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Ouverture par Michel Melot et Régis Debray
NOUVELLES DU FRONT
Actualité et permanence des frontières par Michel
Foucher
La frontière est l’objet géopolitique par excellence,
car elle manifeste le plus clairement l’articulation étroite
entre le politique et le territoire. À quoi servent les frontières
? Quelles sont leurs fonctions ? Une frontière est une ligne
de partage de souverainetés : c’est là qu’expire
une souveraineté, nous disent les juristes du droit international,
et qu’en commence une autre. Même si l’on passe de
Strasbourg à Kehl sans s’arrêter, arriver en Allemagne
signifie aborder un pays fédéral, avec une autre histoire,
une autre culture, etc. Les frontières et les discontinuités
territoriales ne disparaissent pas. Ce sont les fonctions des frontières
qui changent. Ainsi, en Europe, s’effacent certaines fonctions
de barrières.
Michel Foucher est géographe et diplomate, professeur à l’École
normale supérieure de Paris depuis 2007, membre du Conseil des
affaires étrangères a été conseiller d’Hubert
Védrine (1997-2002), directeur du Centre d’analyse et
de prévision du ministère des Affaires étrangères
(1999-2002), ambassadeur de France en Lettonie (2002-2006) et commissaire
de l’exposition Frontière(s) Lyon, Barcelone, Lille (2006-2007).
Dernier livre paru : L’Europe et l’avenir du monde, Odile
Jacob, 2009
Territoire et conflit par François-Bernard Huyghe
Pas de guerre sans frontière, pas de frontière sans guerre
(au moins comme péril à exorciser). Dans son étymologie
française, « frontière » est un concept militaire.
Apparu en 1213 pour désigner une armée qui établit
sa ligne de front, le mot renvoie à la limitation entre deux États à partir
de 1360. Cette ligne invisible sert d’isobare entre puissances
et volontés politiques : elle en transcrit l’équilibre
sur la carte.
François-Bernard Huyghe est docteur d’État en sciences
politiques. Il dirige des recherches en sciences de l’information
et de la communication. Médiologue et spécialiste des
stratégies de l’information, il est expert à l’IRIS.
Dernier ouvrage : Maîtres du faire croire. De la propagande à l’influence,
Vuibert, 2008.
La terre de personne par Claudia Moatti
Sur la Table de Peutinger (Segm X, 2), copie médiévale
d’un Itinéraire du IVe siècle de notre ère,
représentant les routes de l’Empire romain, le réseau
des villes, autant d’étapes pour le voyageur, un espace
vide porte deux inscriptions : fines Romanorum, « territoire
limitrophe des Romains » ; et fines exercitus syraitice et commercium
Barbarorum, « territoire limitrophe de l’armée de
Syrie et espace d’échanges avec les Barbares ».
Dans le désert, lieu de confins mais aussi d’échanges,
animé par la présence de l’armée, la circulation
des barbares et des marchandises, à quoi riment les frontières
? Où passe réellement la limite, alors que d’autres
espaces, eux aussi contrôlés par Rome, s’ouvrent
au-delà du territoire désigné comme romain ? L’histoire
nous apprend que l’inscription d’un groupe dans un territoire
n’implique pas toujours le tracé d’une limite, que
certaines sociétés connaissent des pluriterritorialités,
que d’autres construisent des territoires discontinus aux frontières
floues et fluctuantes. La délimitation ne serait donc pas un
mode d’opérer universel ?
Claudia Moatti est professeur à Paris VIII et à l’University
of Southern California (Los Angeles). Ses deux derniers livres parus
: La République dans tous ses états, en collaboration
avec M. Riot Sarcey, Payot, 2009, et Le Monde de l’itinérance
en Méditerranée, de l’Antiquité à l’époque
moderne. Procédures de contrôle et d’identification,
en collaboration avec W. Raiser et C. Pébarthe, Ausonius, 2009. Technologies de la frontière par Catherine Bertho Lavenir
La médiologie nous incite à considérer la frontière
sans en négliger la matérialité. Considérons
les frontières des États. On identifiera sans peine trois éléments
fondamentaux qui intéressent le médiologue : la technologie
qui porte le message ; le message lui-même et sa portée
symbolique ; l’institution enfin, qui assure la transmission
dans le temps et permet la communication dans l’espace.
Matérielle, la frontière est, en premier lieu, « naturelle ».
Rivières, ruisseaux, pierres plates, ormes et chênes,
permettent, on le verra, d’identifier les limites. Elle est aussi
fabriquée de main d’homme : la frontière sera alors
succession de bornes, de croix, de panonceaux, mais aussi muraille,
mur, fossé ou ligne de barbelés. Discontinue, elle prendra
la forme d’un chapelet de forts, de places militaires, de bureaux
de douane.
Catherine Bertho Lavenir est professeur
d’histoire culturelle à l’université Sorbonne
nouvelle-Paris III. Ancienne élève de l’École
des chartes, elle est spécialiste d’histoire culturelle
des techniques. A publié La Roue et le stylo. Comment nous sommes
devenus touristes (Odile Jacob, 2000) et Histoire des médias
de Diderot à Internet (avec Frédéric Barbier,
Armand Colin, 2009).
Berlin-Genève par Gabriel Galice
La frontière politique définit un territoire. Définir
signifie 1) déterminer par une formule précise, 2) caractériser,
3) préciser l’idée de, 4) fixer les limites de,
définir un lieu, un terrain, une surface (1). Fernand Braudel
: « Être logé, c’est commencer d’être.
La France a eu très tôt des frontières, elle a
eu très tôt son logement, avant même d’exister
de façon formelle. Ces frontières héritées,
conquises, reconquises, ont délimité un espace énorme
s’il est, comme il convient, mesuré à la lenteur
des communications d’autrefois. […] Le tout au prix d’un
invraisemblable déploiement de forces, de patiences, de vigilance
(2). »
Gabriel Galice est docteur de l’université de Grenoble,
vice-président du GIPRI (Institut international de recherches
pour la paix à Genève). Son dernier livre est Du peuple
nation. Essai sur le milieu national des peuples d’Europe, préface
de Jean-Pierre Chevènement, Mario Molla éditions, 2002.
Sans frontières, mais pas sans passeports. Questions à Rony
Brauman
Une curiosité, d’abord. D’où vient le nom
de Médecins sans frontières ? Était-ce une protestation,
et, si oui, contre quoi ? Et quelle en était l’ambition
?
Le nom de MSF ne provient pas d’une protestation mais d’une
affirmation. On peut s’en convaincre au vu du nom précédent
donné par Bernard Kouchner et ses amis à l’association
qu’ils avaient fondée à la suite de leur expérience
au Biafra : Groupe d’intervention médico-chirurgicale
d’urgence (GIMCU). L’espace d’intervention de ce
groupe n’est pas précisé dans l’intitulé,
mais il s’agit bien entendu du monde. Le corps souffrant à apaiser,
le corps blessé à réparer, sont déclarés
comme valeur et comme programme, dans une affirmation d’universalité de
la blessure et de la maladie. Ils sont passés de GIMCU à Médecins
sans frontières, d’une description à une allégorie,
ce qui sonnait beaucoup mieux. Jeunes sans frontières, une association
de voyages pour étudiants, existait déjà, l’idée
d’un monde rendu accessible par les charters aériens était
nouvelle et cette capacité nouvelle, de mobilité intercontinentale était
au cœur du projet. De même que la médecine d’urgence,
qui s’organisait sous la forme du SAMU, dont la raison d’être était – et
demeure – d’amener l’hôpital vers le patient,
avant d’amener le patient à l’hôpital. L’ambition
initiale des fondateurs de MSF, telle qu’elle est décrite à l’époque, était
la création de ce corps international d’urgentistes, mais
elle a varié par la suite.
Rony Brauman est médecin, cofondateur de Médecins sans
frontières.
L’Oyapock, frontière impossible par René Nouailhat
Quand on parle des frontières de la France, on oublie souvent
que la plus longue est celle avec le Brésil : plus de cinq cents
kilomètres entre le nord de l’État brésilien
de l’Amapá et le sud de la Guyane française. Une
frontière paradoxale à bien des titres, emblématique
des mutations en cours.
Cette frontière est en pleine forêt amazonienne, au cœur
de cette immense profusion végétale où les chemins
sont essentiellement des cours d’eau, et où les grands
fleuves délimitent naturellement des territoires.
René Nouailhat est spécialiste d’historiographie
du christianisme. Il a fondé l’Institut de formation à l’étude
et à l’enseignement des religions au Centre universitaire
de Bourgogne, à Dijon. Son dernier livre paru : Enseigner le
fait religieux, un défi pour la laïcité, Nathan,
2004.
LES FRONTIÈRES DU VIVANT
Le minéral et le vivant par Jean-Paul Poirier
Dans mon enfance, un petit jeu de société consistait à faire
deviner à un joueur le nom d’un être choisi, en
son absence, par le reste du groupe. La première des questions
successives par lesquelles le joueur s’approchait de la réponse était
traditionnellement : « Animal, végétal ou minéral
? » Rien qui tombe plus sous le sens que la distinction entre
le règne Minéral et celui du Vivant, Végétal
ou Animal ; en règle générale, sans qu’il
soit besoin d’être savant, tout un chacun est capable de
classer correctement un objet naturel. Toutefois, les choses n’ont
pas toujours été aussi simples… et à y regarder
de plus près, peut-être même de nos jours, pourrait-on
se poser quelques questions sur l’imperméabilité des
frontières entre les règnes (1).
Jean-Paul Poirier est membre de l’Institut, physicien émérite
de l’Institut de Physique du Globe de Paris, directeur du département
des géomatériaux, conseiller scientifique au Commissariat à l’Énergie
Atomique. Dernier livre paru : La Terre, mère ou marâtre
?, Flammarion, 1998.
La chute du mur entre les espèces par François-Joseph
Lapointe
«
Qui dira où commence et où finit l’individualité,
si l’être vivant est un ou plusieurs, si ce sont les cellules
qui s’associent en organisme ou si c’est l’organisme
qui se dissocie en cellules ? » Henri Bergson, L’Évolution
créatrice.
L’origine des espèces de Charles Darwin ne contient qu’une
seule figure : un arbre phylogénétique qui illustre sa
théorie de la descendance avec modification ; une représentation
fictive de la radiation évolutive d’un genre hypothétique
qui a servi à la formation, voire à l’endoctrinement,
de plusieurs générations de systématiciens ; un
diagramme lithographique apparaissant à la page 117 de la première édition
du livre et qui, encore aujourd’hui, fait l’objet de nombreux
débats.
Tout biologiste sait comment « lire » une phylogénie.
La racine, à la base de l’arbre, représente l’origine
de toutes les espèces, qu’elles soient vivantes ou fossiles.
Les branches qui se subdivisent illustrent la séparation des
différentes lignées – c’est le processus
de spéciation ou de « création » de nouvelles
espèces à partir d’une espèce parentale.
Les feuilles, au bout des branches, sont tantôt des espèces
contemporaines, tantôt des espèces éteintes. L’enracinement
impose une direction à un arbre, du bas vers le haut (ou l’inverse
pour les représentations de phylogénies enracinées
dans le ciel), des ancêtres vers les descendants, un tracé à sens
unique avec de nombreux culs-de-sac – la fin d’une lignée,
son extinction. La multiplication des rameaux à partir d’un
tronc commun reflète la divergence des espèces. Cette
divergence même est à l’origine de la diversité biologique – la
biodiversité moderne.
François-Joseph Lapointe est Ph D en sciences biologiques, université de
Montréal (1992). Chercheur postdoctorant, University of Wisconsin
Zoological Museum, USA (1992-1994). A publié quatre-vingts articles
scientifiques et dirige actuellement le Laboratoire d’écologie
moléculaire et d’évolution (LEMEE) à l’université de
Montréal. En 2009, il était chercheur invité au
Muséum national d’histoire naturelle à Paris.
Frontières animales par Pierre d’Huy
Des espaces limités par des frontières, la nature n’en
est pas avare. Selon qu’on va jouer de la focale vers l’avant
ou vers l’arrière, le monde animal ne livre en réalité qu’une
succession d’espaces délimités, à commencer
par celui, lisible et circonscrit, de la membrane de chacune des milliards
de cellules de ses êtres vivants. La description de la frontière
naturelle, c’est d’une certaine façon la description
basique de la limite de l’identité de ses entités.
C’est bien parce que cette chose ne se confond pas avec son voisinage,
parce qu’elle est délimitée, qu’il devient
possible de la détecter, puis de la définir en la dénommant.
Ce faisant, toute frontière crée du lieu, du lien,
du langage.
Pierre d’Huy est consultant international en management de l’innovation
et maître de conférences associé à l’université Paris
IV-Celsa Sorbonne. A publié : L’Imagination collective, Éditions
Liaisons sociales, 2007.
Le corps, nouvelle frontière par Françoise
Gaillard
«
Le corps, déjà entraîné dans les métamorphoses
par l’action conjointe des technologies du vivant et des autres,
pourrait ne plus être la seule manifestation d’une présence
humaine sur une terre où auraient surgi des doubles biologiques
: les clones, des doubles techniques : les humanoïdes et des « multiples » immatériels
issus du monde virtuel. » Georges Balandier
Connaissez-vous ArtClone ? C’est un magasin de modifications
corporelles assistées par le génie génétique.
Sur son stand virtuel, des brochures publicitaires proposent différents
services à grand renfort de slogans racoleurs. Xénogreffes
: l’esthétique moléculaire pour changer votre apparence.
Retexturage : large choix de textures épidermiques et capillaires.
Recombination interespèces : hybridez-vous avec vos animaux
préférés (1) !
Françoise Gaillard est philosophe, enseigne à l’université Paris
VII, est membre du comité de rédaction de la revue
Esprit. Son dernier livre paru est Diana Crash, Descartes et
Cie, 1999.
Les terres promises d’Amos Gitaï. Entretien
avec Pierre-Marc de Biasi
Ton travail de cinéaste s’est transformé, pendant
les années 80, ici, en France dans la période où tu
as dû vivre hors des frontières d’Israël. C’est
la période où tu es passé d’une recherche
sur le documentaire à ce qu’on a appelé les « fictions
d’exil ». Toi qui es né en Israël, après
48, tu as fait l’expérience forcée de la diaspora
en étant rejeté de ton pays : une expérience qui
coïncide avec un tournant majeur dans ton travail puisque c’est à ce
moment-là que tu as franchi la frontière du genre pour
devenir réalisateur de fictions, même si tu n’as
pas abandonné le film documentaire.
Oui. Je me suis installé en France après la première
guerre du Liban. En bon Juif, je me suis laissé transporter
vers d’autres frontières par les grandes vagues de l’histoire.
Jusqu’en 1982, en Israël, j’avais surtout travaillé pour
la télévision, dans le domaine du film documentaire ou
de la vidéo expérimentale. Le documentaire House, qui
suivait l’histoire d’une maison palestinienne investie
par des Israéliens, m’avait attiré pas mal de critiques
en 1980, mais quand j’ai fait Jounal de campagne, en 1982, pendant
et après la guerre du Liban, l’hostilité à mon
travail et à certaines réalités que je voulais évoquer
au sujet du Moyen-Orient est devenue si forte que j’ai dû m’en
aller. Les gens m’ont clairement expliqué que je n’avais
plus rien à faire en Israël. C’est cette pression
qui m’a amené ici, en France, pour ce que je croyais être
au départ une simple parenthèse d’un ou deux mois,
et qui a finalement duré sept ans. Ma femme Rivka a été un
compagnon de route formidable : elle a accepté d’être
déracinée et réenracinée ici, puis à nouveau
déracinée et réenracinée quand on a quitté la
France pour revenir en Israël, en 1993… Et puis il y a eu
la seconde guerre du Liban, et me revoilà en France… Ce
genre d’expérience se traduit toujours par une sorte d’extension
de tes origines et de tes virtualités : on te retire quelque
chose de charnel, tu dois te refonder, mais tu y gagnes aussi en énergie
et en compréhension. L’exil, c’est un dialogue,
pas toujours facile à vivre moralement et intellectuellement,
mais nécessaire et fécond. De toute façon, dans
certaines circonstances, il faut savoir dire non et partir, sinon tu
perds ton identité. Mais c’est compliqué. Israël
est un pays que j’aime et qui me gêne, c’est un territoire
qui m’intéresse. Donc, c’est bien en France que
je me suis mis à la fiction, mais, à un certain moment,
j’ai décidé de poursuivre ce travail en Israël.
Pierre-Marc de Biasi est directeur
de recherche au CNRS et de l’ITEM,
président du Conseil scientifique de l’IMEC et producteur
délégué à France Culture. A réalisé plusieurs
films pour Arte et le Centre Pompidou. Il a reçu en 1989, le
Prix de la critique de l’Académie française pour
Carnets de travail de Gustave Flaubert, Balland. Son dernier livre
paru : Gustave Flaubert, Une manière spéciale de
vivre, Grasset.
SALUT L’ARTISTE
Ernest Pignon-Ernest : Le perce-muraille
Avec Ernest Pignon, même les « murs de sécurité » ne
sont plus en sécurité. Il les prend à leur propre
jeu : d’un pan de béton brut, il fait un panneau d’exposition.
Faits pour nous empêcher de voir ce qu’il y a derrière,
il s’en sert pour nous faire voire ce qu’ils auraient voulu
nous cacher : des hommes, connus ou inconnus ; des martyrs oubliés
; des corps dans toutes les positions. Feintés, enfoncés,
les murs. Qu’ils veuillent nous boucher l’horizon en Afrique
du Sud, en Palestine, à Paris ou à Naples, murailles
décrépies, pan coupé, trumeau en ruine, ou barrage
flambant neuf, ils n’auront jamais le dernier mot. Un judoka
de l’image-symbole pour qui il n’y a pas de bâillon
de pierre qu’on ne puisse soulever, pas de no man’s land
dont on ne puisse faire gicler l’ombre d’un disparu, tel
un remords enfin avoué : Maurice Audin à Alger, Mahmoud
Darwich à Jérusalem, le malade du Sida à Johannesburg,
l’expulsés avec son baluchon à Paris, la Vierge
du Caravage à Naples.
LA FRONTIÈRE AU DÉFI DU RÉSEAU
Entrouvert : périmètres de la personne en hypersphère
par Louise Merzeau
Derrière le fantasme du sans-frontiérisme, on trouve
souvent le postulat que l’hypersphère serait l’ennemie
de la frontière. L’image d’un « lissage universel
par le Net, équidistance de tout et de tous » (Régis
Debray), domine les représentations. Non seulement parce que
le réseau enjambe techniquement les distances, les législations
et les langues. Mais, plus fondamentalement, parce que l’idéologie
médiatique suspendrait les démarcations entre communication
et savoir, public et privé, réel et virtuel, etc. Cette
antienne, qu’on retrouve sous la plume des plumitifs, sous le
clavier des journalistes et sous l’écran tactile des dirigeants
de Facebook, mérite qu’on s’y attarde, pour départager
les moulins des véritables objets à combattre.
«
Habiter le réseau comme un monde » est certes autre chose
que « mettre le monde en réseau ». Mais justement,
qu’est-ce que c’est ? De quoi est faite la peau de l’animal
numérique, quels sont les contours de l’individu connecté et
qu’en est-il exactement de ce brouillage des frontières
entre public et privé qui sert d’étendard aux discours
sur la société de la transparence ?
Louise Merzeau est maître de conférences en sciences de
l’information et de la communication à l’université Paris
Ouest-Nanterre-La Défense et membre du laboratoire CRIS (Centre
de recherche en médiation des savoirs). Elle poursuit parallèlement
une activité de création photographique et numérique,
sur des thèmes qui croisent ceux de sa recherche (traces, mémoire,
supports...).
Les murs de l’argent par Charles-Henri Filippi
«
Sans territoire pas d’échappée, sans échappée
pas de territoire », Régis Debray.
Dans la montée du capitalisme financier, c’est bien l’échappée – hors
de la frontière et de la règle – qu’avant
tout nous percevons. Mais, si la frontière n’est, in fine,
que ce qui unit et sépare, forme une identité et délimite
un pouvoir, l’universalisme du marché ne serait-il alors
qu’une apparence, un nuage de fumée qui dissimule transitoirement à nos
yeux les nouvelles frontières du monde qui se construit ? Quand
une frontière semble s’effacer, n’est-ce pas tout
simplement qu’une autre émerge, peut-être moins
visible, mais plus déterminante, créant de nouvelles
solidarités et de nouvelles exclusions, cristallisant de nouveaux
rapports de forces ? C’est cette idée du mouvement et
de la mutation de la frontière qui doit guider pour essayer
de déceler, au-delà d’un « sans-frontiérisme » de
façade, les barrières nouvelles que construit la société de
marché, autant que celles qu’elle brise ou prétend
briser.
Charles-Henri Filippi, diplômé de l’Institut d’Études
Politiques de Paris, commence sa carrière à l’inspection
des Finances (1979-82), avant de devenir membre du cabinet du ministre
du Budget (Laurent Fabius), puis du ministre de l’Économie
(Jacques Delors). Il est nommé président-directeur général
d’HSBC France en 2004. En 2008, il fonde Alfina, société de
conseil en investissement, qui se rapproche de Weinberg Capital Partners
en 2009. La ville sans rempart par Philippe Vuaillat
Il nous aura fallu plusieurs millions d’années d’équilibre
sur notre branche du grand arbre de l’évolution pour passer
du nid aux premiers essaims un peu sophistiqués qu’on
appellera « villes ».
La vie collective (en grottes, camps, villages puis villes) a,
depuis quarante à cinquante mille ans, accéléré l’invention,
la production et la diffusion d’outils de médiation dans
l’espace et dans le temps. Depuis cinq à sept mille ans
(les premières villes, à peine 1/1000 du temps de notre
espèce), ces outils ont été constamment améliorés
par les « improductifs » (au sens de food production) que
le développement d’une agriculture capable de surplus
permit alors de nourrir « en ville » : gouvernants, religieux,
scribes, négociants, guerriers, mathématiciens, astronomes,
ingénieurs, artistes, etc.
Philippe Vuaillat est actuellement chargé de missions à la
direction générale d’une société d’ingénierie
du groupe Caisse des dépôts : développement de
la compétence ferroviaire et urbaine au sein de la filiale espagnole
; missions de conseil (Réseau ferré de France, transports
de la généralité de Catalogne). Administrateur
de la société Transitec (Lausanne), bureau d’ingénierie
spécialisé dans la mobilité, l’urbanisme
et l’aménagement des territoires.
Le patrimoine illimité par Michel Melot
L’instauration par l’Unesco d’un patrimoine culturel
mondial, en 1972, consacre le postulat selon lequel l’humanité a
des intérêts et des biens communs. Les biens communs de
l’humanité – qu’il s’agisse de l’atmosphère,
du Pôle Sud, de la Lune ou des bancs de poissons qui ignorent
les frontières des eaux territoriales – ne cessent de
poser problème aux juristes, confrontés à ce paradoxe
d’un bien sans propriétaire. Pour reconnaître le
caractère commun de ces biens et apprendre à les gérer
comme tels, encore faudrait-il que l’humanité puisse être
considérée comme une collectivité de plein droit.
Or, s’il est certain que l’humanité a des intérêts
communs, au moins celui de sa survie – que nous rappellent avec
de plus en plus d’insistance les écologistes (« Sauvons
la planète » est devenu un slogan) –, elle n’en
forme pas pour autant une collectivité ordinaire par ce seul
fait qu’elle serait la seule à ne pas avoir de frontière.
Une telle collectivité sans altérité n’est-elle
pas monstrueuse, ou, à tout le moins, utopique ? Comment caractériser
une personnalité qui n’a pas d’alter ego ? N’ayant
pas d’extérieur, elle n’a pas de concurrent, pas
d’ennemi déclaré, et, pis encore, elle n’a
pas de chef : une collectivité sans chef peut-elle se gouverner
elle-même ? Y a-t-il un patrimoine sans pater ? Longtemps un
dieu providentiel a joué ce rôle. Hélas, les dieux
sont trop nombreux, même au sein des monothéismes. L’ONU
semble le candidat le plus acceptable, même si d’autres
instances internationales fleurissent : OMC, OMPI, TPI, ONG…
Michel Melot est ancien élève de l’École
des chartes. Il a été conservateur au département
des estampes et de la photographie à la Bibliothèque
nationale, puis directeur de la Bibliothèque publique d’information
du centre Pompidou et président du Conseil supérieur
des bibliothèques. A été chargé de l’Inventaire
général du patrimoine au ministère de la Culture.
Dernier livre paru : Daumier. L’art et la République
(Les Belles Lettres, 2008).
Je les aime, je les déteste par Gilles Lapouge
Sur plusieurs d’entre nous, j’ai un avantage. Je ne suis
ni un universitaire, ni un scientifique, ni un savant. Je n’ai
pas de « surmoi » culturel. Je peux me balader dans mon
exposé à ma guise, en empruntant des chemins d’ombre
et des frontières mal gardées. Le plus agréable,
c’est que je peux me surprendre moi-même en découvrant,
au hasard de ma randonnée, des paysages que je ne connaissais
pas.
De ces frontières, je voudrais traiter comme d’un roman,
ce qui m’autorise à me contredire moi-même. N’est-ce
pas là une des commodités de l’art romanesque ?
Il ne connaît pas le principe de non-contradiction. Il consacre
trois cents pages à montrer que son héros est méchant
et gentil, qu’une femme est laide comme la Bérénice
d’Aragon et belle comme la Bérénice d’Aragon.
Je veux expliquer par là que les frontières, je les aime
et je les déteste. Je voudrais me délivrer de leur loi,
et si elles s’effacent, je crie « au secours ».
Gilles Lapouge a été rédacteur économique
au Brésil de O Estado de São Paulo, puis a collaboré à Combat,
Le Monde, Le Figaro littéraire et à « Ouvrez les
guillemets ». Depuis 1956, il est correspondant européen
du journal brésilien O Estado. Derniers livres parus : La Légende
de la géographie, Albin Michel, et La Maison des lettres, Phébus,
2009.
TROUBLES DE L’IDENTITÉ
Bricolages identitaires par Paul Soriano
On ne naît pas femme, on le devient (Simone de Beauvoir)
Deviens ce que tu es (Nietzsche)
En être ou ne pas en être ? Comment définir et délimiter
une « identité », sexuelle, ethnique, nationale
ou religieuse ? Quel rapport entre ces formations sociales aux frontières
incertaines et l’identité d’un sujet, ce qu’il
est ou ce qu’il devient, à travers ses appartenances,
allégeances et dissidences ? Si les marqueurs identitaires exhibent
une soumission au collectif, un sujet sait en jouer dans sa quête
de distinction.
«
Identité » fait partie de ces mots troublants qui évoquent
quelque chose et son contraire, le même et le tout à fait
singulier, à nul autre pareil. De surcroît, les mots qui
la disent empruntent le plus souvent au collectif (ethnique, culturel,
religieux, national…) ou à un rôle social : citoyen,
professionnel, syndicaliste… Si bien qu’on se distingue
en faisant comme les autres. Le rapprochement avec la mode s’impose,
d’autant que la consommation contribue désormais à l’offre
de marqueur, identitaires. Et c’est donc en multipliant les allégeances
que l’on tend vers l’unique. Le choix est vaste, entre
formations identitaires concentriques (Français, Breton, l’une
spécifie l’autre) et formations disjointes ou sécantes
(Français et musulman). Les migrations, les conversions, la
chirurgie, la psychanalyse et toutes sortes de prothèses atténuent
les distinctions entre identité reçue (ou subie), choisie
et, désormais, consommée.
Paul Soriano, après avoir dirigé un institut de prospective,
est actuellement chargé de mission à la direction de
la stratégie du groupe La Poste.
Frontières de l’universel par Maurice Sachot
Trois régimes culturels majeurs sont actuellement en conflit
dans l’espace français. Le premier est bien antérieur à la
création de la nation française, puisqu’il s’agit
de la christianité. Le deuxième est spécifiquement
français et a pris forme avec la Révolution française,
le républicanisme laïque. Le troisième, s’il
a des origines fort lointaines, cherche seulement maintenant à s’imposer
: le libéro-capitalisme dans sa version européenne, la
plus radicale. Ces trois régimes culturels sont également
des régimes de vérité et prétendent à l’universel,
c’est-à-dire englober l’humanité tout entière
et chaque individu en particulier. A priori, ils n’ont ni frontière
externe – ils se veulent coextensifs à l’humanité –,
ni frontières internes – ils pénètrent jusqu’au
plus intime du sujet. Sont-ils pour autant tous trois totalitaires
? N’y a-t-il aucune frontière qui ne vienne sauvegarder
la liberté des personnes, individuellement et collectivement
?
Maurice Sachot a été directeur de l’UFR de philosophie,
linguistique, informatique et sciences de l’éducation à l’université Marc-Bloch
de Strasbourg. Derniers livres parus : Quand le christianisme a changé le
monde, I. La subversion chrétienne du monde antique, Odile Jacob,
2007, L’Invention du Christ. Genèse d’une religion,
Odile Jacob, « Le champ médiologique », 1998.
Inventer des frontières par Nathalie Heinich
En avril 1997, je proposai à Jean de Loisy, qui était
alors chargé de la mission pour la célébration
de l’an 2000, le projet dont on trouvera le texte ci-dessous.
Il m’avait été inspiré par l’enquête
que je venais de mener sur l’art contemporain, et qui m’avait
sensibilisée à la question du jeu avec les frontières,
constitutive de ce genre de l’art puisqu’il n’y a
pas d’ » art contemporain » sans mise à l’épreuve
des frontières de l’art telles que les conçoit
le sens commun. J’en avais retiré la certitude de la nécessité des
frontières : d’abord, parce qu’on ne peut « jouer » avec
elles que si elles existent ; ensuite, parce que la virulence des réactions
face à leur transgression met en évidence, a contrario,
l’importance qu’elles revêtent pour un grand nombre
de gens.
Nathalie Heinich est sociologue, directeur
de recherches au CNRS. Dernier livre publié : Pourquoi Bourdieu,
Paris, Gallimard, 2007.
Un genre frontalier : le documentaire par Karine Douplitzky
Il faut attendre plus de vingt ans après la naissance du cinéma
pour que soit comblé le no man’s land entre la fiction,
héritée des spectacles de magie, et les actualités,
enfantées par les frères Lumière. Le documentaire
s’installe alors dans cet entre-deux, inconfortable mais privilégié,
qui sépare l’imaginaire de la réalité. Plus
encore, le documentaire fait frontière par sa double mission,
restituer la vie et faire œuvre, fleurtant d’un côté avec
l’empreinte de la réalité, de l’autre avec
un langage cinématographique, donc du symbolique. Paradoxe que
soulignera Pierre Miquel à propos du documentaire historique
: « Quand vous faites de l’histoire, vous cherchez la vérité.
Quand vous faites du spectacle, vous cherchez à plaire. Vous
ne pouvez pas chercher à plaire en cherchant à être
vrai ! » Pourtant si, le documentaire cherche à relever
ce défi ! On évacuera toute tentative de définition
du genre documentaire qui se veuille définitive. S’il
puise sa légitimité étymologique dans le mot « document »,
il ne se définit certainement pas par sa conformité au
réel, mais plutôt par une forme de justesse du projet
de transposition de la réalité. D’ailleurs, en
anglais, il est défini en creux : non fiction cinema. Pas plus
de vérités en documentaire qu’en fiction, car l’image
traduit autant qu’elle trahit. Nombre de fictions ont l’ambition
de faire vrai (le cinéma de Cassavetes, Rosselini, Kiarostami,
etc.), et, inversement, les documentaires empruntent à la fiction
des formes de narration. On parlera au mieux, pour le définir,
d’un « pacte de vérité » passé entre
le réalisateur de documentaires et son spectateur – c’est-à-dire
d’une morale personnelle du filmeur qui s’engage à transmettre
des propos justes à son public, sans trahir ceux qu’il
filme. Autrement dit, seul un dispositif d’énonciation
global, qui prend en compte la relation filmeur-filmé-spectateur,
ainsi que le contexte critique de projection du film permettent d’élaborer
une taxinomie. La frontière est cette zone de foisonnement des
représentations sans solution de continuité, où s’établit
une gradation des objets, des plus réalistes aux plus « mis
en scène ». La question de la vérité reste
toutefois au cœur de cet enjeu de frontières symboliques.
Le documentaire dépasse les faits (qui ne font pas vérité en
soi) et incite son public à interroger les intentions du filmeur
: « Ce que je vois, est-ce bien vrai ?… non pas juste une
image, mais une image juste ? » Selon le contexte historique
et technologique, le documentaire joue avec les limites du genre et
permet d’observer les fluctuations de nos régimes de
croyance.
Karine Douplitzky est scénariste et réalisatrice de films
documentaires. L’un des derniers documentaires réalisés
: Viaduc de Millau, 2005. Dernier livre publié : Mathématiques,
Nathan, 2007.
Portes et fenêtres. Pour un discours de la méthode
afin de bien conduire sa maison. Par Robert Damien
L’homme est un être maisonnable. Il n’est vraiment
devenu humain que doté de maison et ne le reste que de demeurer.
Il est de multiples formes de maisons, et on en peut changer, et c’est
cette transformation dont l’histoire fait la narration. La bibliothèque
nous en livre les récits par lesquels l’humanité raconte
combien multiples sont les maisons qui l’ont changée.
Montaigne réclamait un « chez soi où être à soi »,
un domicile fixe, un dedans bien dissimulé, fermé au
regard, étanche et impénétrable. Nous en avons
tous la nostalgie, l’espoir vain de faire retour à l’âge
utérin du cocon maternel. Portes closes et fenêtres fermées
d’une bénéfique opacité pour ainsi pouvoir
cultiver une inviolable subjectivité, bien recluse dans ses
murs, ses rideaux (de fer), ses huisseries infranchissables.
Robert Damien est professeur de philosophie
politique et éthique à l’université Paris
X-Ouest-Nanterre-la Défense. A publié : Bibliothèque
et État, PUF 1995, De La grâce de l’auteur, Encre
marine, 2001, et Le Conseiller du prince de Machiavel à nos
jours, genèse d’une matrice démocratique, PUF,
2004.
L’humanité en partage par Daniel Bougnoux
La question de la frontière n’est pas seulement géopolitique,
ce concept a d’intéressantes implications médiologiques,
qui touchent à la logique du milieu, du monde propre, et à quelques
notions connexes. Le point de départ le plus évident
est qu’il faut des frontières, pour l’individu comme
pour le collectif, et notre colloque à cet égard prolonge « le
nouage du nous » : selon quels modes un collectif peut-il se
clore, et comment cette clôture est-elle pourvoyeuse de consistance
et d’identité pour le je autant que pour le nous ? Le
b.a.-ba de toute morale est aussi une donnée de base de l’anthropologie
: la clôture du vivant est ontologique, on ne persévère
dans son être qu’à travers une forme définie,
nettement circonscrite et identique à elle-même au fil
de ses transformations. L’ubris, la démesure ou le débordement
de l’individu hors de ses limites furent donc pointés
dès la philosophie ou le théâtre grecs comme la
faute par excellence ; être sage, c’est connaître
ou se donner des frontières. Malheur aux individus hors limites
ou, comme on dit en psychiatrie, border-line, malheur aux peuples sans
frontières (ou aux frontières mal tracées et mouvantes,
Pologne, Cambodge, Palestine et Israël…) ! Au niveau de
l’ontogenèse, les psychanalystes ont décoré cette
vérité élémentaire du terme de castration
primaire, dont participe l’institution symbolique qui dit à chaque
enfant qu’il n’est pas tout, qu’il s’arrête
là où commence l’autre… Cette imposition
du symbolique, d’abord fatalement frustrante, est ensuite intériorisée
par chacun comme négation féconde, interdiction vitale
(à moins de tomber dans la psychose ou la perversion). Pour
l’individu comme pour le groupe, la frontière contient
la violence (nous aurons à préciser l’étrange
logique de ce containment).
Daniel Bougnoux est professeur émérite à l’université Stendhal
de Grenoble.
La frontière public-privé par Maryvonne de
Saint Pulgent
Au nombre des spécificités françaises, dont nous
aimons autant nous glorifier que nous fustiger, je mettrais volontiers
la frontière public-privé, au sens de « secteur
public » et « secteur privé ». Pour mesurer
sa force symbolique, pensons à la bataille parlementaire de
1981 sur les nationalisations et à la conviction de leurs partisans
qu’elles faisaient passer la France « de l’ombre à la
lumière ». Pour étayer son rôle dans l’identité nationale,
pensons à la fréquence des défilés sur
le thème de la « défense du service public » et à leur
popularité, et pas seulement chez les fonctionnaires. Pour comprendre
qu’elle ne va pas de soi, regardons les États-Unis, qui
retiennent plutôt l’opposition « profit-non profit »,
dont j’ai dit ailleurs qu’elle est plus pertinente dans
certains domaines, la culture notamment.
Maryvonne de Saint Pulgent, conseiller
d’État, concilie
sa formation de juriste et de musicienne (premier prix de piano au
Conservatoire). Elle a été directeur du patrimoine de
1993 à 1997 et préside aujourd’hui l’Opéra-Comique
et la fondation de Treilles. Son dernier livre paru : Le Gouvernement
de la culture, Gallimard, 1999. |
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