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Les temps qui viennent : un regard médiologique

Hégémonie

par Paul Soriano

Publié le : 29 avril 2021. Modifié le : 18 juin 2021

De la domination à l’hégémonie, du hard-power au soft-power. Un cas d’école pour la médiologie…

Si l’on adopte la distinction proposée par Jean Baudrillard [1] entre « domination » et « hégémonie », on peut observer un processus médiologique intéressant : si la domination est essentiellement fondée sur le hard-power militaire, l’hégémonie doit tout à un soft-power, audiovisuel et, désormais, numérique.

Un régime de domination est politique et géopolitique, avec des frontières ; il implique des oppositions et des opposants (les dominés), il est polaire  ; il s’appuie sur un hard-power (des armées), même si un soft-power est déjà à l’œuvre : la propagande, notamment, qui emprunte les canaux de l’écrit puis de l’audiovisuel.

Un régime hégémonique se veut apolitique ou post-politique : une gouvernance entend se substituer aux gouvernements ; il est unipolaire, sinon totalitaire [2] : les opposants y sont considérés comme anormaux : délinquants, fous, déséquilibrés ; les dirigeants réfractaires comme des tyrans anachroniques (le tsar Poutine, le sultan Erdogan, l’empereur Xi-Yinpig…) ; une révolte (celles des Gilets jaunes, par exemple) s’y trouve dépouillée de toute dimension politique, pour devenir un simple « mouvement social ». Plus de frontières non plus, tout au plus des « lignes rouges », selon le concept proposé par Jean-Yves Chevalier.

Au tournant du siècle, le monde serait ainsi passé d’un régime de domination, politique (« normal ») à un régime post-politique (hégémonique) sans précédent. Cette mutation aurait deux causes principales : un événement historique bien connu (l’effondrement de l’URSS) et une mutation d’ordre médiologique moins soulignée : le soft-power (disons Hollywood et les GAFA) devient prépondérant par rapport au hard-power (disons l’OTAN).

En d’autres termes, un soft-power tout-puissant se substitue avantageusement à un hard-power défaillant (déconfiture irakienne, trente ans après sa déroute au Vietnam). Les GAFA font mieux que l’OTAN, et avec profit.

Plus précisément : le numérique aurait parachevé un processus que le soft-power audiovisuel avait déjà entrepris, les GAFA ayant « annexé » Hollywood (le produit de cette annexion s’appelle Netflix).

Certes, la chute de l’URSS a livré un monde bipolaire à l’autre puissance, et c’est ainsi que l’influence américaine a pu gagner en extension ; mais la médiologie est requise pour expliquer que ladite influence ait surtout gagné en intensité.

Précisons que le régime hégémonique ne se substitue pas purement et simplement au régime de domination : en termes de puissance, notre époque est géopolitiquement caractérisée, entre autre, par la montée en puissance de la Chine face aux États-Unis, mais en termes de soft-power, le match est plié : la Chine a certes ses propres GAFA (les BATX), mais il lui manque, outre le globish, langue de l’hégémonie, Hollywood (et Netflix), et la pop-culture : l’hegemon qui chante et qui danse. Et surtout la combinaison implacable de ces facteurs.

Pied de nez

Pied de nez. Oscars 2021 : la « Chinoise » Chloe Zhao obtient le prix de la meilleure réalisatrice (seconde femme dans l’histoire des Oscars) pour Nomadland, drame américain (Searchlight Pictures) qu’elle a écrit, monté et réalisé. Déjà Lion d’or à la Mostra de Venise – ce qui s’appelle anticiper les désirs du maître ?

On notera que l’hegemon, est moins un maître qu’un guide, celui qui marche en avant (en marche ?). Hegemonicon (Gaffiot), c’est le principe directeur, dans les actions, en particulier dans la métrique poétique et la danse… Le métronome est un maîtronome (Médium 41, « Rythmes »).

En régime d’hégémonie, il n’y a donc plus d’opposant, plus d’extériorité, plus d’« autre »… Logiquement, la menace ne peut venir que de l’intérieur, ou plutôt de la « logique » intrinsèque, du « logiciel » de la puissance hégémonique.
Reste à savoir, pour les temps qui viennent, ce qui pourrait encore, faire exploser, crever (ou plutôt imploser ?) l’hégémonie…

Mais si le régime hégémonique est (ou se veut) « post-politique », cela signifie aussi qu’on n’y ferait plus de distinction entre un domaine particulier (le politique) et… tout le reste, l’économique, le scientifique, le technique, le culturel, etc. : c’est tout-un. Et ce tout un, la « société globale » en somme, se trouve asservi à technologie, via le « numérique » – c’est le soft-power qui est proprement hégémonique…

Il forme un véritable milieu (le « virtuel ») et il affecte aussi le « réel », jusqu’à notre sentiment de l’espace et du temps, de la réalité ou de la vérité, via ces « interfaces » dont le smartphone est l’instrument le plus répandu … Et il entend aussi faire l’économie des « institutions » de l’ancien monde, toujours inscrites dans un espace politique, en leur substituant des « plateformes » socio-techniques globales, ces « réseaux sociaux », si bien nommés (en français), puisqu’ils tendent à devenir le social tout court.

Ce projet est conforme à l’idéologie de la communication, et à celle du marché : il suffirait d’interconnecter via une « plateforme » tous les habitants de la planète et leur permettre ainsi d’ « échanger » ou de « partager », pour qu’ils vivent enfin dans la paix, le bonheur et la prospérité – tout en faisant la fortune des dirigeants-propriétaires desdites plateformes (ce qui moins souligné).

Une plateforme, c’est un peu l’idéal du marché. Et que sont les réseaux sociaux, sinon un hypermarché, avec un café du Commerce pour converser ?

Propagation : comment opère l’hégémonie

Notes

[1Le Mal ventriloque, inédit publié par les Éditions de L’Herne en 2008, à la suite de « Carnaval et cannibale », extrait du Cahier de L’Herne Baudrillard, no 84, 2004.

[2Confirmation : le totalitarisme ne serait pas un régime politique à proprement parler, il signerait plutôt la fin du politique.