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La Fabrique photographique des paysages

Monique Sicard , 28 mai 2018

Lorsqu’il apparaît, à la Renaissance, le « paisage », ce « mot commun entre les painctres », désigne la peinture d’une vaste étendue, le tableau. Il deviendra également, un siècle plus tard, le « (…) territoire qui s’étend jusqu’où la veuë peut porter (…). ».

Ainsi le mot désigne à la fois le tableau du peintre et l’espace physique troublant ses observateurs. Le tableau de Brueghel l’ancien, « La Chute d’Icare » (c. 1555), résume à lui seul ce qu’est alors un paysage. Au premier plan, un paysan vêtu de rouge laboure, attentif, la tête penchée vers cette terre qu’il travaille. Au second plan, en contrebas, plus petit, vêtu de bleu, un berger scrute les cieux, indifférent au troupeau de moutons qui l’accompagne. Laboureur et berger, deux facettes d’un même être humain, restent insensibles à cet Icare qui se débat, en figure de l’antique, plus bas encore, dans la mer où il se noie. Insensible à son malheur, des caravelles, toutes voiles gonflées, s’élancent vers un monde nouveau incarné par cette ville au loin, à peine visible, aux contours effacés, aux couleurs affaiblies. Tracer son propre sillon pourrait bien être la seule issue, pour l’Homme confronté aux malheurs du monde. Ainsi en va-t-il des leçons du paysage.

Il existe aujourd’hui des Chartes du paysage, des Atlas du paysage, des Écoles du paysage, une Loi sur le paysage (n° 93-24 du 8 janvier 1993)… Il y eut, au début des années 2000, un Conseil national du paysage. La loi du 8 août 2016 pour la « (…) reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages » témoigne de la vigueur de la question posée par notre rapport esthétique au monde. Elle révèle la puissance sous-jacente d’une demande collective, cependant mal cernée. La préoccupation est bien présente ; le concept reste flou.

Le paysage a ceci de paradoxal est qu’il est simultanément affaire collective et point de vue individuel. Entre objectivité et subjectivité, une question demeure : quelle part les artistes ont-ils à jouer dans ces affaires de paysage ? Faut-il les écouter ou se passer d’eux ?

Formons l’hypothèse que se tourner vers les photographes du paysage ayant déjà une œuvre derrière eux peut être, sinon éclairant, du moins stimulant. Évitant de limiter le commentaire à l’oeuvre achevée, nous nous sommes tournés vers les auteurs : « Comment procédez-vous ? qu’est-ce donc, pour vous, un paysage ? ». Ils nous ont livré des secrets. Il résulte de l’entreprise une quinzaine de « Leçons de maîtres » contemporaines. La diversité des pratiques fut surprenante. Le temps long de la fabrique photographique du paysage, si souvent masqué par le paradigme envahissant d’instantanéité, apparaît au grand jour.

Le paysage est un enjeu majeur. Présent partout, parfois jusqu’à l’obsession, il reste cet inavouable auquel on se raccroche lorsque tout vacille ; ce qui n’a pas de nom, ce dont on déplore la perte, ce dont on souffre lorsqu’il s’abîme. « Ce qui m’a sauvé, ce sont les paysages ! » disait cette otage d’Al Qaïda, libérée après cinq mois passés dans les déserts du Niger et du Mali, sans livre, sans papier, sans crayon.
Ne laissons donc pas enterrer le travail des artistes, disparaître leurs œuvres. Écoutons les dans leur singularité, leur présence contemporaine. « Le seul véritable voyage, le seul bain de jouvence, écrit Marcel Proust [1], ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec les yeux d’un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux est (…) » .

La Fabrique photographique des paysages, Hermann, décembre 2017.

Notes

[1Marcel Proust, Pléiade III, 762.