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Concepts

Effet jogging

Régis Debray , 3 août 2018

I. Définition

Nom plaisant donné par les médiologues à un phénomène grave et déroutant, par trop sous-estimé : l’effet rétrograde du progrès technique. Un futurologue d’avant-guerre, alarmé par l’expansion de l’automobile, avait annoncé une mutation anthropologique à l’horizon de l’histoire : l’apparition d’hommes-tronc, qui à force d’être assis immobiles dans leurs boîtes métalliques n’auraient plus besoin de jambes. La déchéance des membres inférieurs fut ainsi logiquement pronostiquée chez les bipèdes motorisés. Or, moins les citadins marchent, plus ils courent. Au lieu de l’atrophie annoncée, la remusculation. Au parc et en salle, sur tapis roulant.

En clair : la déstabilisation technologique suscite une restabilisation culturelle. À chaque « bond en avant » dans l’outillage correspond une « bond en arrière » dans les mentalités. D’où notre formule : « La postmodernité sera archaïque ou ne sera pas ». Et le caractère en général infondé tant des alarmes que des promesses futuristes.

II. Implications

a) C’est dans la méconnaissance de ce paradoxe, le progrès rétrograde, que réside l’inconsistance du progressisme à l’ancienne. La notion traditionnelle de progrès (à laquelle l’ivresse de la première révolution industrielle a pu donner quelque vraisemblance) extrapole l’avancée des performances techno-économiques, propre au domaine des relations sujet-objet, dans le domaine des relations sujet-sujet, comme s’ils étaient de même nature. La confusion des ordres ne pouvait qu’alimenter des espérances infondées : fin des conflits militaires (remplacés par « le doux commerce »), substitution de l’administration des choses au gouvernement des hommes, abolition des frontières, formation d’un État mondial, naissance d’une mega-ethnie planétaire, etc.

b) La co-évolution contradictoire technique/ethnique livre la clé stratégique du moment actuel, politiquement considéré, à savoir le paradoxe de la mondialisation balkanisante. Il est vrai que la tendance technique traverse l’histoire et la géographie : elle homogénéise, standardise et déterritorialise. Quand les systèmes techniques sont mondialisés, que reste-t-il de l’identité ethnique et de la souveraineté territoriale ? En principe (selon une raison linéaire), rien. En fait, les deux font retour, sous des formes propres. L’ubiquité fabrique de la localité (non nécessairement de la territorialité à l’ancienne, mais aussi du territoire fantasmatique, comme le fondamentalisme religieux). La liquidation technique des repères spatio-temporels provoque la reconstruction politico-culturelle d’espaces et de temps symboliques. C’est la vogue des lieux de mémoire, du musée, du patrimoine, du terroir, etc.

c) Le ressac culturel des vagues technologiques – dont la violence, logiquement, va croissant – illustre le plus profond enjeu épistémologique de nos recherches. L’étude des interactions technique/culture (qui définit la médiologie) pose la question des rapports existant entre les variations de l’outillage humain, relevant d’une chronologie cumulative et positive, et l’invariant des conduites humaines, relevant d’une histoire possiblement anachronique et négative. Quel lien établir entre les deux domaines technique et pragmatique, c’est-à-dire entre le plan des rapport sujet-objet et celui des rapports sujet-sujet ?

III. Symptômes

Toutes les marques de l’inattendu, large spectre qui va de « la revanche de Dieu » dans les pays en développement (plus il y a de Coca-Cola, plus il y aura d’ayatollahs) au retour de la trottinette dans nos quartiers chics (la bonne vieille patinette comme mode fun du déplacement urbain) en passant par les diverses formes de l’appétence patrimoniale et de l’insurrection identitaire. On en trouvera une analyse plus fouillée dans Introduction à la médiologie (Paris, PUF, 2000), chapitre VI.

Pour la rationalisation religieuse, le symptôme le plus évident est l’affinité des cadres fondamentalistes avec les centres et les facultés des sciences et des technologiques, qui dépasse la seule mouvance islamiste (Bombay hindouiste, Silicon Valley new age, Tokyo shintoïste). Pour la modernisation archaïsante, on peut rester à domicile et contempler tous nos signes de rétromanie. En Occident : l’accablement commémoratif, avec nos centenaires, cinquantenaires et autres jubilés, l’érection de coûteuses bibliothèques en totems identitaires, la prolifération des « lieux de mémoire » la vogue des généalogistes et des biographies (de grands hommes), le leadership de « l’histoire culturelle » sur l’histoire économico-sociale, le surinvestissement des musées, restaurations et sauvegardes, les relevailles des langues régionales, la mode poutres apparentes et four à pain, etc. Les arts premiers promus en premiers des arts. Après le dodécaphonique, le baroqueux. Et après le baroque, « l’énigmatique déferlante des musiques médiévales », dans les bacs à disques et les concerts. Lassé du répertoire baroque (Gluck, Vivaldi, Rameau), le public fait un triomphe au chant grégorien et aux polyphonies hiératiques de Cristobal de Morales et de Guillaume de Machaut (le disque compact favorisant la réédition des grands interprètes disparus). Les techniques numériques propulsent l’image sonore cistercienne, réverbérée, simple et pure, tandis que les créations atonales ou néotonales (la musique « planante ») donnent la main au néo-médiéval.

Le « retour de flamme » restructure également sous nos yeux la géopolitique. Remontée des partitions ethniques – indigénismes, nationalismes et séparatismes – et essor des fondamentalismes religieux (islamique, mais aussi chrétien, juif, bouddhiste, orthodoxe, etc.) : l’actualité nous prouve amplement qu’un plus de machines ne correspond pas nécessairement à un moins de « préjugés » (l’inverse n’est pas non plus démontré). Une nation élective peut redevenir nation ethnique, et la concitoyenneté, consanguinité. Ne voit-on pas dans nombre de démocraties des partis ethno-culturels supplanter des formations laïques anciennement dominantes (Israël, Inde, Turquie) ? Les melting-pots se grippent. Nivellement des différences de classe, renaissance des différences d’origine. Une planète-ville n’est pas un gage de cosmopolitisme. Urbanisation des corps, « ruralisation » des esprits ? Un habitant de la planète sur dix, en 1900, était citadin ; un sur deux aujourd’hui. Le monde arabo-musulman a vu le nombre de ses citadins multiplié par cinquante en un siècle – et l’intégrisme islamique – ses militants dans la même proportion. Ressac urbain et non campagnard, propre aux bidonvilles et aux banlieues plutôt qu’aux centres historiques traditionnels. Il touche en priorité les ruraux déboussolés (les cadres intégristes proviennent des faculté des sciences et de technologie, non des facultés des lettres). Dans les zones où il était de tradition que la foi structure, le fondamentalisme se présente comme culture des déculturés de la modernité ou comme le retour à la terre des déterritorialisés. Qu’il s’agisse du mouvement loubavitch, des charismatiques ou des « barbus », l’effervescence messianique ou le prurit orthodoxe touchent d’abord les immigrants, les transplantés et les immigrés de fraîche date. Il semble bien, décidément, que l’Histoire nous reprenne d’une main ce qu’elle nous concède de l’autre : dévérrouillage par ici, renfermement par là.

IV. Bénéfices pratiques

S’il est riche en désillusions, l’effet jogging permet d’opposer un front serein aux apocalyptiques et aux angoissés. D’un côté, il dégonfle les baudruches techno-optimistes du fanatique des gadgets et des chiffres. Tout se passe en effet comme si la mondialisation des objets et des signes portait à son envers une tribalisation des sujets et des valeurs (les connivences perdues se rattrapent dans la surenchère des autochtonies). L’appauvrissement monotechnique exalte la revendication multiculturelle. De l’autre, il permet d’apaiser les craintes technophobes qui ne cessent de sonner le tocsin (mort de l’homme, de la culture, de la spiritualité, etc.). Pléthoriques sont, à l’époque du virtuel, les discours de la fin : fin du corps personnel et vécu (« body is obsolete » dit un info-artiste) ; fin de l’espace réel et des mobilités physiques ; fin du vernaculaire dans une amorphe mondialisation (le global village de McLuhan) ; fin de la lecture (mais c’est le rapport à l’écrit qui change, avec ses supports). Il n’est pas un de ces angoissants pronostics qu’on ne puisse compléter par une annonce de renaissance. Et pas seulement parce qu’une pluralité d’espaces et de temps peuvent coexister dans le vécu d’un même individu, mais parce que chaque nouveau palier de réalité qu’ajoute le progrès technique aux paliers existants tend à revaloriser l’ancien, celui du dessous.

Il y a au fond de l’effet jogging, le grand oublié des programmes grandioses, que ce soit celui des Lumières ou celui de la World Company, la réconfortante sagesse d’un thermostat naturel qui rééquilibre une appartenance perdue par une autre. Si le progrès n’était pas rétrograde, d’une façon ou d’une autre, il y a longtemps qu’il nous aurait été fatal.

Paru dans Médium 5, octobre-décembre 2005.