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Note de lecture

Jérusalem

Histoire d’une ville monde

Régis Debray, 13 avril 2018

Jérusalem, histoire d’une ville monde (note de lecture [1])

Qu’a-t-elle donc à nous dire, de loin, cette ville épileptique, hoquetant sans trêve de la transe de l’avenir, ce long sillage enflammé, cette Pythie dressée sur son éperon rocheux comme la prêtresse d’Apollon sur son trépied ? Quelle malédiction a-t-elle à nous dévoiler, et que nous fuyons de notre mieux ? C’est l’interrogation que soulève cette excellente synthèse sur Jérusalem des origines à nos jours, qui a su se placer à l’ombre de cette brûlante invocation signée Julien Gracq.

La Pythie de Delphes, médiatrice entre les immortels de l’Olympe et les mortels de Grèce, n’annonçait pas spécialement de bonnes nouvelles. La Pythie de Sion, qui s’adresse à nous tous, mortels occidentaux, a aussi du fatidique à nous communiquer, venu, lui, du Très Haut, et il n’y a pas à s’étonner qu’on fasse la sourde oreille, tant l’oracle est ingrat et le pronostic décourageant. Rien à voir avec la Résurrection promise avec un temps d’avance à ceux qui se rendent à Jérusalem pour y mourir, et ou s’y faire enterrer (le Jugement dernier sera entamé, selon les Écritures, dans la vallée de Josaphat, en contrebas). Le parcellaire de la Ville sainte est déjà à soi seul un premier Jugement – sur Dieu lui-même, les usages qui se réclament de lui et qu’il paraît autoriser. Le message à délivrer ? Un tragique renversement. Cet Être suprême commun à tous ne fait pas, en son lieu de prédilection et d’élection, communion mais division. Non seulement il y a loin de l’Unique à l’harmonique, mais en touchant le sol, le grand Miséricordieux a fait éclater l’animosité entre ses adorateurs mêmes, dans un quadrilatère assez exigu – 1 km2 – pour exaspérer les irritations du côtoiement et les systèmes immunitaires de chaque épiderme. Ce message crucifiant, cette contre-épreuve poussée au noir – nos touristes et pèlerins peuvent ne pas les voir ni les entendre, chaque surgeon de la racine abrahamique offrant aujourd’hui aux croyants, dans cette tour de Babel à l’horizontale, un parcours balisé, avec ses œillères et ses ornières. Mais celui qui musarde et enjambe les garde-fous entre les emprises, ne sort pas indemne de sa randonnée [2]. Une question sacrilège et triviale risque de le tarauder bientôt : à quoi bon se donner un Dieu unique, là-haut, si c’est pour se faire tant de misères, ici-bas, jusqu’à se foutre sur la gueule à la première occasion ? Là où il rêvait une Cité en indivision, il découvre une championne des périmétrages, où la Croix, le Croissant et l’Étoile se font sourdement la guerre, où chaque habitant se transforme bon gré mal gré en garde-frontière, où le refus d’accueillir et le rejet du voisin sont plus présents que partout ailleurs. Dans le salon mondial du monothéisme, l’autisme paraît à l’aise. Intéressant paradoxe, n’est-ce pas ?

Dieu étant bienveillant par nature et construction, l’homme créé à son image devrait logiquement aimer son prochain comme lui-même. Et la Cité du Dieu vivant, plus que toute autre, suer la bienveillance mutuelle par tous ses pores. C’est l’inverse. Loin de précipiter l’unité du genre humain, l’amour partagé du Dieu unique exacerbe l’affrontement de mémoires impartageables, chacune avec ses morts, ses nécropoles, ses sanctuaires et ses héros.

Si Jérusalem avait été fidèle à son concept, ou à sa légende, c’était le lieu tout désigné pour que s’y réunisse la « communauté internationale », à travers son institution la plus symbolique, les Nations-Unies. Suggérer, (comme je l’ai fait un jour en 2004) que l’ONU puisse installer son siège à Jérusalem, et non plus à New York, où la force nargue trop évidemment le droit, revenait à dire Chiche ! à la progéniture du Père éternel domiciliée à mi-chemin de l’Est à l’Ouest. Ne dit-on pas qu’autrui est supportable quand il nous ressemble, et qu’il est interdit de tuer au sein de la famille (voir le Décalogue) ? L’avant-garde toute indiquée du multilatéralisme aurait pu, à première vue, servir d’échantillon, exemplaire et contagieux, à la grande famille humaine exaltée par nos Déclarations univreselles. C’était oublier qu’un lien de parenté incite plutôt à se faire des crocs-en-jambe que des papouilles, et plus on exagère ses différences, plus on se valorise soi-même. Tant il est vrai que les deux étymologies de religio, relegere, recueillir et religare, relier, loin de se contredire, se conditionnent l’une l’autre : la zizanie et le rassemblement sont les pile et face de la même médaille. Nos reliques ne relient les uns qu’en les opposant à d’autres. Ce que le Dieu unique n’est pas parvenu à surmonter, semble-t-il, c’est ce qui ressemble à un invariant sans âge. Je coupe, donc je suis. Je me retranche, donc j’existe. Tous n’existe qu’en songe et sur le papier. En réalité, il n’y a que des eux et nous, chaque nous servant de eux à un autre nous, lequel, sans ce eux, ne pourrait prendre corps. En se déclarant la guerre, froide ou chaude, les communautés humaines se rendent étrangement service.

Voilà un pli fâcheux qui ne facilite pas la cohabitation, et encore moins la fraternité entre coreligionnaires. On ne saurait se réjouir de voir, au cœur du quartier chrétien, dans le Saint-Sépulcre, autour du cénotaphe christique, l’Anastasis, les bagarres et bisbilles entre moines orthodoxes, latins, arméniens et abyssiniens (ceux-là sont expulsés dans des gourbis sur le toit, ce sont les plus pauvres). Comme si rien ne pouvait arrêter, par une sorte d’impératif génétique propre à cette agglomération fractale, un dédoublement cellulaire, une course à l’encellulement et à l’exclusion poussée jusqu’au placard à balais ou à l’escalier de service.

En fait, et pour parler sans détour, le lieu de rencontre ou de collision des trois familles abrahamiques, devenu « la capitale éternelle et indivisible » de la branche aînée qui voudrait bien, et pour l’heure y réussit, la monopoliser, inspire au promeneur philosophe de vilains soupçons. Le premier : que le monothéisme ne soit pas un universalisme, apte à transcender les appartenances mémorielles, et à déjouer le toujours redoutable encastrement d’une foi dans une ethnie, à laquelle elle sert de carapace. Le second : que le monothéisme, malgré son apologétique, ne soit pas même un humanisme, au sens confédéral, aristotélicien et stoïcien du mot, selon lequel des êtres doués de raison, relevant d’une même espèce, ont tous même valeur et dignité. « L’universel, disait Michel Torga, c’est le local moins les murs. » Jérusalem, ce sont des murs moins l’universel, et le tout au nom de l’Un – ce qui n’incite pas le vagabond à la pensée correcte.

Évitons cependant de reprendre ici le vieux et faux procès du monothéisme, catégorie trop englobante pour dire le vrai, et même si, dans sa variante chrétienne, l’importation de la catégorie hellénique de vérité dans les conventions collectives de croyance n’a rien arrangé. Faire de l’Autre un ignorant crasse, indigne du moindre respect intellectuel et humain, ne prédispose pas à un « si tous les gars du monde se donnaient la main ». Un athée ou un polythéiste ne sont pas non plus des philanthropes-nés, pas plus enclins que les fidèles de Yahvé, d’Allah ou du Père Éternel à la sollicitude. L’hindouiste, qui respecte le vivant et les vaches, extermine fort à propos son voisin musulman (les Pakistanais sont au courant), et le bouddhiste Birman n’y va pas de main morte avec les Rohingyas. N’allons pas croire, cela dit, que l’antihumanisme soit le cadeau empoissonné des religions historiques (révélées et autres). Il est tout simplement le propre de l’Homo sapiens lui-même, dont le matériel génétique, avons-nous appris dernièrement, est similaire à 99,7 % à celui d’Homo neanderthalensis, et à 98 % à celui du chimpanzé. Disons que les comportements de subsistance et les relations intergroupes du sapiens territorialisé semblent assez consistantes pour tendre le bâton dans le même sens, parfaitement contraire à celui que recommande l’éthique, ainsi que tous les discours d’école, principes, lois et règlements destinés à exorciser, ou corriger à la marge, notre tenace condition animale et prosaïque. Qu’on se dise péripatéticien, confucéen, stoïcien, chrétien ou droit-de-l’hommiste, le cerveau reptilien reste ce qu’il est, et il suffit d’un coup dur menaçant l’existence du groupe retranché dans son intégrité, son territoire ou sa survie, pour que l’inéliminable refasse surface, au grand dam des couches du cortex dites supérieures mais trop tard venues pour faire contrepoids. Le soliste, dans le domaine des conduites, a une marge de manœuvre que l’orchestre n’a pas. L’individu isolé peut faire bande à part, à ses risques et périls, car il a la faculté de s’affranchir de certaines pulsions archaïques et contraignantes, de certains réflexes qu’impose la pression de sélection, dès que s’engage un struggle for life collectif. Le passage en revue des époques proposé par cet ouvrage récapitulatif met bien en valeur certains assouplissements épisodiques dans la ségrégation des espaces, avec certains mélanges de population dans les quatre quartiers de la vieille ville, chrétien, juif, arménien et musulman. On note avec bonheur une hybridation des sanctuaires respectifs durant l’époque ottomane (certaines églises servant de mosquées), le fameux Statu-quo de 1852 qui aménage des équilibres et un moment de plain-pied citadin lors de la révolution Jeune Turc. Interludes appréciables. Mais le passage d’un cadre impérial à un cadre national au début du XXe siècle, joint à la croissance démographique (70 000 habitants en 1914, 700 000 à présent), n’a fait qu’accentuer, finalement, l’esprit des lieux, qui est au confinement , tout l’opposé du Saint Esprit, qui est au communicatif. Malgré le magnétisme d’une vacance centrale — tombeau vide du Christ, Temple détruit, Prophète envolé – il reflète la passion du même propre à tout groupe organisé en manque d’altérité, d’après la règle apparemment universelle selon laquelle une identité collective est un combat et tout combat veut un ennemi. L’avoir sous la main, au coin de la rue, ne va pas sans danger mais somme toute, facilite l’existence.

***

Voilà donc un récapitulatif indispensable, à titre d’enquête approfondie sur la complexité historique d’une Ville Sainte et donc fantomatique (l’effet de présence d’une absence caractérise le religieux), avec sa stratigraphie culturelle, ses emboîtement patrimoniaux, son millefeuilles de traditions enchâssées les unes dans les autres (égyptienne, cananéenne, judéenne, assyrienne, babylonienne, hellénistique, asmonéenne, romaine, chrétienne, ottomane, britannique, israélienne). On peut du reste saluer comme un exploit anthropologique la façon dont cet indémêlable empilement d’époques et d’alluvions, ce souk monumental où tout porte à la confusion a pu être , au fil du temps, aussi bien quadrillé, découpé, étiqueté, pour donner son huis-clos à chaque canton ethnique, en guise d’espace vital.

Heureusement pour nous, et pour eux, les auteurs qui connaissent le mauvais accueil fait aux mauvaises nouvelles, et le bon fait en général aux Évangiles, se sont rachetés de leur réalisme en faisant œuvre pie en quatrième de couverture, qui aligne les antiennes édifiantes du catéchisme laïque. « Non, Jérusalem n’est pas un champ clos sur lequel se rejouerait le choc des civilisations, etc. » Vade rétro Satanas  ! Au loin ces « catégories douteuses » (quoiqu’indubitables et visibles à l’œil nu). Soulignons « les échanges et les influences réciproques ». On croit rêver. Mais ainsi l’exige le wishfull thinking d’une Union européenne, sous l’emprise d’un sabir d’Empire (qui n’est la langue natale d’aucun de ses membres). Open Jérusalem, c’est le titre en anglais du programme de recherches financé par le Conseil européen, sous l’égide duquel s’est mené ce beau travail collectif.

Dissoudre la patrie du cadenas, du passage interdit et du mélange prohibé dans l’obligeant nuage d’une Open City lisse et débonnaire, ouverte à toutes les confluences, ce ne serait pas seulement peindre en rose notre via crucis, et produire le négatif d’un paysage, classique opération idéologique. C’est au fond transporter en termes séculiers la foi eschatologique dans la Jérusalem céleste promise pour demain. C’est ratifier le bien fondé de Nietzsche dans son ironique Gai Savoir, « en quoi nous sommes encore pieux ». Certains lecteurs déploreront notre persistante incapacité à désenchanter le monde, pour le regarder tel qu’il est, tout cru. D’autres vanteront la politesse du flou, le besoin d’euphémisme, et la nécessité pour les chercheurs de mettre des gants pour rassurer le commanditaire.

Je dois confesser pour ma part un éclat de rire. La ville du Mur de séparation, des check-points et des chevaux de frise m’avait, jadis, fait regretter le manque d’une murologie, discipline à construire d’urgence quoiqu’encore orpheline. Ma paresse naturelle m’en a dissuadé (n’ayant plus l’âge des logies). Je n’ai même pas pu réaliser, shame on me, le film documentaire dont ce concours Lépine du barbelé, cette étonnante foire-exposition à ciel ouvert de toutes les expressions du « jusqu’ici et pas plus loin », m’avait donné l’envie : montrer tous les modèles techniques de clôture matérielle inventés par le génie humain et déployables dans l’espace – herse, chicane, grille, palissade, vitres blindées, porte double, barrière métallique, sans oublier les fils protecteurs du shabbat, dans le quartier orthodoxe de Mea Sharim. J’y ai renoncé : pas de producteur, et sans doute zéro spectateur. La médiologie ne nourrit pas son homme, c’est bien connu, mais voir ces souvenirs visuels revenir sous l’étiquette et le programme Open Jérusalem ne laisse pas d’étonner.

Un oxymore révélateur. De quoi ? Pas seulement de la langue de bois bruxelloise, chez des fonctionnaires passés maître dans l’art de regarder ailleurs. Mais aussi et surtout de notre commune expertise dans l’exercice du mentir-vrai, puisqu’on ne peut survivre, dans la bonne humeur, qu’en se cachant ce qu’il y a de navrant dans la réalité. On rêve, parce qu’il faut bien rêver. Et la Commission européenne n’a peut-être pas tort de mettre lâchement en dessous de la pile, motus et bouche cousue, le rapport annuel des Consuls européens de Jérusalem sur l’état des lieux et leur évolution dans la capitale du roi David (rien de réjouissant, sous l’angle « humanisme, tolérance et diversité »). Et pas seulement parce qu’il y a des démons, en Europe même où l’antisémite ne dort que d’un œil, à ne pas réveiller. Mais parce qu’il y a en tout un chacun une dépression à éviter. De même que nous appelons « authentiques » pour garder le moral les sources textuelles idéalisées et idéalisantes de nos livres saints, qui n’ont pas de traduction dans la réalité historique, nous nous évertuons à appeler déviantes, erronées, malheureuses ou contingentes les cruelles vallées de larmes qui découlent de nos rêves les plus enchanteurs. En quoi cet Open Jérusalem vient blasonner, d’une manière archétypale et symbolique, notre rapport immémorial et invinciblement fantastique à nos conditions effectives d’existence.

On peut voir dans cette énième dénégation du réel objectif l’expression d’une détresse effective et la protestation contre cette détresse. Marx n’avait pas tort de saisir les deux côtés de la religion. C’est sa vertu irremplaçable, et en pratiquant, en tout bonne foi sécularisée, cette devotio moderna européiste, les auteurs attestent qu’il n’est pas besoin d’aller à la synagogue, au temple et à l’église pour continuer à faire religion comme par devant, ou plus trivialement, à nous dorer la pilule, nous les pékins de bonne volonté.

Régis Debray

Notes

[1Jérusalem, histoire d’une ville monde des origines à nos jours, sous la direction de Vincent Lemire avec Katell Berthelot, Julien Loiseau et Yann Potin, Champs d’histoire, 2016.

[2Voir Un Candide en terre sainte, Gallimard, 2008 et en particulier les chapitre II et V.