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Less is more

François Dagognet , 28 novembre 2015

François Dagognet avait dirigé le numéro 9 des Cahiers de médiologie, Less is more : stratégies du moins (1er semestre 2000). Nous republions ici le texte lumineux qu’il avait rédigé pour introduire ce numéro, intitulé « Le plus dans le moins ».

Nous devons venir à bout d’une énigme, logée au cœur de la médiologie – à savoir que c’est le Moins qui en dit ou en transporte le plus. Comment est-ce possible [1] ?
Si déjà les physiciens ont valorisé la théorie en tant « qu’économie de la pensée », si les métaphysiciens ont célébré la richesse phénoménale mais née de principes simples (le de Maximis obtenu avec le de minimis), les artistes, plus encore, allaient défendre l’esthétique minimaliste. Il en résultait, pour eux, la haine de l’ornement, du superflu, de la surcharge qui perd l’objet-porteur.
Bauhaus notamment allait chasser le tarabiscoté, viser la pureté des lignes, une concentration qui donne de la vigueur à la forme – la liturgie du dénuement. L’extrême simplification ne se cantonne pas à des considérations morphiques. Derrière elle, nous entrevoyons un problème sociopolitique. D’une part, cette École entend réconcilier l’art et l’industrie (l’Usine, la fabrication en série) mais surtout l’ennemi de cette esthétique (Ruskin par exemple) va demander aide au Végétalisme, à son exubérance – non sans voler au secours de l’artisanat rétrograde –, à une fabrication singularisée (la nature, la plante, la feuille ou le fouillis).
Il faut bien reconnaître que la simple branche d’arbre, avec ses ramures, nous voile la structure qui décide d’elle : en effet, n’est-ce pas la série de Fibonacci qui rend compte de la disposition des branches greffées sur la tige centrale ? La nature nous cache la ratio faciendi, la logique de la répartition que l’art va atteindre : ce n’est pas dans le plus que nous la découvrirons – ce plus nous retient, nous frappe, nous étourdit – mais dans le « moins topographique » essentiel.
L’artiste ira jusqu’à brûler les branches, le tronc, afin que cesse la trompeuse exubérance ; il nous met en face de la seule direction des rameaux – une verticalité assortie de branchements – ou encore l’élan d’un côté, de l’autre, les raccords. Il s’agit bien d’une sorte d’architecture première qui symbolise l’entente des parties – l’un soutient les autres : elle s’enrichit en quelque sorte de ce qui s’origine d’elle. Nous y insistons, le dispositif ramifié occupe aussi le minimum d’espace pour le maximum de contenu.
Chacun pourrait croire qu’en dépouillant le végétal de ses appareils, de ses feuilles, nous allons l’appauvrir, alors qu’en réalité nous appréhendons le système génératif – le sous-jacent immuable (mêmes distances, mêmes directions, mêmes principes de différenciation). La vie ne consiste pas dans l’explosion, dans le débordement : l’artiste parvient à mettre en lumière le fond qui légitime la forme (le matriciel qui préside à l’illusion du pur déferlement). L’ordre est dans les choses. Ne nous laissons pas absorber par une périphérie (hystérique, « plantureuse ») !
Nous sommes confrontés à une donnée paradoxale : comment le moins peut-il dépasser le plus par ce qu’il contient et transporte – question éminemment médiologique ? La science ne vit que de ce paradoxe et à travers lui, parce qu’elle-même ne suppose qu’un crayon et une feuille de papier sur laquelle se ramasse le monde. De là aussi la valeur des symboles, des cartes, des croquis, des diagrammes, des matrices numérisées, des représentations tabularisées.
Arrêtons-nous à la « carte », un incomparable instrument de lecture-écriture ; d’où vient son privilège ? Nous substituons au monde lui-même une image elliptique, lilliputienne et, pourtant, il y a plus dans cette transcription que dans le réel, un réel d’où nous ne pouvons rien tirer. Le critique soutiendra que cette carte ne peut que résumer (elle diminue, abrège, rapetisse !), elle ne peut inscrire en elle que ce que nous savons, sorte de simple instrument mnémotechnique.
Nous soutenons l’opinion inverse : là où il y a Moins, nous voyons plus. La carte permet d’abord de rapprocher ce qui est éloigné (nous rétablissons, dans le synopsis, des zones ou des régions séparées). Surtout, la carte opère un tri : elle se soucie d’un seul facteur, dont elle va repérer la distribution. Dans le réel, tout s’embrouille et interfère. Isolons donc une ligne phénoménale, dessinons-la avec les couleurs de la raréfaction et de l’accumulation. Ainsi, Élie de Beaumont s’est moins préoccupé de noter sur la carte les dislocations de l’écorce (la tectonique) que d’y inscrire leur importance et leurs directions (des glissements, ondulations, chevauchements, basculements, recouvrements, etc.). Il parviendra à ressouder tous les drames de la terre ; grâce à son Réseau pentagonal, il ira jusqu’à définir les régions sensibles ou menacées. « Les Montagnes sont les lettres majuscules d’un Immense Manuscrit et chaque système de montagne en comprend un chapitre » (Sur les systèmes de montagnes). Les tremblements n’arrivent plus n’importe où. La carte nous livre le passé, mais non moins l’avenir, en pointillé.
Bref, la carte (minimalisée) permet une analyse, la décomposition d’un ensemble surchargé. Elle équivaut à une expérimentation effective, plus qu’à une simple transcription. Moins je retiens ou moins j’inscris, mieux je ressaisis (l’ontogénie reconstitutive).
Afin de résoudre l’aporie « comment peut-il y avoir plus d’information dans le Moins que dans l’abondance même ? », nous évoquerons l’importance et le rôle de trois procédures (épistémologiques) destinées à l’appropriation de notre monde (le nom, l’image, la classe, ou la terminologie, l’iconologie, la taxinomie). Nous nous en tiendrons surtout à la première de ces emprises, apparemment réductrices, en réalité abréviatives et quasi augmentatives. C’est que nous reprenons à notre compte la formule de Lavoisier : « Une science n’est qu’une langue bien faite. »
Déjà, n’importe quel mot ou chiffre renvoie à un alphabet ou à un système numérique, l’un et l’autre caractérisés par leur extrême minimalité (le faible nombre de leurs unités).
Ainsi, en ce qui concerne le « chiffrage », nous avons dû abandonner la numérotation dite romaine, qui calquait les chiffres (ou les nombres) sur les lettres : 33, par exemple, demandait six signes (XXXIII), au lieu des deux de 33. La plus primitive des numérations qui ne tablait que sur un seul symbole (le bâtonnet pour l’unité) a été, plus nettement encore, écartée : il fallait répéter trente-trois fois le même signe ; autant dire qu’on ne pouvait ni s’exprimer ni compter, encore moins calculer. La numération arabe allait l’emporter, non seulement parce qu’elle ne suppose que dix unités, mais surtout parce que le « zéro » qui appartient à cette série vaut moins comme une indication de quantité que comme un opérateur (au second degré) qui permet de démultiplier les potentialités (numériques, d’où les 10, 100, etc.). Nous en retenons l’idée qu’il nous faut un certain nombre d’unités mais surtout point trop, comme si elles devaient prioritairement s’accorder avec nos possibilités gestuelles ou nos limites corporelles.
Il en va de même avec les lettres : il en faut le moins possible. Au départ, d’ailleurs, notre alphabet ne comprenait pas le w ; le j ne se distinguait pas du i ; nous n’avons rien gagné à l’étendre. Avec quelques voyelles et consonnes, nous pouvons non seulement composer tous les mots de notre dictionnaire mais nous ne serons pas gênés par les futurs « néologismes » qui ne manqueront pas. Dans son Dictionnaire philosophique (article Langues), Voltaire s’amusait à noter : « Il y a des choses ineffables et point d’effables ; on est intrépide, on n’est pas trépide, impotent et jamais potent. »
La Machinerie va bientôt dépasser l’homme, sans doute trop lié encore à son larynx et à la voix : elle bénéficiera d’une sorte de « langage binaire », le plus réduit qui soit. Avec les seuls 0 et 1, elle électronise tous les énoncés ; elle s’automatise. Elle instaure l’ultra-moins (alphabétique).
À ce premier langage – notre langage – il convient d’en ajouter un autre, – le terminologique, le scientifique, plus informant que le vernaculaire.
Le terme ordinaire, pittoresque, malgré son éventuelle longueur, informe peu ou mal. Il n’inclut rien de quantitatif. Il ne renvoie pas à une famille. Il majore probablement une qualité et, ipso facto, délaisse les autres. Une phrase même, avec ses subordonnées, aussi arborescente qu’on voudra, en dira moins que le « mot rationnel » qui exprime l’essence ou la substance.
Ce dernier comprend un radical – une base qui indique le plus souvent le groupe auquel appartient ce qu’il désigne ; à ce centre sont joints des préfixes et des désinences, pour nous en tenir au plus rudimentaire. Ces derniers servent à préciser les minimes différences (à l’intérieur de la famille), ainsi que les possibles variations du même. Ce nom, à lui seul, devient un synopsis doublement informant. D’une part, il révèle la place occupée par ce qu’il évoque. D’autre part, il renvoie à l’ensemble, au moins en filigrane, de ce qu’il localise en lui. Bien entendu, c’est déjà comprendre.
Ainsi, la nomenclature non seulement appartient de droit à la science, mais elle la couronne, puisqu’elle la suppose et la condense. Elle met fin à l’à-peu-près ou au circonstanciel, ou même aux oscillations doctrinales. Le mot, enfin, capitalise le résultat, le savoir.
Abordons d’ailleurs une question brûlante, relative à un exercice canonique de la scolarité : ne convient-il pas d’apprendre à substituer à la rhétorique (entortillée, sinueuse, lente) un texte concis (la fameuse « contraction » qui peut dire, sous un très faible volume, le même signifié) ? L’intérêt d’un tel travail vient de ce qu’il nous oblige à renoncer au support (celui qui est bavard, redondant, parasitaire) pour un plus ramassé, une matérialité avantageuse et rapide.
D’ailleurs, la simple lecture ou l’écriture – des exercices plus élémentaires – avaient déjà visé à changer de signifiant (écrire consiste à passer du registre verbal au graphique), mais elles ne touchaient pas à la longueur ou à l’extension du message ; elles en respectaient les dimensions.
La contraction de texte ressemble à une super-dictée, en vue d’un métatexte : une telle méta-écriture ne peut pas ne pas retenir l’attention du médiologue (la cursivité, la rapidité, l’efficacité) : nul ne peut gagner à transporter le volumineux ; il faut le « dégraissage » ; on doit décoder et vite réencoder, sans que l’idée soit altérée ou affaiblie ; au contraire, elle sort coefficientée du fait de la diminution (la miniaturisation) de ce qui la porte (et la transporte).
Un rhéteur signalait d’ailleurs que tout énoncé, pour être compris, comportait trois moments : il convenait d’abord d’annoncer ce qu’on allait dire, ensuite de le dire, et enfin, de dire qu’on l’avait dit. Pourquoi cette réitération, sinon pour lutter contre l’inattention du lecteur-auditeur, pour le frapper davantage ? Mais on y perd car on a occupé le temps (ou le volume spatial) à la répétition du même. Il n’est pas sûr que cet excès (la saturation) n’entraîne pas la fatigue.
Nous trouvons une illustration de la valeur et de la puissance du Moins dans les procédures grâce auxquelles la vie indomptable se transmet.
Darwin insiste sur le fait que les végétaux les plus volumineux ont trouvé dans la graine ou la semence le moyen (vertigineux) de coloniser le lointain, de se propager – mais en se miniaturisant en vue de ce voyage à longue distance. Cette graine contient l’arbre en entier, bien qu’elle-même se réduise Le plus dans le moins à un point monadique.
Pourquoi l’arbre a-t-il réussi ce prodige ? Si la graine ne tombe pas au loin, il s’ensuit que le même pousse à côté du même, s’y agglomère et par là se perd. La proximité manque à la biodiversité, condition de la survie. Ne subsiste vraiment que le léger (bien qu’il contienne l’intégralité de l’immense) qui se déplace au moindre souffle (double victoire sur l’espace et le temps).
Décortiquons encore cette semence, entrons nouménalement en elle (nous apprendrons vite que nous pouvons la fragmenter, chacun des morceaux continue à emmagasiner « le total », donc, l’arbre géant). C’est que le message (la vie) équivaut à un simple ruban porteur, qui réinscrit le même système (protéinique).
La biologie a réussi à décrypter « le langage nucléique » (l’ADN) qui lui-même commande aux constructions protéiniques originales. Le code génétique nous aide à concevoir comment, avec quatre lettres majuscules seulement, la vie parvient à générer en quelque sorte l’ensemble de tous les êtres (animaux, végétaux), sans risque de confusion. Nous-mêmes avons moins bien réussi : nous demandons d’assez lourds moyens (une vingtaine de lettres) et n’obtenons qu’un résultat limité (quelques milliers de mots).
Cette vie équivaut à une machinerie. Ce qui compte, c’est un système constitutif ou reproductif. L’être vivant a beau donner dans l’exubérance ou le déploiement – l’erreur romantique qui s’attache à cette apparente orgie –, il ressemble, avant tout, à une micro-imprimerie, pour une textualité codée, qui use d’un petit nombre d’opérateurs (quatre). Ainsi – la nouménobiologie le veut – le Moins rend compte de la subsistance et aussi de la substance.
Il est vrai aussi que l’agencement nucléique implique une « organisation tridimensionnelle » : comme tout graphe, il s’expose alors dans la simultanéité. La phrase, au contraire, suppose le successif (elle s’étire et s’allonge même). Jakobson reconnaissait que, pour qu’un énoncé frappe, il fallait annuler justement la transitivité. Le slogan (tel : I like Ike) électrise dans la mesure où il annule ce qui entraîne la déperdition. « Tout en même temps, dans l’instant », quel avantage !
Nous avons pris en compte, pour résoudre notre paradoxe épistémologique (un Moins qui dépasse le Plus sous tous les angles – depuis le quantitatif jusqu’à l’ontologique), nos premiers instruments cognitifs : les mots, les chiffres, les textes (les hypertextes), les dessins (les cartes ou les tableaux).
Nous avons élargi notre perspective pour embrigader les vivants, l’éventail de la faune et de la flore. Nous aurions pu y ajouter des considérations sur les corps physiques ou les techniques les plus élaborées.
Nous croyons saisir l’explication de ce qui nous déroutait : il convient sans doute de donner toute son importance à l’analyse combinatoire. Il faut peu d’éléments premiers, mais ceux-ci doivent bien fonctionner, c’est-à-dire qu’ils doivent être assortis entre eux de façon systématique (toutes les occurrences, la grille entière des agencements, afin de réconcilier l’unité basique avec la multiplicité qu’elle génère).
Mais une objection se lève à l’encontre de notre analyse : le tribun qui discourt pendant des heures – sans trêve – ne donne-t-il pas dans le plus ? N’est-ce pas lui qui enthousiasme et s’impose ? Ici, le plus génère un superplus médiologique.
Medium, message vont alors de pair avec l’insistance, l’indéfinité ; le Moins en sort, par comparaison, malingre et seulement momentané.
En réalité, dans ce dernier cas, l’orateur recourt à une autre stratégie : il transmet sa présence. Ce n’est pas ce qu’il dit qui compte mais le fait de se prolonger et de ne pas s’interrompre. Il est là, insubmersible, infatigable. Il réussit, par ce moyen, à s’auto-communiquer lui-même.
Malgré la longueur, en dépit de ce délayage, c’est encore une seule et même image (un certain moins obsessionnel) qu’il donne à voir et à entendre.

Notes

[1Nous devons à Odon Vallet quelques précisions étymologiques : Moins vient de minus, qui a donné aussi minister (le serviteur). Minister désignera bientôt une profession ; nous en rapprochons mestier, bientôt même le menuisier, parce qu’il travaille sur des pièces minuscules. Avec le mot de minutieux, nous commençons à introduire une note un peu critique.