige (15 décembre 2008). On reproduit ici cette intervention orale, légèrement remaniée pour les besoins de l’impression.
Je m’en voudrais de contribuer tant soit peu à une certaine difficulté d’être du théâtre aujourd’hui en l’accablant de philosophie. Si l’on en juge par l’exemple de la poésie, du roman, comme aujourd’hui de la photographie d’art (et la même chose pourrait se dire de Dieu, de la nation ou de l’érotisme), ce n’est jamais de bon augure, dans la courbe de vie d’un médium artistique, que de le voir s’introvertir, se problématiser, se tâter le nombril, à grand renfort de colloques, d’états généraux et de mots compliqués. Cela sent un peu le début de la fin. Il n’y avait pas de théâtrologie au temps de Shakespeare, de Marivaux et de Tchekhov (pas plus que de sexologie au temps de Sade ou de théologie au temps de Jésus).
Régis Debray. Dernier livre paru : Le Moment fraternité, Gallimard, mars 2009.
 
Plus belle la vie par Julien Pasteur
Les séries télévisées, on peut se contenter de les regarder sans arrière-pensées. Julien Pasteur, lui, a entrepris d’en scruter moins innocemment les avatars successifs. Intrigues, personnages, décors : comment le petit écran reflète-t-il – à moins qu’il ne les prescrive – les formes où s’inscrivent les relations subtiles entre les nous et les moi-je ?
Dans un ouvrage déjà ancien (1979) mais tardivement porté à la connaissance du public français, Christopher Lasch écrit : « Dans une société qui souligne et encourage de plus en plus les traits distinctifs du narcissisme, la dévaluation culturelle du passé reflète non seulement la pauvreté des idéologies dominantes – qui renoncent à maîtriser une réalité sur laquelle elles n’ont plus prise – mais encore l’indulgence à l’égard de la vie intérieure de Narcisse. » Ce constat demeure exact, sauf que notre indulgence à l’égard de cette « vie intérieure » s’est peut-être encore accrue. Si l’on se penche spécifiquement non plus seulement sur la télévision, qui en a été un des instruments, mais sur les séries télévisées, alors nous constatons que l’indulgence s’est transformée en fascination.
Julien Pasteur enseigne la philosophie à l’IUFM de Franche-Comté. Ancien chargé de cours à l’université, il poursuit aujourd’hui un travail de thèse au sein du Laboratoire de recherches philosophiques sur les logiques de l’agir (E A 2274) de l’université de Besançon. Ses travaux de recherche portent sur les rapports entre république et nation dans la philosophie politique et la littérature françaises de la fin du XIXe siècle et du premier XXe (1880-1920).
 
Les dieux ont soif par Michel Leroux
Anatole France médiologue ? Michel Leroux nous invite à relire Les dieux ont soif, où l’auteur repère de troublantes analogies entre faits de religion et faits de politique : discours, comportements et jusqu’au recyclage du matériel liturgique… Éloge du scepticisme, à l’heure où d’autres vertus civiques menacent, gentiment, de nous asservir à l’empire du bien.
Il y a deux grandes façons d’écrire l’histoire, une façon froide et impavide, une façon chaude et prospective : l’une s’attache aux faits et y discerne les marques invétérées de la nature humaine, l’autre relève de la croyance et lit dans l’événement les prémices espérées d’un avenir idyllique.
Michel Leroux est agrégé de lettres classiques. Ses livres publiés sont : Trente-Six commentaires composés rédigés, CRDP de Grenoble-Delagrave, 1993, rééd. 1998, Le Commentaire littéraire, ibid.,1997, et De l’élève à l’apprenant et autres pamphlets, Bernard de Fallois, 2007.
 
Cambodge : quel traitement du trauma ? par Daniel Bougnoux
Trente ans après le renversement du régime des Khmers rouges par les troupes vietnamiennes, le 7 janvier 1979, le procès de quelques dirigeants devant des « chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens » (CETC) va enfin s’ouvrir à Phnom Penh. Cette juridiction au nom bizarre a connu une gestation tortueuse, fruit d’un laborieux compromis. Un procès international eût été plus simple à mettre sur pied, et sans doute moins coûteux, mais aurait-il eu la même signification aux yeux des Cambodgiens ?
Pour Soko Phay-Vakalis, qui m’a aidé à visiter autrement son pays
En revanche, une cour trop insérée dans l’appareil judiciaire (bien défaillant) du pays présentait un risque évident d’instrumentalisation par le gouvernement en place, lui-même largement issu du régime des Khmers rouges ou contaminé par eux. Au terme d’une politique d’amnistie et de ralliement menée au nom de la réconciliation nationale, durant les années 90, l’actuelle classe dirigeante est en effet peuplée d’anciens cadres khmers rouges repentis. Le Conseil suprême de la magistrature a donc sélectionné, sous l’égide de l’ONU, un tribunal mixte composé de dix-sept juges cambodgiens et de douze juges internationaux (notamment français), officiellement nommés le 4 mai 2006. Un an de négociations fut encore nécessaire pour s’accorder sur le texte de son règlement, adopté en juin 2007. Après quoi, les coprocureurs de cette sorte de « justice internationale de proximité » identifièrent cinq dirigeants de haut rang encore vivants et obtinrent rapidement leur incarcération : Nuon Chéa (né en 1926, de son vrai nom Long Bunruot, « numéro 2 » du Kampuchéa démocratique) ; Ieng Sary (Kim Trang, né en 1925, beau-frère de Pol Pot et chargé du ministère des Affaires étrangères) ; sa femme Ieng Thirith (née en 1931, ministre de l’Éducation et de la Jeunesse, et également chargée de l’Action sociale) ; Khieu Samphan (né en 1931, président de l’État du Kampuchéa démocratique, aujourd’hui défendu par Jacques Vergès) ; Douch, enfin, déjà incarcéré et le seul accusé à plaider coupable, de son vrai nom Kang Khek Ieu (né en 1942), responsable du centre de détention de Tma Kup (M13) avant de diriger à partir d’avril 1976 la sinistre prison (et centre de torture) de Tuol Sleng (S21).
Daniel Bougnoux est professeur émérite à l’université Stendhal de Grenoble.
 
Quand le christianisme a changé le monde. D’« Apocalypse » à Maurice Sachot, des relectures déstabilisantes par René Nouailhat
Le christianisme des premiers siècles redevient un thème d’actualité, tant à la télévision qu’en librairie. La belle série « Apocalypse » comme l’ouvrage de Maurice Sachot, Quand le christianisme a changé le monde, esquissent ce que peut être une histoire non religieuse de la religion, tout en montrant les périls des reconstructions a posteriori. Une leçon médiologique.
Les douze volets de la série « Apocalypse » diffusés sur Arte en décembre 2008 permettent de revisiter l’histoire des débuts du christianisme hors des schémas convenus de l’histoire religieuse.
René Nouailhat est spécialiste d’historiographie du christianisme. Il a fondé l’Institut de formation à l’étude et à l’enseignement des religions au Centre universitaire de Bourgogne, à Dijon. Son dernier livre paru : Enseigner le fait religieux, un défi pour la laïcité, Nathan, 2004.
 
Trinité, mathématiques et infini par Jean-Yves Chevalier
Du « Vicomte de Bragelonne » à Durkheim, d’Aristote à Gracq, l’aventure d’une question : la partie peut-elle être aussi grande que le tout ? Derrière cette question se cache l’infini. Brève histoire d’un cheminement surprenant reliant Trinité et Cantor, enjeux religieux et innovation mathématique.
« Oh, Monsieur, c’est un des premiers axiomes des mathématiques que le contenant doit être plus grand que le contenu. » En s’adressant à d’Artagnan, le bon Planchet marquait ainsi, peut-être sans le savoir, plus que son bon sens paysan, sa fidélité à la pensée grecque. Chez Aristote, l’infini est défini de manière privative : apeiron (et il est significatif qu’il le soit resté) – l’infini est ce qui n’a pas de limite (peras). Mais s’il est défini de manière privative, c’est qu’il n’a pas de « substance », n’est pas un « étant » : c’est le refus de l’infini « en acte ». N’existe que l’infini en « puissance », ou « infini potentiel », celui pour lequel il suffit d’affirmer que, quelle que soit une quantité, on peut en trouver une plus grande ou, pour l’infiniment petit, une plus petite. Et encore : « Il ne faut pas prendre “étant en puissance” comme dans le cas où l’on dirait “ceci est une statue en puissance”, et comprendre que de même qu’il y aura une statue, de même il y aura aussi un infini qui sera en acte. »
Jean-Yves Chevalier enseigne les mathématiques en classe préparatoire au lycée Henri-IV à Paris.
 
Pense-bête (5) par Régis Debray
Suite du journal intime d’un médiologue zigzaguant, nez au vent, à travers images, livres, faits divers et autres vicissitudes.
Chacun sa caste
Concomitance. Commissaire d’une exposition au Louvre sur les relations musique-peinture, Pierre Boulez déplore le retranchement de chaque profession artistique sur elle-même. « Je regrette beaucoup aujourd’hui, dit-il, que les musiciens ne rencontrent jamais les plasticiens et vice versa. » Les Paul Klee violonistes ne semblent plus d’actualité, en effet. Il formule la même remarque à propos des écrivains, peu curieux de ce qui se passe ailleurs, repliés comme ils sont sur leur propre univers, étanche et suffisant. Un tollé soulève au même moment l’ordre journalistique, indigné comme un seul homme par le traitement policier réservé à l’un des siens. Perquisitionné à son domicile, il a été conduit menotté au commissariat, rudoyé comme n’importe quel manant suite à l’exécution d’un mandat de justice, sans égard pour ses titres et qualités (heureusement, le président de la République, fin connaisseur de la hiérarchie propre à la société de communication et du for de juridiction qui en découle, a peu après présenté ses excuses au premier ordre dans l’État : un médiocrate n’est pas un roturier qu’on soufflette à merci). Quelle relation entre le regret du musicien et le haut-le-cœur de notre noblesse unanime ?
 
 
SALUT L’ARTISTE
Ici,
contre modes et paresses,
un coup de projecteur éclaire un coin d’ombre
dans la forêt des formes actuelles.
Almodóvar, un tragique nommé désir, par Thomas Steinmetz
Curieux métissage que celui qui donne à l’œuvre de Pedro Almodóvar une personnalité propre et rend ses films reconnaissables au premier coup d’œil. D’un côté, un aspect lumineux, éclatant, fait d’emprunts revendiqués par le cinéaste au mélodrame : situations invraisemblables, personnages excessifs, expression extrême des sentiments. Rires et larmes, viols, incestes, tyrannies amoureuses, retrouvailles improbables sur fond de couleurs vives, dialogues parfois extrêmement crus, animent des histoires de passions et de meurtres. Voilà ce à quoi on est parfois tenté de réduire la signature d’Almodóvar, tant cet aspect est chez lui immédiatement frappant et fascinant. Pourtant, s’il impressionne et même hypnotise, cet habit de lumière n’est pas tout. L’univers mélodramatique est chez le cinéaste espagnol placé sous le signe, plus sombre et plus intime, du tragique : une logique implacable mène des protagonistes souvent très lucides et conscients de ce qui les attend vers une fin terrible, qu’ils affrontent avec une tranquillité remarquable.
Thomas Steinmetz, spécialiste de la fiction fantastique (littérature et cinéma), enseigne actuellement la littérature comparée à l’université Paris-Sorbonne (Paris-IV). Ses recherches portent principalement sur la théorie de la fiction, notamment dans la littérature contemporaine espagnole et hispano-américaine. Il est co-auteur d’un dictionnaire du fantastique, à paraître aux Éditions Ellipses.
 
 
BONJOUR L’ANCÊTRE
Ici,
contre l’amnnésie et la désinvolture,
un médiologue d’aujourd’hui célèbre
un maître d’hier oublié ou méconnu.
Robida médiologue, par Michel Thiébaut
Parmi les auteurs sensibles aux bouleversements culturels de notre époque, il est possible de faire des choix, d’établir une chronologie, de retenir l’un plus que l’autre pour la pertinence de son propos. Au-delà de l’effort individuel pour penser notre monde, le conditionnement culturel de chacun détermine son système de référence. Au nombre de ceux qui, très tôt, ont perçu le passage de la graphosphère à la vidéosphère, Albert Robida fait figure de pionnier. Deux de ses principaux ouvrages en témoignent, Le Vingtième Siècle, en 1883 (404 pages), et La Vie Électrique, en 1892 (234 pages). Ils demeurent assez peu cités. Les dates de ces deux titres laissent perplexe lorsqu’il s’agit d’évoquer la vidéosphère – même s’il s’agit d’anticipations romanesques. Et pourtant, c’est bien dans ces deux livres que nous trouvons une description d’un monde dominé par les écrans, bien en avance sur celui de Robida. Si le premier des deux ouvrages a connu un réel succès, au point d’être plusieurs fois réédité, c’est davantage en raison du caractère apparemment cocasse des inventions qu’il évoquait que pour la profondeur de vue dont il témoigne.
Michel Thiébaut est professeur d’histoire et de géographie dans l’enseignement secondaire à la retraite, il a conduit un travail de recherche autour de l’imagerie d’histoire (thèse d’État : L’Antiquité vue dans la bande dessinée d’expression française, 1945-1997). Il poursuit aujourd’hui ses recherches sur l’imagerie du XIXe et donne des cours sur ce sujet à la faculté des lettres de Besançon.
 
 
UN CONCEPT
Un peu de logique s’il vous plaît.
Place à une notion fondamentale
et fondatrice sévèrement résumée.
Parce que la médiologie ne se sait pas science,
elle s’exige rigueur et cohérence.
Le Barbe-Bleue d’Orient, ou l’homme-fracture. Par Pierre Chédeville
Une analogie troublante débouche sur un concept, celui de l’homme-fracture. Les crimes barbares de Gilles de Rais, il y a plus de cinq cents ans, et les attentats de New York, sinistre inauguration du XXIe siècle, ont eu, au moment même où ils furent perpétrés, ce triste privilège de métamorphoser immédiatement leurs auteurs en légendes noires de l’Occident. Et pourtant, ni Beria, ni Himmler, âmes damnées autrement terrifiantes, ne sont véritablement devenus des figures populaires du Mal. Pourquoi cette étrange cristallisation sur les crimes d’un grand seigneur de France et d’un fils de grande famille saoudienne ?
Pierre Chédeville a une double formation en management et en littérature. Présent dans le monde de l’entreprise, où il est spécialiste du domaine bancaire, il n’a cependant pas cessé de questionner les grands textes pour essayer d’éclairer de manière décalée le monde contemporain.
 
 
SYMPTÔMES
Ici,
chacun s’en donne à cœur joie
et à compte propre
sur tel ou tel sémaphore de l’esprit du temps.
Obama : la stratégie de la parole implicite par Michel Erman
Un sondage réalisé auprès d’un panel de Français avant l’élection américaine donnait 69 % des voix au candidat démocrate. L’Obamania qui s’est emparée de l’Hexagone sur fond de belles envolées vantant la diversité et la discrimination positive, et condamnant, de facto, notre modèle assimilationniste, ferait presque oublier que Barack Obama a été élu aux États-Unis…
Michel Erman est professeur de linguistique et de poétique à l’université de Bourgogne.
Ce qui marche par Daniel Bougnoux
L’image de couverture dit l’essentiel : une jeune femme brillamment harnachée de paquets marche d’un pas résolu vers de nouvelles emplettes, à moins qu’elle ne se hâte de rentrer chez elle pour essayer, devant son miroir, sa gracieuse silhouette mise à la dernière mode. L’image la coupe aux épaules, mais nous voyons à quoi elle pense, et quel projet domine la vie de la femme sans tête : « Je dépense donc je suis. »
Encore un rêve : le jumelage scolaire Nord-Sud par Daniel Faivre
La fiction de cinéma et le spectateur entretiennent des rapports sexuels consentis depuis plus d’un siècle. Le moment le plus heureux de ma carrière fut sans conteste les années pendant lesquelles mon collège de Courbevoie fut jumelé avec une école malienne, celle de Niono précisément. Années pleines d’empathie qui mobilisèrent toutes les énergies, des élèves et de mes collègues, mais aussi celles des parents, de l’administration, de la municipalité.
Daniel Faivre, né avec la Seconde Guerre mondiale, est professeur de français engagé en 1968, longtemps responsable local du SNES. Itinéraire varié, du lycée Saint-Louis aux collèges de banlieue, et auteur d’ailleurs d’un essai sur ceux-ci : Ta Mère Point Com.
Un micro-médium nommé « Pléiade », ou du bon usage des préfaces par Jacques Lecarme
Il y a peu de collections, dans l’édition française, qui soient parvenues, sur la longue durée, à constituer un espace sacré et un objet de culte. La « Bibliothèque de la Pléiade », inventée par Jacques Schiffrin, reprise et développée par les Éditions Gallimard, s’est toujours attachée aux œuvres complètes, au format portatif in-12° et au papier bible. Elle a connu cependant une évolution profonde dans ses préfaces, notes et annexes (que les spécialistes désignent comme « péritexte hétérographe »). Des années 30 à aujourd’hui, rarissimes sont les volumes sans préface : il ne s’agit que d’auteurs vivants qui se vexeraient d’être préfacés par un collègue présumé inférieur. Mais, jusqu’en 1939, on ne pléiadise, on ne sacralise que des auteurs classiques, autrement dit consacrés. On demande à un écrivain contemporain déjà notoire d’aider à la transmission d’un grand ancien : c’est un exercice d’admiration plus que d’actualisation. Louis-Martin Chauffier préface sobrement les Confessions de Rousseau, André Gide, le théâtre de Goethe, Bernard Groethuysen ses romans. Pour Shakespeare, c’est, derechef, André Gide ; pour Marivaux, Marcel Arland ; pour Roger Martin du Gard, c’est Albert Camus, élogieux jusqu’à l’emphase. Ces préfaces sont courtes et apéritives, les notes, vraiment minimales. On savait alors le lecteur désirant entrer de plain-pied dans le texte des classiques, et que le texte est d’autant plus désirable qu’il est plus proche de la nudité des statues. Les écrivains préfaciers cités ci-dessus appartenaient à la vie littéraire, non à la hiérarchie universitaire. Chez tous, on sent l’humilité de l’apprenti face au maître qu’il s’est choisi, ou que des directeurs de collection ont choisi pour lui.
Jacques Lecarme est professeur émérite de littérature française à l’université Paris III. Dernier livre paru : L’Autobiographie, avec Éliane Lecarme-Tabone (Armand Colin, 2004).
 
 
UN OBJET
L’objet quotidien est le muet du sérail.
Pour rematérialiser le spirituel,
donnons-lui la parole.
Éloge du rasoir. Introduction à une petite métaphysique de la barbe. Par Robert Damien
N’en déplaise à la légende noire de la nouvelle orthodoxie, il y a des utopistes heureux. King Camp Gillette (1855-1932) est de ceux-là : il a changé la face de l’homme. Comment ?
Par la mise au point en 1897, après de nombreux tâtonnements de bricoleur, d’un outil utile, facilement manipulable par tous : un rasoir mécanique pour la barbe, de modèle réduit et à prix modique, muni de lames interchangeables à double tranchant enserrées dans une tête démontable. Ce petit appareil bien pris en main autorisait le moindre des hommes à se raser confortablement lui-même la barbe en toute sécurité, chez lui et partout où le travail comme le loisir l’amenaient à se déplacer.
Robert Damien est professeur de philosophie à l’université de Nanterre. Dernier livre paru : Le Conseiller du Prince, de Machiavel à nos jours, PUF, 2004.