CONTROVERSE... |
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| Internet et fraternité (réponse à Robert
Damien) |
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par Paul Mathias |
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Il est peu pertinent de penser l’Internet comme une sorte d’isolat communicationnel, comme si les pratiques réticulaires devaient constituer un substitut technologique aux contraintes de la vie « réelle », et comme si elles ne faisaient pas elles-mêmes partie, concrètement, de la vie individuelle, privée ou publique. Un des premiers points à considérer est donc l’ancrage parfaitement irréductible des réseaux et des usages qu’ils déterminent au tissu industriel, par conséquent politique, économique, et social, qui les rend possibles. Cela ne veut évidemment pas dire que les usages réticulaires sont insignifiants, et qu’ils existent de façon anodine parmi les activités ordinaires auxquelles nous sommes accoutumés. De fait, il est possible de repérer, sinon une radicale transformation de nos pratiques — notamment sociales et politiques —, du moins une inflexion originale de notre rapport à elles, et donc une expérience non pas « nouvelle », au sens propre du terme, mais renouvelée de la chose publique et de la réciprocité qu’elle couve. Or à coup sûr, ce n’est pas au sens où l’Internet est un instrument nouveau d’information, à portée de main, peu onéreux, facile d’usage. Autant d’idées fausses et inconsistantes en effet : l’Internet n’est pas à portée de main, il exige une appropriation économique, technologique, culturelle, et entretient sur tous ces plans des inégalités qui lui préexistent et qu’il est impuissant à résorber, quand bien même il les déplacerait. En vérité, l’expérience renouvelée de la chose publique peut se penser sur trois plans : - Nébuleuse de pratiques, cela ne signifie pas que l’Internet forme un réseau chaotique et déréglé, mais plutôt que la régulation n’en est pas isomorphe mais sédimentaire. Trois types de loi régissent en effet les pratiques réticulaires : a) les lois civiles, par quoi les internautes restent soumis aux contraintes juridiques ordinaires de la vie en communauté. Veut-on parler de « fraternité », il faut le faire dans les termes mêmes qui s’appliquent aux Bretons et aux Corses, aux Européens et aux Africains, etc. Nous sommes autant « frères », sur les réseaux, que nous le sommes aux queues des cinémas, des musées, des supermarchés, dans les transports en commun ou les salles des fêtes ! b) Les internautes sont également assujettis aux lois des réseaux eux-mêmes, et notamment à la « netiquette », qui paraît consister en une série de dispositifs d’autorégulation mis en place par et pour les internautes. Chargée d’une forte connotation identitaire — et déterminant en effet par là une sorte de « fratrie » — la « netiquette » est peut-être le symbole même (relativement anodin d’ailleurs) de la supercherie que constitue en tant que tel le postulat identitaire et fraternaliste. c) La synthèse du juridique et du coutumier, de la loi et de la déontologie, paraît s’être cristallisée autour de la question de la gouvernance de l’Internet, dont le principe serait qu’il appartiendrait aux théoriciens et aux praticiens des réseaux de définir selon des contraintes internes au système les règles de son fonctionnement optimal (cf. les débats autour de la distribution des noms de domaine). L’illusion est ainsi maintenue que « je » suis l’auteur de l’ordre fonctionnel des « mes » pratiques, puisque ce ne sont pas les politiques ni les juristes qui me l’imposent, mais la figure optimale de ce que je suis, « ceux qui savent » — mes frères ? pourquoi pas plutôt mes pairs/pères... - L’Internet est conçu selon des habitudes intellectuelles qui font déjà figure de traditions, et qui consistent à dire qu’il forme une sorte d’espace autonome, commodément nommé « cyberespace ». Il y a pourtant fort à parier que l’Internet n’est pas un tel espace ni un « territoire », mais qu’il est effet de pratiques, c’est-à-dire l’état actuel qu’entretiennent entre eux et réciproquement une série indéfinie de discours formellement présents les uns aux autres. L’Internet doit par conséquent être pensé comme un réseau de pratiques, d’une nébuleuse dynamique de textes, c’est postuler qu’il est radicalement indisponible et n’est donc pas susceptible d’être appréhendé au point de vue d’un sujet ou d’un autre. Manière de dire qu’il n’y a pas des sujets opérateurs de l’Internet, mais des opérations créatrices de positions précarisées par leur infinitésimalité. S’il faut dès lors à tout prix évoquer une « fraternité », c’est au sens d’une rencontre non des êtres ou des personnes, mais des discours, c’est-à-dire des intérêts qui se manifestent sur l’Internet sur tous les plans : culturel, associatif, politique, économique, scientifique — pornographique et musical : fraternités plurielles, de savants et de hackers, d’enfants et de pornolâtres, fraternités sans frères, où seuls importent les intérêts, les aspirations, les intentions réalisées dans le flux, l’imprécision, la volatilité des pratiques impliquées. - Les problèmes juridico-techniques que pose l’Internet touchent donc à une ontologie à double facette, qui concerne autant l’être de l’Internet que l’être de ses usagers. Dire en effet que l’Internet est « effet de pratiques », c’est postuler que la régulation des réseaux se fait au bout du compte au gré des intentions qu’ils manifestent et qu’ils réalisent. Ce qu’est l’Internet et ce que nous sommes, ce sont des flux, des requêtes et leurs résultats, une incessante reconfiguration de l’ensemble du système informationnel auquel elles contribuent. Il n’est dès lors absolument pas anodin de considérer que la configuration physico-informationnelle des réseaux (leur « état » à un instant T) est strictement fonction des demandes qu’ils font circuler, et qui témoignent d’autant de rencontres réglées sur les capacités adaptatives objectives des réseaux eux-mêmes (taille des tuyaux et efficacité des protocoles de communication). En clair, les requêtes exercent des contraintes objectives sur les réseaux, et ceux-ci « réagissent » en s’y adaptant, c’est-à-dire en réglant les flux de manière à pouvoir les traiter de manière optimale. Cela signifie qu’en ultime analyse la rencontre identitaire que réalise concrètement une requête, qu’elle soit ou non satisfaite, est strictement fonction des capacités adaptatives du réseau et de ses modalités opérationnelles. Parler de fraternité n’a dès lors plus aucun sens, sinon à plaquer une imagerie populaire et vaguement romantique sur les relations technologiques qui s’entretiennent réticulairement et qui définissent les positions précaires et volatiles que tiennent les usagers sur les réseaux. Nous ne sommes nulle part aussi mortels que sur les réseaux. Les traces que nous laissons sont presque tout à fait inconsistantes, et ce sont pourtant autant de traces fossiles d’une existence qui n’est que passage. Parler dès lors d’une communauté de l’Internet, c’est évoquer et tâcher de comprendre quelle sorte d’ontologie déterminent des relations qui ne sont que le passage de passages. Sans doute pourtant l’Internet doit-il être pensé dans son aliénation aux structures politiques, économiques, et sociales, qui rendent possible son existence, et quelque chose comme son « être » et celui de ses « usagers ». C’est où une alternative à la fois théorique et fonctionnelle se dessine. a) Faire le choix de comprendre le clivage entre les contraintes qui pèsent sur les réseaux et leur « être » propre, c’est tantôt vouloir comprendre les processus de désaliénation par lesquels nous cherchons inlassablement à nous affranchir de nos autorités tutélaires ; tantôt examiner de tels processus pour se les approprier et exercer plus efficacement encore une tutelle qu’on n’imagine pas vaine ou injuste. En revanche, b) faire le choix d’assumer les réseaux, leur structure, et leur fonctionnement en tant que tels, c’est entreprendre de contempler, sans autre fin que la contemplation, la formation et reformation permanente d’une nébuleuse de pratiques qui, au-delà des flux qu’elle exprime, paraît signifier comme une « communauté des substances », une noce infinie des «âmes » qui se tiennent dans le creux d’une « âme universelle » : le discours. Alternative sévère en effet, car c’est au fond celle de Bismarck ou de Plotin ! |
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Lire le texte de Robert Damien et la réponse de Louise Merzeau |
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