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Argent ou monnaie ?

La Rédaction , 20 novembre 2015

La distinction n’est pas si aisée. Ainsi, lorsque Serge Gainsbourg brûle devant les caméras un billet de 500 francs, l’émotion que soulève ce geste s’explique par le fait qu’il porte atteinte non seulement à son argent, à hauteur de 500 (francs), ce qui est son droit même si cela peut choquer ; mais ils s’en prend aussi à notre monnaie, ce billet de (500) francs, ce qui est un crime de lèse-majesté.

Les manuels d’économie ne définissent la monnaie que par ses fonctions (mesure, échange, réserve), ses formes (métallique, fiduciaire, scripturale), ou ses qualités (divisibilité, fongibilité, universalité, du moins dans un espace monétaire donné.

La monnaie est un bien public, elle est nôtre (« dans un espace monétaire donné »).
Sa dimension politique se révèle dans le dessin des territoires monétaires. Si la monnaie requiert un consensus, elle en est aussi bien l’instrument, symbole d’autant plus « parlant » qu’il passe quotidiennement entre toutes les mains. Dans l’ordre géopolitique où les taux de change sont des armes, la monnaie est une ressource stratégique : autrefois les métaux précieux, désormais une monnaie acceptée hors des frontières du pays émetteur, tel le dollar, monnaie de l’Empire, à défaut de monnaie « globale ». Le futur de la monnaie se dessine selon les scénarios géopolitiques de reconfiguration des « nous » qui confrontent le local, le global et les échelons intermédiaires [1].

L’argent, c’est le mien ou le tien, privatisé. Alors que la monnaie est en quelque sorte objective (elle est vraie ou fausse), l’argent s’expose au jugement de… valeur, mais au sens moral du terme : il est bien ou mal gagné.

La plupart des langues disposent de termes différents pour les distinguer, mais elles les confondent le plus souvent et donnent la préférence à l’un de ces termes pour qualifier indifféremment l’une et l’autre. Le français, plus rigoureux, n’échappe pas toujours à la confusion : « par ici la monnaie » signifie bien évidemment « par ici l’argent ».

Mais il ne s’agit pas seulement d’ambiguïté linguistique : le fait que le même bien public soit en même temps l’instrument d’accumulation privée de la richesse est source de réelles tensions.

De nos jours, l’essentiel de la fortune des riches est constitué par des titres de propriété de plus en plus éloignés des biens réels qu’ils représentent, et qui ne valent que par leur expression monétaire : autant dire que la richesse de quelques-uns requiert le consentement implicite de tous.

Notes

[1Benjamin J. Cohen, The Future of Money, Princeton University Press, 2004.