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Concepts

Médiasphère

Régis Debray Louise Merzeau , 1er août 2018

1. Définition.

S’entend par ce mot la sphère de circulation des traces et des individus techniquement déterminée par les modes de transport dans l’espace et dans le temps prévalant à un moment donné de l’histoire.

Cette notion propose donc à l’histoire culturelle un principe général de périodisation.

La catégorie générique de médiasphère se spécifie historiquement en logosphère, graphosphère et vidéosphère (aujourd’hui métamorphosé par le numérique en hypersphère).

La logosphère désigne la période ouverte par l’invention technique de l’écriture. Elle se caractérise par une transmission principalement orale de textes rares sacralisés, en rupture avec la transmission purement orale précédant l’invention des systèmes de notations graphique.

La graphosphère désigne la période ouverte par l’invention technique de l’imprimerie. Elle se caractérise par une transmission principalement livresque des savoirs et des mythes.

La vidéosphère désigne la période ouverte par l’invention technique de la trace photolumineuse. Elle se caractérise par une transmission de plus en plus rapide des données, modèle et récits.

2. Implications théoriques.

a) Si la culture est une réponse adaptative à un milieu, aucune culture ne peut s’envisager indépendamment de l’armature des transmissions et des transports, qui la charpente de l’intérieur.

b) De même que la Nature n’existe que sous la forme d’écosystèmes déterminés, la Culture n’existe qu’à travers des macro-systèmes de circulation. Ce que l’écologie est au milieu naturel, la médiologie pourrait l’être un jour au milieu culturel : l’étude des équilibres existant entre des populations de signes et des réseaux matériels de transport, ainsi que des ruptures d’équilibre produites par des modifications affectant cette infrastructure logistique.

c) Chaque médiasphère supporte un espace-temps particulier, réglant un temps moyen de diffusion symbolique (la logo calcule en siècles, la grapho en années, la vidéo en heures) ainsi qu’un certain espace de circulation physique (réglant la dimension du territoire utile). De même chaque type de médiasphère induit un indice de performance pour tel ou tel mode de discours. Exemple : le rationalisme critique a un indice de transmission sociale faible en logosphère, élevé en graphosphère, via l’école et l’imprimé, et minimal en vidéosphère, où l’affect et la vitesse ont le pas sur la cohérence.

d) Les médiasphères se succèdent dans le temps, mais ne se chassent évidemment pas l’une l’autre. Ceci ne tuera pas cela ; ceci est refondu (et parfois même réactivé par cela, selon l’effet-jogging). Les différentes médiasphères s’étayent, s’imbriquent et se restructurent sous la domination de la dernière venue, techniquement plus performante que les précédentes.

L’erreur des futurologues et la déception des futuristes proviennent ordinairement d’une surestimation des effets du médium innovant par sous-estimation des pesanteurs et résistances culturelles dérivant d’une médiasphère antérieure. En règle générale, l’usage est plus archaïque que l’outil. L’explication est évidente : si le médium technique est nouveau, le milieu culturel est vieux, par définition. C’est une sédimentation de mémoires et de compétences, un conservatoire des supports et outils de toutes les époques antérieures (Je suis papyrus, parchemin, papier et écran ordinateur. Je suis pictogramme et alphabet, texte et hypertexte, manuscrit, page imprimée et écran scintillant). Il en va des individus comme des médiasphères ; elles se superposent par ordre d’ancienneté, sous l’hégémonie de la dernière en date, la moins coûteuse ou la plus efficace : aujourd’hui la numérosphère (Internet), que Louise Merzeau appelle hypersphère (qui traite à égalité et numériquement toutes les données afin de pouvoir les connecter entre elles).

3. Précautions d’usage.

Cette procession, clin d’œil humoristique à la règle de trois, est évidemment rudimentaire et incomplète. Elle doit être affinée, et le modèle braudélien de temporalité historique pourrait ici servir. Hypothèse : un temps T de la culture pourrait s’analyser comme la superposition ponctuelle de trois temporalités : celle, écologique et invisible, de la médiasphère, analogue au temps géologique ; celle, atmosphérique mais visible, des mouvances, sensibilités ou vagues de fond (le baroque, le classique, le moderne, etc.), analogue au temps de l’histoire sociale ; et celle enfin des écoles et des œuvres, temps court, à oscillations brèves, analogue au temps de l’histoire événementielle.

En d’autres termes, la notion idéal-typique de médiasphère relève d’une typologie et non d’une phénoménologie, deux choses que la critique, notamment historienne, tend à confondre. Celle-ci entend décrire une réalité concrète, avec ses nuances, sas particularités et ses chevauchements. Celle-là cherche à dégager la logique qui sous-tend le devenir des phases historiques. Toute typologie grossit les traits saillants d’une physionomie (comme fait un bon caricaturiste) ; toute phénoménologie les pondère et les affine (comme fait un bon photographe). Il va de soi que la réalité est plus riche que ses schémas d’appréhension. Mais comment, sans schématisme, ordonner le réel et dégager ses grandes lignes d’évolution ?
Le médiologue propose au voyageur une carte à grande échelle ; l’historien arpente et décrit le territoire ; seul le paresseux prendra la carte pour le territoire.

Pour tout complément d’information, voir Introduction à la médiologie (PUF, 2000), ainsi que Pourquoi des médiologues (Cahiers de médiologie, n° 6, Gallimard, 1998).

(Cliquer sur l’image pour l’agrandir)

Publié dans Médium 4, juillet-septembre 2005.