CONTROVERSE...
 
     
Internet et fraternité
 
   

par Robert Damien

 
       
   

Une question devrait retenir notre attention de médiologues : puisque nous avons à vocation à confronter valeur mythique et système technique. Y a-t-il une fraternité des internautes ? On veut bien admettre qu’il y a des semblables dans l’univers informatisé mais y a-t-il des frères de la société Internet ? Comment justement les Internautes font-ils société ? Où est le « nous » de la société cybernétique ? Peut-on parler d’une « Cité Internet » ?

Une fraternité universelle, pour le dire sommairement, suppose une Patrie commune (à défaut de Père unique et total) pour un Peuple assemblé dont la voix (vox populi, vox dei) commande des obligations mutuelles et des sacrifices partagés vis-à-vis d’un tout supérieur dont chaque membre devient frère. Cette totalité à qui notre commune identité confère unité, nous élève à la dignité d’acteurs égaux sur un territoire qui nous est propre car nous y réalisons tous ensemble les fins de notre communauté humaine. Les frères le sont d’être les fils de cette patrie inventée en commun.
Sur cet espace politique, chacun, quelques soient ses origines, ses confessions, ses couleurs, ses appartenances, partage les mêmes droits et devoirs afin d’affirmer, de promouvoir la meilleure part, la part noble de notre humanité

Ce grand mythe politique de la Fraternité a pris formes (diverses) avec la révolution industrielle des productions marchandes. En ont émergé, à travers de multiples conflits et convulsions (qu’on a nommés Révolutions car dans ces événements se révèle un avènement, celui du Peuple souverain), des institutions de service public

Les NTIC rendent caduque et dérisoire cette mythologie mystificatrice de la Fraternité républicaine et socialiste. En effet, la communication informatique est un échange direct, instantané, immédiat, fluide, transparent car dématérialisé, délocalisé, déhiérarchisé, défrontalisé. Des liaisons informatives sans les liens d’une transmission toujours soumises aux règles instituées par un Etat territorial. Plus de lieux, plus de mémoires et plus d’institutions. Dans l’espace Internet, plus de Peuple, plus de territoire, plus de Patrie, plus de citoyens, plus de frères. L’espace de la communication est un espace désolé, sans sol et sans enracinement, séparé de tout ce qui fait le granuleux des choses, le charnu des êtres, l’irréductible opacité des existences vécues dans les traditions, les langues, les appartenances, les mœurs d’une patrie. Se trouvent enfin et heureusement évacués des rapports informatiques, grâce à la communication numérique du virtuel, toutes les épaisseurs (ontologiques) que nous imposaient les bornes, les identités héritées, les domiciles, les propriétés, les racines, les habitudes, les croyances, enfin tout ce qui fait l’existence concrète des hommes situés, limités, finis.
L’univers de la circulation informatique est positivement a/politique, sans ordre de commencement ni de commandement, une an/archie sans lieux ni feux : une u/topie enfin réalisée « sans risques de friction » comme nous le disait Bill Gates dans sa Route du futur : plus de malentendus ni de supputations, plus de haine plus de conflits car la société cybernétique est un automate autorégulé.

Pour ajouter à la dénonciation, un dernier coup de pied de l’âne. Avec les NTIC, l’individualisme anarcho-libéral a trouvé son outil de développement, le capitalisme libertaire sa force d’expansion et l’idéal démocratique, sa forme d’expression car sont détruits tout ce qui faisait obstacle à son développement mondialisé: les Etats, les Institutions, les frontières, les religions. S’accomplit hic et nunc une société mondialiste d’individus sans liens, une démocratie des singuliers sans aucun besoin de cette illusion fraternelle, toujours plus ou moins socialisante, à repousser dans les poubelles de l’histoire ou le musée des horreurs. Restent des sujets autonomes qui, selon leur bon vouloir, se rencontrent et s’entraident dans les réseaux conviviaux. Des groupes pluriels et variés mais sans unité ni totalité et dès lors libérant une parole foisonnante, ubiquitaire, pseudonymique, bricolant des savoirs disponibles et des affinités électives, mobilisant de la sollicitude et de l’entraide, autorisant de la connivence et de la convivialité dans et par les échanges interactifs de la cyber communauté.

Est-ce là une nouvelle forme de la fraternité ? Un autre mode de constitution du politique ? Une nouvelle manière de multiplier les liens partiels, mouvants, multiples ? Quel type d’engagement contracte les internautes les uns vis-à-vis des autres et vis-à-vis des institutions établies qui continuent de les définir ? Quelles obligations mutuelles et réciproques s’imposent-ils ? Quel type d’action collective se trouve promue dans les diverses communautés, forums, blog ? En quoi ces échanges peuvent-ils constituer un nouvel espace public, un nouveau rapport politique que nos anciens concepts d’Etat, de démocratie, d’institutions, de citoyenneté, de fraternité sont incapables de penser et ne peuvent que dénoncer dans un combat désormais d’arrière garde? N’est ce pas au contraire une originale et novatrice politicité qui s’invente et partant un nouvel idéal du nous mais radicalement étranger aux normes de la philosophie politique révolutionnaire qui nous paralysent et nous empêchent de saisir cette e-fraternité post-politique ?

 
       
       
   

Lire les réponses de Louise Merzeau et Paul Mathias

 
       
       
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