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Europe

Les spectres de l’Europe

Comment ça marche et pourquoi ça ne marche pas

La Rédaction , 28 mai 2018

Au fond, ce qui désespère l’eurosceptique intelligent (on en connaît) c’est moins le renoncement à la souveraineté nationale, que son transfert à une « entité » qui, trente ans après, est toujours un OPNI , ainsi qualifié, si l’on peut dire, par Jacques Delors.

Ni grande nation (fût-elle fédérale) ni empire ni même confédération, mais déjà beaucoup plus qu’une société de nations ou une organisation de nations unies. Les définitions officielles insistent sur ce qu’elle n’est pas, ou sur son caractère original, elle est « unique », ce qui n’est pas plus rassurant. À moins qu’elle annonce un « gouverner autrement » [1] ? Après tout, l’union de peuples européens sous un même gouvernement a déjà été réalisée, il y a plus de deux siècles, en… Amérique. On est donc condamné à innover. Et si l’Europe, une fois de plus, avait entrepris de bâtir un nouvel ordre mondial, tout à l’opposé du précédent ? E pluribus unum ? Non : In varietate concordia !

Par les temps qui courent, hélas, tous les « post » (post-national, post-impérial, post-identitaire…) semblent plutôt renouer avec des « pré ». Un spectre hante l’Europe, le spectre de l’Empire (il travaille en particulier l’ancienne Mitteleuropa). Mais un spectre manque un peu de chair ; l’Union, elle, en a à revendre (500 millions de consommateurs) ; serait-elle alors dépourvue d’âme ?

Et si ce n’est pas pour aujourd’hui, serait-ce au moins pour demain ? Mais quoi au juste, demain ? Étrangement, les européistes les plus convaincus ne nomment jamais précisément l’objet de leur désir. Les opposants, de leur côté, reprochent à l’Union d’avoir confisqué trop de pouvoirs et en même temps de n’en avoir pas assez (pour exister sur la scène mondiale).

Acteurs et dirigeants ne sont pas non plus très nets. On reproche aux promoteurs de l’Union à la fois leur naïveté et leur duplicité. A la ruse dissimulatrice des uns (histoire ne pas effaroucher), répond la ruse tactique de dirigeants nationaux qui ne voient dans l’Union qu’une opportunité pour les intérêts de leur propre pays. Des noms ? Jean Monet versus Charles de Gaulle, entre autres…

Reste une civilisation, une histoire commune… que les unionistes préfèrent occulter pour ne pas réveiller les sujets qui fâchent. En conséquence, le récit (le roman européen) est un peu court et le volapük manque de style.

L’Union serait-elle alors le nom de ce qui arrive après la fin de l’histoire ? Oui et non. Paix, prospérité, droits de l’homme, seulement, ça sent un peu la fin, en effet.
À vrai dire, on fait encore de la politique au sein de l’Union ; mieux : on se rejoue sans cesse cette histoire occultée, on la recycle – à ceci près que la table des négociations a remplacé le champ de bataille. L’Empire n’est certes pas le seul spectre qui hante l’Europe.

Mais l’Union a aussi tendance à anticiper, au point parfois de mettre la charrue avant les bœufs en espérant que ça va quand-même labourer : un Parlement avant le peuple à représenter, une monnaie avant les conditions requises, un ministre des Affaires étrangères sans politique étrangère…

Faute de très long terme pour juger de sa viabilité, l’Union a tout de même connu en 60 ans des événements majeurs, des crises et surtout des « élargissements » qui ne sont pas de simples extensions spatiales, mais aussi de périlleux voyages dans le temps. Ayant perdu un précieux ennemi (chute de l’URSS), elle s’en est vite trouvé un de rechange, toujours à l’Est. Et sans compter les ennemis intérieurs… On pourrait presque s’étonner de sa résilience.

On se dit enfin que ce « nouvel ordre juridique de droit international », ce machin aux institutions labyrinthiques, ne saurait séduire les foules. C’est peut-être vrai pour une partie de ses ressortissants, mais les migrants, eux, se précipitent pour y entrer. Ça tombe bien, rétorque Pangloss, notre déclin démographique semble irréversible. Les « identitaires » voient les choses autrement.

Bref : ce patchwork est un tissu de contradictions qu’on a du mal à dialectiser…

En attendant, moins d’un an après le Brexit, les Italiens viennent de voter une espèce d’Italexitqui ne dit pas son nom...

Notes

[1Comme dirait le regretté Pierre Mauroy