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Le corps et ses prothèses

La tête et les jambes

Quand le verbe se fait chair

Paul Soriano, 12 novembre 2015

Les métaphores qui disent une chose pour une autre font un usage immodéré du corps et de ses organes. Aux confins disputés de l’esprit et du corps, se nouent des relations toujours délicates et parfois désopilantes.

A lui seul, le lexique corporel – la tête et le cœur, mais aussi l’estomac, les mains et les pieds, et les parties honteuses – offre un inépuisable répertoire de noms d’organes et de fonctions où puisent sans vergogne le noble et le subtil, à une fréquence telle que la plupart de ces images sont devenues des « clichés » : ambition (les dents qui rayent le parquet) ; éloquence (la langue bien pendue) et perfidie (langue de vipère) ; courage (pas froid aux yeux, cœur au ventre) ; séduction (il/elle lui a tapé dans l’œil) ; plaisir (prendre son pied) ; défi (bras de fer et bras d’honneur) ; générosité (le cœur sur la main) ; vanité (les chevilles qui enflent) ; démesure (les yeux plus gros que le ventre) ; maladresse (les pieds dans le tapis) ; inimitié (je ne peux pas le sentir, le piffer…) ; rancune (je ne l’ai pas digéré) ; indifférence (ça me fait une belle jambe) ; opportunisme (tourner sa veste) ou sens de l’opportunité (pas tombé dans l’oreille d’un sourd) ; naissance aristocratique (la cuisse de Jupiter) et mort vulgaire (manger les pissenlits par la racine). Les organes sexuels sont mis à contribution sans trop d’égards pour les genres : « con » et « tête de nœud » sont des quasi-synonymes.

Ces images requièrent toutefois quelques précautions d’usage. Ainsi, les contraintes attachées au sens propre ne peuvent être totalement ignorées. Lorsque Ponson du Terrail, écrit que « la main de cet homme était froide comme celle d’un serpent » on suspecte la distraction, la tête ailleurs. Mais ce genre de non-sens peut aussi bien être voulu, en vue de produire quelque effet, comme lorsque l’on dit d’une femme qu’elle « en a » - figure remarquable où le terme figuré n’est même pas dit.

L’accumulation de figures anatomiques dans un texte finit par parasiter le sens. Less is more, much is too much  : « Son bras droit est un crâne d’œuf diplômé tout aussi décidé qu’elle à jouer des coudes pour prendre la tête du mouvement, celui-ci ou un autre, qu’importe le râtelier. Les deux membres de ce couple bien assorti n’ont certes pas froid aux yeux et ne se distinguent que par les moyens que leur sexe et leur tempérament respectifs accordent à leur commune ambition : à l’une les effets de gorge et la cuisse légère, à l’autre les effets de manche et l’échine souple… » Et ainsi de suite, ad nauseam. Le malaise que suscite la lecture de ce texticule pourtant doué de sens engendre lui-même des réactions corporelles qui remboursent en quelque sorte le prêt consenti par le corps à la langue : rire, hausser les épaules, secouer la tête…

« Une envie de volée de bois vert me resta dans les poignets » : c’est Julien Gracq qui ose cette image dans un texte justement intitulé la littérature à l’estomac, dont il s’expliquait ainsi en multipliant les références corporelles :

Quand je fis jouer une pièce, il y a une quinzaine d’années, la suffisance des aristarques de service dans l’éreintement (je ne me pique pas d’impartialité) me donna quelque peu sur les nerfs, mais, comme il eût été ridicule de m’en prendre à mes juges, une envie de volée de bois vert me resta dans les poignets. Quelques semaines après, je me saisis un beau jour de ma plume, et il en coula tout d’un trait La Littérature à l’estomac. MM. Jean-Jacques Gautier et Robert Kemp, — faisant de moi très involontairement leur obligé — m’avaient fourni le punch qui me manquait pour tomber à bras raccourcis sur les prix littéraires et la foire de Saint-Germain, qui n’en pouvaient mais – cas classique du passant ahuri, longeant une bagarre, qui se retrouve à la pharmacie pour crime de proximité. (in Lettrines)

De quoi rit-on au dénouement d’une contrepèterie telle que « Et le désir s’accroît quand l’effet se recule » (Corneille, Polyeucte) qui voit une proposition décente se transformer en grossière description corporelle par un simple échange de lettres ? Sans doute du piège où tombe celui ou celle qui, croyant prononcer une phrase innocente en énonce une autre bien salée. D’autant que le psychanalyste en conclura que l’auteur avait bel et bien la seconde en tête. Encore qu’en l’occurrence on ne puisse soupçonner d’innocence le malin Corneille.
L’articulation des trois ordres (le corps, l’esprit et la charité, pour le dire comme Pascal qui souligne pour sa part leur irréductibilité) offre tant de ressources d’expression, elle fait bien davantage : les figures éveillent des sentiments, lesquels peuvent s’incarner en réactions corporelles (tel le rire) susceptibles d’être en retour verbalisées métaphoriquement (se fendre la pêche ou la poire) et ainsi de suite, vertigineusement.

Les rapports entre l’abstrait et le concret, le matériel et le spirituel (tête bien faite ou bien pleine) ou encore les fins et les moyens (aux yeux du médiologue, l’habit fait le moine) ne sont donc pas de pure et neutre synonymie. Ils produisent en général des effets.

L’effet produit peut déjà différer sensiblement pour l’auteur et pour son lecteur/auditeur, comme c’est le cas dans le comique involontaire de nos bêtisiers et autres recueils de bourdes d’écrivains. La métaphore bien tournée éveille une délicate satisfaction matérialisée par un sourire ou quelque mimique d’approbation, un « salut l’artiste ! » Le cliché et son contraire, l’arbitraire, suscitent l’agacement, un haussement d’épaule et, le cas échéant, une émission verbale imagée : « les bras m’en tombent ! ». Les effets plus marqués engendrés par le choc des mots ou des registres se répartissent entre les deux extrêmes du comique et du scabreux, selon le degré d’incongruité, le contexte où elle se révèle et les conséquences éventuelles pour les acteurs en situation.

Dans le comique, l’émotion ou l’ « affect » se décharge en activité corporelle intense qui semble tourner à vide. Mais le scabreux qui heurte la sensibilité barre la voie du rire ; l’émotion risque alors de se décharger dans un jeu de mains. Essayez de raconter une blague belge à un athlète wallon de mauvaise humeur et vous sentirez la différence. Entre rire et grimace, le ricanement produit une mimique significativement agressive.

Les deux extrêmes sont si proches qu’il suffit d’un instant pour verser de l’un dans l’autre. Le mécanique plaqué sur du vivant ne fait rire que jusqu’à un certain point : on se gausse impunément d’une chute (un corps vivant et pensant affecté par les lois de la gravitation), mais on cesse de rire si la victime se blesse. Aussitôt, la honte et le remord vous étreignent qu’on apaise en portant secours. On rit sans se lasser des quiproquos du sourd, inlassable auditeur de calembours involontaires, d’ordinaire sans conséquences fâcheuses ; on peut à la rigueur sourire des bévues du miraud, du bigleux ou du binoclard ; mais on ne rit plus de la surdité du musicien ou des errements de l’aveugle qui l’affectent physiquement.

Face aux misères corporelles, l’esprit (de dérision) cède aux injonctions de la charité.