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L’Empire du bien-être

Paul Soriano , 4 février 2019

Il y a un peu plus d’un siècle, lors de grandes batailles dont la victoire est encore célébrée, les États européens sacrifiaient sur le front plusieurs dizaines de milliers de citoyens par jour ; désormais, ils prennent le risque d’une révolte populaire pour en « sauver » une centaine par an. À l’époque on fusillait les déserteurs, de nos jours on punit et on taxe les contrevenants. Le Moloch changé en nurse, un peu autoritaire, certes, et grippe-sou, c’est tout de même un progrès. Mais si les hommes ont gagné en espérance de vie, qu’en est-il des peuples ?

Le premier ministre s’est félicité des résultats obtenus par la limitation de la vitesse à 80 km/h sur les routes secondaires : un baisse « historique » du nombre de tués, s’est exclamé cet homme d’ordinaire plus pondéré. Mais alors pourquoi s’en tenir là ? À soixante km/h nul doute que l’on ferait mieux encore. Et à zéro km/h, suggèrent les mauvais esprits, on se rapprocherait carrément du zéro mort. Édouard Philippe serait-il en fait coupable de laxisme ? Irresponsable  ?

Non, bien sûr. Il souffre peut-être d’un léger daltonisme politique, mais il sait bien qu’il y des limites à la limitation.

La mesure qu’il a prise et défendue contre les objections de ses adversaires et les réserves de ses amis, cette mesure qui fut sinon la cause du moins le déclencheur de la révolte des « gilets jaunes » (la fameuse goutte qui a fait déborder le vase), cette mesure est pourtant incontestable. Et c’est bien le problème…

Depuis quelques décennies, les contraintes et autres taxes infligées aux citoyens le sont toutes pour leur bien. Le bien commun. Nous ne sommes pas, comme le croit un vain peuple, victimes mais bénéficiaires de l’appareil répressif et fiscal proliférant attaché à l’empire du bien. Réduire la vitesse (sous peine d’amende et de retrait de points de permis de conduire), c’est sauver des vies humaines ; le paquet de cigarettes à dix euros, c’est moins de cancers du poumon, le litre de gazole à deux euros (demain) c’est la promesse d’un air pur (après-demain), etc. Partant du monopole de la violence légitime, l’État est en passe de s’arroger celui de la sécurité, voire du bien-être.

Sans compter les économies pour l’assurance-maladie et autres dépenses publiques – d’où un premier effet pervers : ces taxes thérapeutiques rapportent tellement d’argent (public) qu’on finit par espérer que les vices privés qu’elles combattent ne régressent pas trop vite… Comme disait, paraît-il, saint Augustin : mon Dieu, donnez-moi la chasteté, mais pas tout de suite… Tout en acceptant du bout des lèvres le « débat », le premier ministre assure qu’ « il serait fou de revoir l’ambition de la Sécurité routière à la baisse ». Et de la sécurité tout court ?

Les conséquences proprement politiques de cette politique-là sont désastreuses. Le fier citoyen est traité, au mieux comme un enfant, au pire comme un crétin irresponsable et vicieux, allant parfois jusqu’à détruire les instruments mis en place par les pouvoirs publics pour le condamner à être heureux. Résultat : sans les destructions de radars opérées par des « gilets jaunes », et d’après l’observatoire national interministériel de sécurité routière « 60 vies supplémentaires auraient pu être épargnées entre novembre et décembre ». Sur les réseaux sociaux, les amis du pouvoir en infèrent aussitôt : les gilets jaunes ont tué soixante personnes !

Pas seulement puéril, stupide et pervers, le peuple : criminel ! Et mal élevé ! Chaque fois qu’il s’en prend une nouvelle, au lieu de s’écrier « merci patron ! », le voilà qui répond « merde » à la place…

La question que devraient pourtant se poser Édouard Philippe et les autres, juste après s’être félicités un bon coup, est celle-ci : quel genre de démocratie pouvez-vous espérer d’un tel peuple ?