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Europe

Les salauds

N’importe quoi plutôt que rien

Paul Oraison , 8 juin 2018

Le génie européen n’a jamais été aussi fécond. L’Union, c’est énorme, comme dirait Luchini. Ça ose tout, et c’est même à ça qu’on la reconnaît.

Imagine there’s no countries, (…) I hope some day you’ll join us… (John Lennon, Imagine)

On savait déjà que la créativité institutionnelle de l’eurocratie ne connaissait pas de limite, étant sans frontières : voir ce qu’en dit Jean Quatremer, européen toujours convaincu, dans son dernier ouvrage, Les Salauds de l’Europe (il a osé !). Les salauds, ce sont « les États, les maîtres de l’Union, qui ont trahi le rêve des pères fondateurs et les démagogues qui essayent de faire croire qu’un retour vers le passé résoudrait tous les problèmes » – bref, tous des salauds, à l’exception peut-être de l’auteur et des pères fondateurs, mais eux sont morts, et dans leur lit, ça manque un peu de panache.

Mais voici que coup sur coup, deux États-membres, viennent de connaître des événements qui donnent un coup de vieux aux ambitions refondatrices un peu convenues (« une Europe souveraine, unie et démocratique ») du jeune président français. Sans parler de sa partenaire teutonne, qui préfère bétonner la rente de l’euromark, sous couvert d’une Banque centrale européenne installée à… Francfort ! Ces salauds-là n’ont aucune pudeur.

En Italie (UE), les populistes des deux bords opposés, salauds de riches et salauds de pauvres, ont remporté les élections ; plus précisément, l’un a gagné le Nord et l’autre le Sud et, en fins politiques, ils ont compris que leur alliance leur permettait de ramasser le tout… Et de constituer un improbable gouvernement arlequino, social-campaniliste, en dépit des molles protestations du président de la République qui aurait préféré confier l’affaire au FMI. En fait, l’Italie s’est offert deux gouvernement pour le prix d’un. L’idée est intéressante : pourquoi, par exemple, ne pas donner tout son sens à la parité, avec un gouvernement d’hommes et un autre de femmes, chaque citoyen(ne) étant appelé à faire savoir par qui il préfère être gouverné, moyennant quelques ajustements constitutionnels pour les transgenres ? En attendant, dans la république des salauds, la parité n’est pas respectée, et c’est tout à l’honneur des dames – et du reste, le féminin de salaud, salaude, est rare, surtout en italien.

À cette combinazione plutôt réactionnaire répond a contrario, en Espagne (UE), une révolution sociétale progressiste conduite par un « socialiste » ultra-minoritaire : une révolution bolchevique en quelque sorte, « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. » Quand on a abandonné le peuple (aux populistes, justement), on peut bien se passer des électeurs. Et ça marche : « En Espagne, le gouvernement Sanchez séduit » titre Le Monde, sans préciser qui est séduit. Ledit gouvernement comporte deux fois plus de femmes que d’hommes : à ceux qui craignent un matriarcat pur et dur, post-parité, on fera remarquer qu’ils ne font pas tant d’histoires quand la proportion est (au mieux) inverse… La directrice générale du budget à la Commission européenne est nommée ministre de l’économie de l’Etat-membre – ce n’est pas une promotion, mais il faut savoir faire des sacrifices. Idem pour le ministre des Affaires étrangères (sic), ancien président du Parlement européen. Problème : aux yeux d’un fédéraliste, il n’y a plus d’« affaires étrangères » au sein de l’Union et, vis-à-vis du reste du monde, c’est la « haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité » qui est seule compétente [1]. Déjà une affaire d’emploi fictif ? À moins que ce Catalan entende négocier avec ses compatriotes indépendantistes. Ou bien élargir l’Union en direction de l’Amérique latine ; en commençant par Cuba, ça aurait de la gueule, Trump serait fou de rage et la Commission pourrait plancher sur les cigares sans gluten.

« Les sujets économiques et sociaux sont tellement conditionnés par l’Europe et les marchés que les sujets de société sont à peu près les seuls sur lesquels se différencier » souligne Joan Marcet, professeur de sciences politiques à l’Université autonome de Barcelone. Traduction : les prochaines guerres civiles européennes ne seront ni religieuses ni même politiques mais « sociétales ». À Lille (Hauts-de-France, UE), la violence végane a déjà frappé, brisant la vitrine d’une boucherie. À quand un fichier H pour recenser les herbivores en voie de radicalisation ? À ce jeu, attendez-vous à des représailles, les maraîchers n’ont qu’à bien se tenir, et les carnivores vont se mettre à bouffer du végan (en chair et en os).

La bonne nouvelle, c’est que les Marx Brothers ont pris le dessus sur les Big Brothers qu’on redoutait naguère. Ce n’est pas plus rassurant, mais au moins on rigole. Pour le moment.

Notes

[1Compétente au sens administratif. Emploi virtuel sinon fictif, rémunéré 23 006,98 euros (source : Wikipédia). Pour mémoire, le poste est occupé par l’italienne Federica Mogherini..