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Médium 60-61

Les morts sont nos amis

Paul Soriano , 28 février 2019. Modifié le : 27 mai 2019

Les morts survivent à deux conditions : 1) laisser des traces mémorables et 2) être invoqués par un vivant qui leur sert de médium pour se manifester.

Affranchi de son corps comme de toute actualité, l’un et l’autre périssables, le défunt accède à l’immortalité, pareil à un dieu. Existence enviable, même s’il n’en jouit pas, sinon par avance et de son vivant, sachant ce qui l’attend…

L’humanité compte dix fois plus de morts que de vivants ; seule une mince élite survit mais les rares élus ne chôment pas.

Ils sont partout, nos cités sont des catacombes. Leur générosité est sans limite : nous leur devons une bonne part de nos avoirs et de notre être, le meilleur de notre cadre de vie et presque toute notre culture, à commencer par notre langue… Ils ne sont pas seulement parmi nous, ils sont en nous, parfois, ils sont nous. Jamais un Panthéon n’abolira notre dette.

Entre eux et nous la symbiose est étroite : nous leur ouvrons nos conservatoires, ils prennent possession des vivants ; en contrepartie, nous les exploitons à notre guise. S’ils nous doivent de survivre, ils agissent, nous meuvent, nous émeuvent et nous contraignent.

C’est du fait des vivants que leur société, royaume ou empire des morts, est à ce point élitiste. Si la République se montre plus ouverte que l’Église au le culte des ancêtres, elle s’en tient aux grands hommes. Mais déjà entreprise au XXe siècle, hélas, après les massacres de masse, la démocratisation est en marche, du fait du numérique et des techniques de simulation.

Le langage permet déjà d’évoquer les absents, morts ou vifs, et de les faire parler ; mais les mémoires techniques, tel le livre, et les institutions associées, telles les bibliothèques ou l’Académie française et ses Immortels, donnent toute sa portée à cette propriété. Mais si le mode d’existence des morts est donc médiologique, leur présence réelle, parmi nous, requiert un médium vivant, en quelque sorte possédé par le défunt qu’il évoque : lire ou citer l’œuvre d’un disparu, c’est littéralement lui prêter vie et lui donner la parole. Les traces matérielles mortes laissées par les défunts et conservées par nos soins se révèlent semences dans l’âme des vivants.

« Ensemble des pratiques destinées à mettre les vivants en relation avec les morts » : médiologie ou spiritisme ? Car on peut aussi « communiquer » avec eux sans table tournante ni médium « professionnel » ; tout un chacun est un médium, susceptible de les interpeller, tandis que leurs épitaphes nous apostrophent… Et ils se manifestent encore dans la représentation, comme personnage ou sous les traits d’un acteur que l’on peut désormais voir et entendre après son décès.

À l’ère numérique enfin, les défunts sont invités à s’exprimer d’outre-tombe au présent. Sur les réseaux sociaux, le décès n’interrompt plus l’existence sociale et un chatbot semble même faire l’économie d’un médium animé.

Tout progrès des technologies de l’information accroît la présence apparente des morts et tend à court-circuiter les institutions qui assuraient une médiation entre eux et nous afin d’en conserver le mémorable. Chacun accède désormais aux limbes numériques. Tout cela introduit dans la relation une certaine familiarité : les morts deviennent nos « amis ». Mais ce qu’ils gagnent en en audience et en visibilité, ils le perdent en autorité : présence augmentée, ascendant dégradé.

Les morts n’ont pas le monopole de l’existence médiologique, tant de vivants lui doivent aussi d’exister : des morts de plus en plus vivants et des vivants de plus en plus morts ?