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Ouverture
Un lieu pour faire lien par Maryvonne de Saint Pulgent
NOUAGES
Nous les poissons par Pierre d’Huy
Commençons par l’observation des grégaires intermittents.
Pour s’ouvrir à quatre questions. Qu’est-ce qui
lie et délie le groupe ? Qu’est-ce que l’individu
gagne et perd avec lui ? Comment l’individu se fait-il accepter
et se maintient-il en groupe ? Qui le dirige ? Tentons l’aventure.
Dans la nature, les premiers animaux qui viennent à l’esprit
quand on parle de groupe sont les célèbres grégaires
qui vivent en colonies sociales stables, comme les abeilles, les
fourmis ou les termites. Dès 1911, on les nomme superorganismes.
Ils sont très interdépendants et rigoureusement organisés
en castes spécialisées. Ils sont capables de communiquer
entre eux de façon très efficace, comme l’a démontré Karl
von Frisch, colauréat du prix Nobel de physiologie ou médecine
1973, avec le décryptage de la danse des abeilles. Mais nous
nous détournerons de ce type de groupe afin de nous concentrer
sur ceux qui sont constitués d’individus passant la
majeure partie de leur existence solitairement. Ils restent dans
l’absolu toujours indépendants, mais choisissent à certaines
périodes de leur vie d’adhérer au groupe. Ils
constituent la norme, puisque près de 80 % des animaux se
regroupent avec leurs contemporains pour une raison ou pour une autre à une
certaine période de leur vie. Historiquement, les premières études
sur les animaux grégaires furent lancées pour des raisons
pratiques. Les plaies, principalement les insectes migrateurs, et
les proies, comme les bancs de poissons ou la migrations des vols
de pigeons. Cela explique leur précocité. Le criquet
migrateur, Schistocera gregaria, fut ainsi étudié dès
les années 20 par Boris Uvarov après les catastrophes
qu’il infligea aux moissons en Ukraine. Il put démontrer
que le criquet pèlerin vit seul jusqu’à une certaine
densité et une certaine saison. Il en va de même pour
certains poissons, pour certains oiseaux.
Pierre d’Huy dirige le MIP (Management Institute of Paris), école
de management, enseigne au Celsa Paris IV-Sorbonne, il est consultant
international en management de l’innovation. Dernier ouvrage
paru, L’Innovation collective, Éditions Liaisons sociales,
2003 et 2007.
Nous la cellule amoureuse par Daniel Bougnoux
De l’auteur du Libertinage au chanteur lyrique des poèmes à Elsa,
du romancier qui fixa dans Les Cloches de Bâle ou Aurélien
d’inoubliables amours jusqu’au vieillard homosexuel de
Théâtre-roman, quels usages de l’amour propose
Aragon, et que nous apprend-il d’essentiel sur le nouage érotico-politique
?
Aimer, dans toutes les acceptions de ce verbe, apparaît comme
la condition d’institution du sujet, mais cette fondation le
complique en le jetant hors de lui, en le faisant dépendre
et en lui rappelant sa foncière incomplétude, son irréparable
inachèvement. Pour son bonheur ou son pire malheur, le sujet
amoureux est ouvert, et il cherche : « Ce que nous cherchons
est tout. » Cette quête de l’infini ou du sublime,
particulièrement frénétique dans les textes
des années 20, enlace étroitement éros avec
thanatos dans la mesure – la démesure – où un
désir ainsi orienté ou fixé ne peut que détruire
son objet, ou son sujet, qui ne sont jamais « tout ».
On devine que la « correction » réaliste, l’amour
monogame d’Elsa autant que l’intransigeante adhésion
d’Aragon à un PCF auquel il restera fidèle jusqu’à sa
mort (1982), opposés comme une digue au délire précédent,
n’auront pas vraiment calmé le jeu.
Daniel Bougnoux est professeur émérite à l’université Stendhal
de Grenoble.
Nous les dominicains par Antoine Lion Le couvent
dominicain de Saint-Jacques, à Paris (1218), a
huit siècles d’existence. Antoine Lion en a fait partie
au cours des quarante dernières années. Il répond
ici à la question : Comment une identité religieuse
traverse-t-elle les siècles ?
Quelques repères à l’usage du lecteur peu familier
de cette « multinationale » originale qui compte aujourd’hui
environ six mille cinq cents hommes dans une centaine de pays, dont
quatre cent cinquante en France – pour ne rien dire des dominicaines
ni des laïcs dominicains. Vers 1170, à Caleruega, village
de Haute-Castille, vient au monde un certain Domingo de Guzmán,
que la postérité appellera saint Dominique. Devenu
prêtre, puis chanoine d’un modeste diocèse, Osma,
il s’établit en Occitanie et fonde en 1207 à Prouilhe,
près de Carcassonne, un monastère de sœurs cloîtrées
qui existe toujours. Prédicateur itinérant, il tente
d’opposer la force de la parole nue à l’hérésie
des Albigeois, plutôt que de recourir aux violences qui seront
bientôt préférées par l’Église.
L’Inquisition ne naîtra que dix ans après la mort
de Dominique. Le groupe grandissant, Dominique se voit contraint
de l’organiser. En 1215, il s’en va négocier à Rome,
non sans peine, l’autorisation de fonder un nouvel ordre religieux,
les Frères prêcheurs. L’épithète
constitue ontologiquement ses membres dans l’activité de
prédication. Ordo Fratrum Praedicatorum, ce sera – et
c’est toujours – le nom de cette fondation, même
si le mot « Dominicains » l’emportera dans le
langage courant.
Antoine Lion, polytechnicien, est dominicain
au couvent de Saint-Jacques. Il a fondé l’association Chrétiens & sida
et fut membre du Conseil national du sida. Il a dirigé de
1988 à 2000 le centre Thomas-More au couvent de La Tourette,
près de Lyon. Il a récemment édité Marie-Alain
Couturier, un combat pour l’art sacré (Serre Éditeur,
Nice, 2005) et prépare une biographie du père Couturier.
Nous les grands corps par Noël
de Saint Pulgent Objets de fantasmes et parfois de lazzi,
les micro sociétés
que sont les grands corps de l’État veillent sur
l’intérêt
général. Nos grands commis ont leurs rites et leurs
connivences. Voyage au cœur d’une exception française
que le monde nous enviait naguère, mais désormais
contrainte de s’adapter. Sous la conduite éclairée
d’un
haut fonctionnaire autorisé.
«
La robe est le vêtement décent entre tous, le vêtement
rationnel du Professeur ; elle témoigne d’une parenté intellectuelle
entre tous ceux qui la portent ; elle est le signe sensible de l’esprit
de corps », disait Achille Mestre, éminent professeur
de droit public du siècle dernier.Je pense souvent à cette
citation en voyant exposé à l’entrée du
service de l’inspection des Finances à Bercy l’uniforme
porté, au début du siècle dernier, par un de
nos grands anciens, Jacques Bizot, lors d’une mission qu’il
effectua à Téhéran comme conseiller financier
auprès du gouvernement persan. Pour tous les visiteurs, ce
totem placé en exergue marque en quelque sorte l’entrée
sur le territoire de l’inspection. Et c’est d’autant
plus paradoxal et significatif du symbole que représente l’uniforme
que celui-ci, disparu depuis longtemps, n’a jamais joué un
grand rôle dans l’histoire de l’inspection des
Finances, à la différence de ce qui peut être
observé pour d’autres corps, comme le corps préfectoral,
sans oublier la robe des magistrats de la Cour des comptes.
Noël de Saint Pulgent est inspecteur général
des Finances.
Nous les communistes par Gérard
Belloin Comment faire les pires choses avec les meilleures
intentions du monde ? Comprendre l’« esprit de parti » exige
de déposer sur le divan la faucille et le marteau. La
lucidité d’un
ancien permanent nous aide à psychanalyser un mal du
siècle.
L’individu exalté par le groupe oublie tout ce qu’il
lui sacrifie. Les militants font un rêve. À quel prix
? Précisons immédiatement qu’il convient de distinguer
les adhésions de ceux qui constituèrent l’« actif
du parti » (son noyau stable) et celles qui firent du PC un « parti
de masse » et quelque peu « attrape-tout » (adhésions
pour le temps d’une campagne ou pour un objectif limité,
et affectées d’un rapide turnover). Nous ne nous intéresserons
qu’aux premières. Incontestablement, l’engagement
ouvrait un nouvel horizon au militant ; et quel horizon, puisque
le communisme se présentait comme une nouvelle étape
du développement de l’humanité devant aboutir à sa
réconciliation avec elle-même. Société d’abondance,
monde sans conflit et homme nouveau… L’idéal était
d’une totale perfection et ouvrait, pour le quotidien, un champ
infini à l’action personnelle. L’engagement communiste
a été, pour ses adeptes, le facteur déclenchant
d’une incontestable promotion culturelle. « De l’horizon
d’un seul à l’horizon de tous » : Éluard
a pointé la profondeur du remaniement de la personnalité qu’opérait
l’engagement communiste.
Gérard Belloin a été cadre permanent du PCF
jusqu’en 1979. Journaliste, il est l’auteur de plusieurs
ouvrages, dont Mémoires d’un fils de paysans tourangeaux
entré en communisme, Éditions de l’Atelier, 2000,
et La Faucille, le marteau et le divan, Éditions du
Rocher, 2009.
Nous les ligueurs par Paul Soriano La
Ligue du Nord à l’italienne témoigne du conflit
des allégeances qui affecte de nos jours l’animal
politique sollicité par des « nous » hétérogènes,
entre fraternité réduite au semblable, résilience
du « nous » national et interpellation universaliste
des droits de l’homme.
Pour le meilleur et pour le pire, l’Italie est un laboratoire
de la politique, des premières communes libres au totalitarisme,
de Machiavel à Malaparte, auteur d’une Technique du
coup d’État qui en actualise la dimension médiologique,
plus d’un demi-siècle avant que Berlusconi n’invente
la démocratie en vidéosphère. À l’encontre
d’une idée inspirée par le malgoverno de l’après-guerre,
les Italiens ne souffrent nullement d’incompétence,
mais plutôt d’incontinence politique.
Paul Soriano est chargé de mission « études et
recherches » à la direction de la stratégie du
groupe La Poste. Dernier livre publié : Internet, l’inquiétante
extase, avec Alain Finkielkraut (Mille et Une Nuits, 2001).
Nous les Européens
par Stephen Spoiden Comment des « nous » européens
peuvent-il en faire un seul ? On a commencé par l’économie,
mais comment donner à l’Europe une cohésion
symbolique ? Si être c’est s’opposer, d’où surgira
l’être européen, entre l’Amérique
et le monde arabo-musulman ? D’un renoncement peut-être
aux arbitrages militaires, au profit d’un renforcement
des normes et du droit ?
Le fait est établi dans de nombreuses disciplines des sciences
humaines, et la notion est largement partagée en Europe :
les grands groupes humains (nations, ethnies) se nouent principalement
par un processus d’opposition et de différenciation
qui, historiquement, s’est souvent traduit par la fabrication
d’ennemis. Le principe de différenciation s’observe
dès les origines de la culture européenne : la culture
grecque s’est construite contre les Troyens ; Rome, on le sait,
a eu ses Barbares. L’Europe, depuis ses réels débuts,
au Moyen Âge, est faite de marches et n’est pas un jeu
sans frontières. Ce qui paraît comme une évidence
et suscite peu de discussion sur le Vieux Continent, et donc ne mériterait
pas que l’on s’y arrête ici, est cependant mal
reçu en dehors de l’Europe, notamment aux États-Unis
et particulièrement dans les cercles universitaires bien-pensants
(également en Europe). Les promoteurs de multiculturalisme
et de tolérance, pour qui la création d’une identité par
opposition, quelle qu’elle soit, rappelle la vieille Europe
des nations et ses vieux antagonismes, y voient un processus dangereux
d’exclusion, générateur de ressentiments durables
et de conflits. Et sans doute tout cela rappelle-t-il au monde universitaire
les réflexions extrêmes de Carl Schmitt à propos
du rapport ami-ennemi dans la constitution des États et du
concept de « la guerre de tous contre tous ».
Stephen Spoiden dirige le
programme français du département
de sciences humaines à l’université du Michigan à Dearborn,
où il enseigne depuis 1996. Il a publié La Littérature
et le sida. Archéologie des représentations d’une
maladie (Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2001). Membre
du comité éditorial de la revue Contemporary French
Civilization. Correspondant de Multitudes aux États-Unis.
NODULES La génération par
Pierre-Marc de Biasi Degré zéro de l’appartenance,
la génération
en est peut-être la forme la plus active : c’est
un destin. Il hante et structure un célèbre
roman d’amour.
Madame Bovary est un roman d’amour, d’accord. Mais c’est
aussi un texte de combat où Flaubert règle ses comptes
avec sa propre génération, et tout particulièrement
avec l’imposture des belles âmes romantiques qui, après
avoir raté deux révolutions, viennent de plébisciter
un coup d’État sanglant livrant la nation à la
toute-puissance d’un régime policier : le gang de l’Élysée,
chargé de protéger les affaires et de donner toutes
ses chances à la révolution industrielle. Les adulateurs
de Byron et des edelweiss, les sectateurs des clairs de lune et des
voyages en Italie, ont finalement fabriqué une société sans états
d’âme qui envoie les enfants à l’usine et
les poètes en exil. Le sujet romantique a retourné sa
veste et la génération des bonnets rouges a abdiqué le
culte de l’inspiration et de la révolte pour se soumettre
au cliché du consensus : « Bras : pour gouverner la
France, il faut un bras de fer » (Dictionnaire des idées
reçues). Comment en est-on arrivé là ? Par quelle
fatalité une génération en vient-elle à trahir
son idéal ? C’est à cette question que L’Éducation
sentimentale de 1869 sera tout entière consacrée, vingt
ans après les événements. Mais, entre 1851 et
1857, c’est déjà pour une part à la même
question que Flaubert tente de répondre, à chaud, dès
les premières années de l’Empire autoritaire,
dans un roman sentimental qui ne manquera pas de le conduire illico
devant les tribunaux. C’est bien connu : Madame Bovary est
un récit déserté par l’histoire, où les
traces de la chronologie sociale et politique sont exceptionnellement
rares. C’est bien connu aussi : Madame Bovary commence par
un topos, les enfances scolaires du héros au collège.
Ce qui est moins connu, c’est le traitement très étrange
que Flaubert, sans y paraître, fait subir à ce topos
pour le métamorphoser en un véritable symbole : la
logique historique du processus par lequel s’est noué et
dénoué le nous de toute une génération.
Pierre-Marc de Biasi
est artiste plasticien et directeur de recherche
au CNRS, spécialiste de Flaubert et de critique génétique.
Il dirige l’Institut des textes et manuscrits modernes à l’ENS
de la rue d’Ulm.
Le Clan par Michel Erman La construction du sanctuaire mondain
(noyau, clan, salon) met en lumière les lois du collectif. Généralissime
de la guerre sociale, madame Verdurin préfigure
les valeurs et tactiques de l’ordre politico-médiatique.
Proust ne professe aucune doctrine politique.
Il considère
le monde social de la Belle Époque comme un « kaléidoscope » composé de
fragments de « mouvements artistiques, de crises politiques »,
et marqué par les goûts changeants du public. Le réel
est pour lui une force active qui voit les désirs individuels
façonner le collectif. Et ce n’est pas tant la question
du « pourquoi » et du conditionnement qui l’intéresse
que celle du « comment » et de l’imitation – on
sait que Proust fut un lecteur fervent de Gabriel Tarde, qui faisait
de l’imitation l’un des principes de la vie sociale.
Comment devient-on dreyfusard ? Comment fait-on clan ? Comment passe-t-on
du clan au salon ? Fils d’un médecin humaniste et laïque – Adrien
Proust conseillait le gouvernement pour les questions sanitaires
en même temps qu’il donnait des consultations gratuites à l’Hôtel-Dieu – qui
se sentait proche, dans les années 1880, des radicaux, lesquels
réclamaient une « République démocratique
et sociale », et d’une petite-nièce d’Adolphe
Crémieux, Marcel Proust a reçu une éducation
libérale. Républicain, laïque et ardent dreyfusard,
bien qu’il lui arrivât d’écrire par opportunisme
dans Le Gaulois, journal monarchiste, il ne sera jamais, au contraire
de la plupart de ses amis, un anticlérical militant : lorsque Émile
Combes prive les congrégations du droit d’enseigner
et fait procéder à l’expulsion des religieux,
Proust désapprouve vivement cette politique ; lors de la séparation
de l’Église et de l’État, il prend fait
et cause, dans un article du Figaro publié sous le titre : « La
mort des cathédrales », pour l’architecture et
l’art religieux menacés de devenir des musées
sans vie. Si dans son roman l’église Saint-Hilaire de
Combray, qui « résume » à elle seule toute
la ville pour l’amateur de paysage, est présentée
comme la marque de la francité, il ne faut pas se méprendre.
Il s’agit pour Proust de dire une identité culturelle
qui permet la rêverie poétique, et non pas une identité politique
: le clocher de l’église est différent selon
la perspective dans laquelle il s’offre au regard, comme le
sont les « Meules » d’un Monet. Le romancier est
assez indifférent à l’histoire (il s’intéresse
au temps, ce qui est sensiblement différent), car, au fond,
l’homme est un sceptique ; il pense que, quoi qu’il en
aille de la réalité des faits en politique, ceux-ci
feront toujours l’objet d’interprétations divergentes
selon les intérêts partisans des uns ou des autres :
quand on croit atteindre la vérité politique, elle
se dérobe (II, 538).
Michel Erman est
professeur de linguistique et de poétique à l’université de
Bourgogne. Il travaille en particulier sur le discours politique.
Dernier ouvrage paru : Poétique du personnage
de roman, Ellipses, 2006.
La troupe par Jacques Lecarme Tout
comme la paix marque le retour au « on », la littérature
de guerre illustre excellement le passage du « je » au « nous ».
Allemands et Anglais se montrant, sur ce chapitre,
plus convaincants que les Français…
L’hymne national de nous autres, Français (qui n’est
pas par hasard un chant de marche guerrière), nous enjoint
: « Allons, enfants de la patrie… »
L’énonciateur ne parle pas au nom de son moi haïssable,
mais du nous patriotique, nous sacré entre tous dès
lors que la patrie est en danger et que tout un chacun devient un « être-pour-la-mort ».
La première personne du pluriel, sur le mode impératif,
appelle une synthèse des sujets singuliers, euphorique ou
tragique, et une adhésion mystique de chaque sujet à l’ensemble
collectif qui le transcende et le justifie. Le singulier et le pluriel
se réconcilieraient ainsi dans ce « nous » d’un
exorde qui est aussi « exportation ». car cet hymne national
ne constitue qu’un serment pour une communauté créée
par la guerre d’aller jusqu’au meurtre et à la
mort, « nous » contre « eux ». Et sans un
serment on voit mal comment se nouerait un nous qui serait autre
chose qu’une formule de politesse civile. Jacques Lecarme
est professeur émérite de littérature
française à l’université Paris III. Dernier
livre paru : L’Autobiographie, avec Éliane
Lecarme-Tabone (Armand Colin, 2004).
La chorale par
Catherine Bertho-Lavenir Le chœur est une singulière
façon de faire corps.
Ce « nous » recomposé assigne à chaque
chanteur une place et une tâche précises.
C’est
dans la mise en œuvre de la partition
que se fabrique le passage du « je » au « nous ». Étude
de cas.
Prenons deux chœurs, l’un à Montréal, l’autre à Versailles.
Homogénéité suffisante du recrutement : des
dames (beaucoup) et des messieurs (peu) appartenant à la moyenne
bourgeoisie catholique ou protestante, plus quelques agnostiques
de bonne composition et des ténors indifférents au
fait religieux. Le répertoire est dans les deux cas analogue
: du Vivaldi, du Bach, du Mendelssohn, et tous ces musiciens qui
ont alimenté les grandes cérémonies chrétiennes
en airs de circonstance au cours des trois siècles passés.
Comment ces partitions transmises par la tradition d’une culture
musicale occidentale produisent-elles aujourd’hui du nous à l’ombre
des temples protestants français et des églises québécoises
?
Catherine Bertho-Lavenir
est, avec Frédéric Barbier,
l’auteur d’une Histoire des médias, de Diderot à Internet,
Armand Colin (dernière édition, 2004). Professeur d’histoire
contemporaine à l’université Paris III-Sorbonne
nouvelle, elle s’est occupée en 2007 de la chaire Étude
de la France contemporaine à l’université de
Montréal.
L’équipe par
Robert Damien Nous parlons d’esprit
scientifique, d’esprit des lois,
des peuples, d’esprit de corps et
même d’Esprit-Saint
pour qualifier ce qui inspire une totalité agissante,
qui dépasse quelquefois ce qu’on
en attendait. De même
que l’esprit vient aux jeunes filles,
l’esprit vient à l’équipe.
Par quels voies et moyens ?
Ç
a vient, ça va venir, allez, allons-y, « ça ira, ça
ira », comme dit la chanson sans qu’on sache vraiment
d’où cela vient ni où cela va. Esprit de corps,
es-tu là ? Rien n’est moins sûr car souvent il
s’étiole, il est épuisé avant même
de naître. Chacun se sent à la fois miteux et calamiteux
dans ce groupe désagrégé où rien ne semble
gouverné, où il n’y a ni gouvernail ni gouvernement,
tout part à vau-l’eau. On se sent alors le corps lourd,
empoté, avec la conscience aiguë de ses insuffisances,
on se met à s’écouter, on a mal de partout, on
se plaint, on récrimine, on ne pense qu’à soi,
ses petits malheurs, ses petits bobos. On a l’impression douloureuse
que tout « fout le camp », part au néant, que
chaque initiative est vouée à l’échec,
tombe dans le vide… Robert Damien
est professeur de philosophie à l’université de
Nanterre. Dernier livre paru : Le Conseiller du Prince, de Machiavel à nos
jours, PUF, 2004.
Le lycée
par France Renucci Sous une forme minuscule et brouillonne,
le journal du lycée
marque la première cristallisation
d’un « nous » extrafamilial.
Il a ses lettres de noblesse. Mais de
rebelle qu’il était,
le voilà devenu officiellement
recommandé.
Dans un documentaire sur Marcel Proust
produit par la RTF au début
des années 60, Daniel Halévy raconte qu’ils étaient
condisciples au lycée Condorcet : « Il était
bien là, du lycée, mais il ne semblait pas tout à fait
des nôtres. » Halévy trouvait Proust un peu poseur.
En propédeutique, quelques élèves décident
de fonder une revue, Le Banquet, et demandent à Proust un
article qui, une fois écrit, est refusé au motif que « Proust était
devenu un homme du monde ». Cette exclusion trace la frontière
du groupe, du nous, si fragile soit-il, que constituait l’équipe
fondatrice de ce journal lycéen.
France Renucci
est maître de conférences à Paris-Sorbonne
et directrice du Clemi (Centre de liaison de l’enseignement
et des médias d’information). Le mouvement par Marcel Bénabou Des
bricoleurs ont fait brigade, une petite bande est devenue un collectif
rayonnant
qui a imposé sa marque dans
le champ littéraire.
L’Ouvroir de littérature
potentielle offre un bel exemple de
nouage d’un « nous ».
L’Oulipo chemine allégrement vers la cinquantaine, un âge
vénérable qu’il devrait normalement atteindre
le 24 novembre 2010. La cinquantaine de siècles, s’entend,
car il est depuis longtemps admis qu’une année oulipienne,
en raison de l’énergie intellectuelle qui s’y
dépense, en vaut cent. C’est là, on nous l’accordera,
une longévité remarquable, et que les commentateurs
manquent rarement de remarquer et de commenter. Qu’en est-il
donc exactement de cette brigade de bricoleurs des lettres, dont
on ne retient trop souvent que quelques figures de proue médiatiquement
consacrées (le trio Queneau, Perec, Calvino), et dont les
travaux multiformes, mêlant inextricablement le sérieux
et le ludique, ont suscité, au fil des ans, des réactions
contrastées : un intérêt passionné et
complice chez certains, une condescendance amusée chez d’autres,
et chez d’autres encore le plus rageur des rejets ? Les remarques
qui suivent voudraient attirer l’attention sur quelques aspects
de la vie passée et présente
du groupe. Marcel
Bénabou, professeur émérite d’histoire
ancienne à l’université Paris-Diderot, est depuis
1970 le « secrétaire définitivement provisoire » de
l’Oulipo. Au nombre de ses publications récentes : Pourquoi
je n’ai écrit aucun de mes livres, PUF, 2002 (deuxième édition)
; Écrire sur Tamara, PUF, 2002 ; L’appentis revisité,
Berg International, 2003 ; Oulipo
Anthologie, Gallimard, 2009 (avec
Paul Fournel).
NUAGES
La télé par Thomas
Weber La télévision,
comme chaque média, forme
son propre public : elle crée
un « nous » qui ne se
réduit pas à une addition
d’individus. Mais les
signes de dissolution apparaissent
aujourd’hui au sein de ce « nous
télévisuel »,
en proie à de nouvelles
formes d’hybridation et de
transformation.
Il n’existe pas de césure précise et définissable
pour qualifier cette « dissolution de la télévision ».
Elle ne peut pas simplement être mesurée à l’aune
du succès d’Internet, car la télévision
rencontre encore – et surtout ces dernières années – une
grande expansion. La notion de dissolution ne veut pas non plus exprimer
la disparition de la télévision, mais plutôt
une mutation de sa fonction, un changement de son état d’agrégat,
comme un morceau de sucre qui fond dans l’eau. Il s’agit
plutôt de la dissolution de la structure des programmes proposés
par la télévision et de l’organisation du temps
qui en découle au quotidien, comme de la modification de la
dramaturgie de certaines émissions, des formes de distribution
et d’exploitation, ainsi que des modèles d’orientation
de son public. Les raisons de cette évolution sont liées
aux nouvelles technologies, mais aussi à une modification
spécifique de la structure des spectateurs. L’âge
moyen des spectateurs est déjà de cinquante ans aux États-Unis,
de cinquante et un ans en Allemagne, et, pour les organismes de radiodiffusion
publique allemands, il atteint même cinquante-neuf ans. La
télévision comme média est un phénomène
de génération ; il est prévisible que, telle
que nous la connaissons actuellement, elle disparaîtra avec
notre génération. Car les jeunes préfèrent
ce que l’on appelle les nouveaux médias. La télévision
ne représente déjà plus qu’un média
parmi d’autres. Si l’on a pu qualifier un journal télévisé,
comme celui de PPDA, de « grand-messe », regardé par
une large partie de la population, cela ne concerne aujourd’hui
que la tranche de population la plus âgée. L’hybridation
et les transformations des conditions organisationnelles et institutionnelles
de la télévision, ainsi que de ses modes de pensée
culturels, modifient ainsi l’orientation des diverses constructions
du « nous ». Nous examinerons donc successivement trois
transformations majeures de la télévision qui agissent
sur les communautés télévisuelles : la collision
des critères dans la politique des médias ; le rapport
de la télévision à la réalité et
sa crise d’authenticité ; la dissolution du public en
communities fragmentées.
Thomas
Weber est, depuis 1998 collaborateur
scientifique à l’Institut
des sciences de la culture et de l’art à l’université Humboldt
de Berlin, et PDG de la maison d’édition
Avinus. La Toile par Louise Merzeau Parce
que mondes réel et virtuel sont solidaires, les
pratiques réticulaires affectent
les régimes de l’être-ensemble,
non seulement par contestation
ou court-circuit, mais aussi par
contamination. Qu’on soit
connecté ou non, notre vie
sociale, publique ou privée,
sera de plus en plus régie
par les logiques de traçabilité,
de recyclage et d’interactivité induites
par la gestion numérique
de nos rapports. Identité,
légitimité, responsabilité…,
l’ensemble
des droits de cité sont
appelés à se redéfinir,
par réaction, hybridation
ou mutation.
Pour comprendre en quoi la « grande conversion numérique » modifie
l’organisation de la cité, il faut renoncer à voir
le Net comme « une sorte d’isolat communicationnel » où se
construirait ex nihilo un idéal démocratique inédit, à côté du
monde réel. Outre que les internautes restent soumis aux contraintes
civiques, juridiques et administratives ordinaires, le cyberespace
est lui-même ancré dans le tissu industriel, économique
et politique dont il procède. Inversement, les règles élaborées
sur le réseau sont rapidement reportées sur les pratiques
usuelles d’action, d’échange ou d’adhésion
hors connexion.
Erratum :
suite à une erreur de fabrication,
de nombreuses notes comportant des références de
citation ont sauté dans la version papier de cet article.
Ces omissions sont corrigées dans la version
en texte intégral
disponible ICI
Louise
Merzeau est maître de conférences en sciences
de l’information et de la communication à Paris X et
photographe. Dernier livre publié :
Au jour le jour, Descartes et
Cie, 2004.
Le
réseau social
par Karine Douplitzky Septembre
2008. Le site Facebook vient
de passer le cap des 100
millions d’utilisateurs
dans le monde – un exploit,
pour une société créée
il y a seulement quatre ans.
Plus qu’un phénomène
de mode, nous voyons, dans cette
montée des réseaux
sociaux, l’annonce d’un
changement en profondeur de la
Toile, qui s’oriente vers
le tout « social » – un
adjectif certes à la mode,
qui envahit la presse anglo-saxonne
(« social media », « social
research », « social-shopping», « social
advertising», etc.), mais
qui révèle toutefois
le nouage de nouvelles formes
du « nous ».
Alors que le krach des années 2000 laissait à penser
que l’âge d’or d’Internet était passé,
que Google était indélogeable et que la Toile allait
s’alanguir dans un train-train commercial, voici de nouveaux
acteurs qui apparaissent sur la scène numérique, avec
une vitalité renouvelée et des taux de croissance de
150 % ! Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas
de quelques geeks dans un garage, mais d’entreprises qui séduisent
des millions d’internautes. Ces sociétés affichent
des chiffres d’affaires galopants, avec une rentabilité moyenne
de 30 % par rapport à leur chiffre d’affaires – ce
que bien des entreprises du monde réel rêveraient d’atteindre
(l’édition, à titre de comparaison, caracolant
autour de 5 %). Citons, pour convaincre les sceptiques, les performances
actuelles de trois grands réseaux sociaux américains
: Facebook (100 millions de membres), 300 à 350 millions de
dollars de chiffre d’affaires, valorisé 15 milliards
de dollars ; MySpace (230 millions de membres), 500 millions de dollars
de chiffre d’affaires, valorisé 5 à 10 milliards
de dollars ; LinkedIn (24 millions de membres), 60 millions de dollars
de chiffre d’affaires, valorisé 1
milliard de dollars.
Karine
Douplitzky est réalisatrice et écrivain, spécialiste
des nouveaux médias.
NOUS AUJOURD’HUI
Trois questions posées à… 1. Vous formez partie
d’un
collectif. Cette appartenance
vous rend-elle heureux ?
2. Cette identité collective
vous donne-t-elle le sentiment
de vous limiter ? En un mot,
peut-elle aussi vous rendre malheureux
?
3. Voyez-vous des améliorations à apporterà
votre communauté d’adoption ? Matignon par Dominique de Villepin Pour un
gouvernement, la mise en veille des considérations
de confort ou de tranquillité personnelle
est une condition préalable.
Matignon est un tourbillon
permanent qui nécessite
un engagement de tous les instants,
donc une santé de fer
et une mobilité d’esprit,
indispensables pour consulter
et décider. Si, selon
l’adage, gouverner c’est
choisir, conduire un gouvernement
oblige à se dévouer
tout entier au bien commun.
Ce sacrifice du je au nous
peut se définir
comme la poursuite de l’adéquation
entre l’action
personnelle et la recherche
de l’intérêt
général.
C’est à la fois
un exercice d’une grande
solitude – car
dans les moments de décision
elle est extrême – et
une vie d’équipe
permanente, à l’échelle
du cabinet comme à celle
du gouvernement, qui crée
bien sûr des tensions
mais aussi des solidarités
et des rencontres humaines
extraordinaires. Dominique de Villepin, ancien
Premier ministre. La région
par Michel Vauzelle La
faiblesse de l’homme
est dans la douloureuse contradiction
entre sa condition de mortel
et sa condition, selon certains,
de fils de Dieu. Sa solitude
absolue, dans cet état,
le contraint généralement à chercher à répondre
au besoin vital et impérieux « d’être
lui » parmi
d’autres, « visibles
moi », certes, mais
dans le « nous ».
La vie est en réalité la
mort à petit feu,
et la mort serait, toujours
selon certains, la libération
vers la vie, la vraie, après
la résistance d’une
mort annoncée. Michel
Vauzelle, ancien Ministre,
député, président
socialiste de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur
depuis 1998 et président de l’Eurorégion Alpes-Méditerranée. Les Français
libres par Daniel Cordier Heureux,
très probablement.
Disons que si je n’avais
pas été distingué comme
Compagnon, je ne m’en
serais jamais remis. Pourquoi
? Parce que je suis parti
pour Londres en juin 40 dans
le but de faire la guerre
et que je n’ai jamais
pu me battre les armes à la
main, comme beaucoup des
copains de mon âge
de la France libre, Yves
Guéna, par exemple,
ou François Jacob,
avec lesquels je m’entraînais.
C’est la tache de ma
vie. J’ai été parachuté en
France comme agent secret,
je suis devenu le secrétaire
de Jean Moulin, mais je n’ai
jamais porté l’uniforme
sur le territoire ou ailleurs,
dans un maquis ou une unité régulière.
Quand je suis revenu à Londres,
en mai 43, après deux
mois passés en prison
en Espagne, je n’avais
qu’une
idée en tête,
rejoindre une unité combattante,
et non revenir en France.
Mais j’ai dû rester
au BCRA, au service d’action,
même si sur les quatre
cents membres de ce service
restés à Londres
(la direction était
déjà à Alger)
je n’en connaissais
plus que deux ou trois. Les
autres étaient morts
ou arrêtés. Daniel
Cordier,né à Bordeaux, dans la Gironde, le 10
août 1920, est un Français libre, marchand d’art
et historien français. Très proche collaborateur de
Jean Moulin dans la Résistance, il lui a consacré une
biographie en plusieurs volumes
qui a fait date. Son dernier
livre :
Alias
Caracalla,
Gallimard,
2009. Le Quai par Alain Dejammet
Le cabriolet roule à toute berzingue sur la RN 10, Bordeaux-Paris,
radio hurlante. Au volant, un diplomate marocain. À sa droite,
Christine Bourgois, alors stagiaire de l’ENA à la préfecture
de la Gironde. Derrière, terrorisé, l’auteur
de la réponse à ce questionnaire. Devant nous, un camion
très large que notre véhicule fou prétend doubler.
En face avance, klaxon bloqué, un autre camion. À l’ultime
seconde, dans un crissement de pneus qui brûlent, les trois
engins parviennent à stopper. Alors, de la cabine des deux
camions descendent d’impressionnants chauffeurs en costume
du temps, marcel, salopette. De part et d’autre du petit bolide,
encore fumant de stupeur, s’engagent dans l’habitacle
deux bras énormes qui cherchent le bouton de la radio, le
tournent. Et dans le silence accablant, les deux routiers, reculant
de quelques pas, déchiffrent la plaque diplomatique, CD, et
assènent, impérieux, méprisants, avant de tourner
les talons : « Pédés… » À l’époque
(très lointaine, avant toute une série de lois), ce
n’était pas un compliment. C’était aussi
mon premier contact avec le corps diplomatique et sa réputation.
Il ne rendait pas fier. Alain Dejammet, ambassadeur
de France. Le monastère par Frère
Anselme Oui, j’en éprouve
une certaine fierté ;
je ne la rapporte pas à ce
que je suis moi-même
: elle me vient avant tout
de l’estime que j’ai
pour ce collectif auquel
j’appartiens et auquel
je dois d’être,
aujourd’hui,
assuré à la
fois dans ma propre identité et
dans ce qui, sans la détruire,
lui donne un sens qui la
dépasse. « L’ensemble
de cette escadrille est
plus noble que presque
tous ceux qui la composent » ?
En l’occurrence,
il vaudrait mieux parler
d’escadron
que d’escadrille
(nous sommes soixante !).
Mais l’important
n’est pas là.
Il réside en ce
que la fierté de
se situer dans une tradition
qui a fait longuement ses
preuves à travers
les siècles ne va
pas sans le sentiment que
ce bonheur reste emprunt
de la fragilité de
ceux qui le poursuivent.
En sorte que le problème
ne se pose pas tant au
niveau des structures qu’à celui
des personnes selon qu’elles
sont plus ou moins prêtes à se
convertir à leur
propre religion.
Frère Anselme est moine bénédictin de l’abbaye
d’En Calcat. La loge par Charles Conte
Que
du bonheur ! Mais comment faire comprendre la façon dont
il est généré par
mon adhésion – mon
appartenance – à la
franc-maçonnerie
? Peut-être
en relatant simplement
l’histoire de ma
relation avec la Fraternité.
Les Anglais – qui
n’ont pas toujours
tort – désignent
ainsi (The Brotherhood)
l’ordre maçonnique,
composé de
l’ensemble des obédiences
dans le monde. Cette histoire
est celle d’une séduction
progressive. Longtemps
je suis resté réservé à l’égard
de la franc-maçonnerie.
Amusé par ses symboles.
Agacé par
ses cachoteries. Indigné par
son refus de la mixité.
Libre penseur, militant
laïque, proche du
mouvement libertaire, je
cohabitais pourtant avec
des francs-maçons… et
des anti-francs-maçons,
plus nombreux qu’on
ne le pense. Le mouvement
libertaire, en particulier,
fut le lieu d’affrontements
pas seulement intellectuels,
certains anars n’hésitant
pas à condamner
la franc-maçonnerie
comme cheval de Troie de
la bourgeoisie dans le
mouvement ouvrier. D’autres
en sont des adeptes fervents
et voient dans le principe « Le
maçon libre dans
la loge libre » un
fonctionnement libertaire.
Le premier d’entre
eux à me montrer
un visage sympathique de
la franc-maçonnerie
fut le chansonnier Léo
Campion, joyeux drille,
notamment fondateur de
la Confrérie des
Chevaliers du Taste Fesses… Une
des nombreuses associations
paramaçonniques
qui agrémentent
ce petit monde.
Charles
Conte est membre du comité de rédaction de
la revue Humanisme et coordinateur (avec Jean-Robert Ragache) de « Comment
peut-on être franc-maçon ? », revue Panoramiques,
n° 20, 1er trimestre
1995.
L’armée
de terre par Serge Camus
La
vie en collectivité est
fondamentale dans la bonne
marche d’une unité.
La cohésion des équipes
est au centre de notre
travail quotidien, au quartier.
Car un jeune caporal
ne se bat pas pour de grandes
idées, mais pour
son frère
d’armes. C’est
la fraternité d’armes
qui le soutient dans le
combat, c’est ce à quoi
il se raccroche et c’est
ce que nous devons cultiver.
Sans cette force, pas d’armée
de terre.
Serge
Camus commande le 4e escadron
du régiment d’infanterie-chars
de marine (RICM), basé à Poitiers et constitué de
cent dix personnes. Le sous-marin par Stephan
Meunier
La fonction
de commandant ne prend
sens que relativement à un équipage.
C’est cette relation
forte au groupe qui a justement
déterminé ma
vocation : quand j’étais
jeune élève à l’École
navale, je rêvais,
comme beaucoup d’autres,
de devenir pilote d’aéronef…,
mais dans les airs vous êtes
seul aux commandes de votre
engin, au contraire du
sous-marin. Pour ma part,
j’ai découvert,
au cours de mes stages,
que j’avais besoin
de faire partie d’un
groupe pour m’épanouir.
Cette ambiance technique
si particulière
que l’on trouve à bord
d’un sous-marin,
où chacun concourt à une
mission « extraordinaire » (car
il n’y a rien de
moins ordinaire que de
naviguer sous l’eau),
me plaît. Ce qui
m’étonne chaque
jour, c’est
précisément
cette capacité du
groupe à déjouer
la complexité des
missions et à surpasser,
en puissance, la somme
des individus qui le constituent – à condition,
toutefois, que les relations
humaines, à l’intérieur,
aient bien été identifiées.
Le
commandant Stephan Meunier
a commandé pendant deux ans
le Rubis, sous-marin nucléaire d’attaque ; il travaille
actuellement à terre sur le projet du Barracuda, le SNA de
nouvelle génération en construction ; sa logique de
carrière devrait le mener, d’ici peu, à commander
un sous-marin nucléaire lanceur d’engins.
La police par Marie Lajus
Petit
matin d’hiver à Paris. Quatre policiers transis
referment une housse blanche
sur le corps d’un jeune motard
qui, après plus
d’une heure d’efforts
du SAMU, vient d’être
déclaré décédé.
Les agents en uniforme
montent le corps dans la
fourgonnette de police-secours,
direction l’Institut
médico-légal.
Quelques mots échangés
sur le trajet, regards
accablés qui se
croisent, un jeune policier
pose la main sur l’épaule
de sa collègue
manifestement au bord des
larmes. Regards, gestes,
confrontation commune avec
la violence ou l’épreuve,
je crois que j’ai
trouvé dans la police
quelque chose qui me rappelait à la
fois les rapports fraternels
d’une famille nombreuse,
l’engagement
collectif goûté lors
d’équipées
en montagne ou de camps
de jeunesse, le sentiment
d’œuvrer
ensemble au service des
autres, découvert
dans l’action
associative.
Marie
Lajus est commissaire divisionnaire à Paris. Ancienne élève
de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm,
elle est entrée dans la police en 1997, où elle a été commissaire
en banlieue parisienne puis en services d’enquêtes judiciaires,
avant de devenir responsable de la communication de la préfecture
de police.
Le gang, propos
recueillis par Frédéric
Ploquin
Je n’ai
pas l’habitude de
me justifier, mais puisque
tu me le demandes ! Je
n’ai pas choisi de
devenir ce que je suis.
Si j’étais
né dans un beau
quartier, je serais peut-être
devenu chef d’entreprise
ou ingénieur.
J’ai commencé très
jeune, en chapardant, et
puis j’ai volé la
caisse du premier couvreur
qui m’avait
embauché parce qu’il
avait maltraité sous
mes yeux un copain ouvrier.
Frédéric Ploquin est auteur de la trilogie Parrains
et caïds, Fayard. Dernier titre paru : Le Sang des caïds.
Les règlements de comptes dans l’œil
de la PJ (mars 2009). La musique par Alain Meunier
Plus
peut-être que ma profession, c’est l’instrument
que je pratique, le violoncelle,
qui a fait de moi un individu tourné vers
ses semblables. En effet,
un instrument monodique tel que violon, violoncelle ou flûte
ne donne sa mesure qu’au milieu
d’autres instruments,
monodiques ou non. Les
musiciens jouant d’un
instrument polyphonique,
harmonique (piano, orgue,
clavecin, etc.), peuvent être
moins spontanément
portés
au partage, à la
mise en commun, mais la
musique a vocation à les
rattraper ; vocation dont
le signe majeur est justement
le partage ! Cette appartenance « obligée » (Dieu
merci !) aura sans doute
nourri mon amour-propre
individuel de façon
particulière, le
façonnant afin de
permettre une rencontre
plus heureuse avec les
autres, avec l’autre.
Alain
Meunier est violoncelliste – soliste et chambriste ;
il est très attaché à la transmission de son
art, participant à de nombreux classes de maître, festivals
ou concours. Il est, entre autres, professeur honoraire des Conservatoires
supérieurs de musique de Paris et de Lyon, codirecteur du
concours international de quatuor à cordes
de Bordeaux.
L’équipe
de tournage par Alain Corneau
Dans
notre tradition culturelle,
le metteur en scène
d’un
film en est le seul et
unique auteur. Dans les
faits, la fabrication d’un
film est bien le résultat
d’un travail d’équipe,
une œuvre résolument
collective. Il appartient à chaque
metteur en scène
de résoudre cette
contradiction à sa
manière, c’est
même une des obligations
majeures de son activité créatrice.
Depuis le couple « réalisateur/producteur » jusqu’à l’écriture
souvent à plusieurs,
l’intervention de
l’équipe
technique sur le plateau
de tournage, le jeu des
comédiens,
le montage, musique, sons, étalonnage,
etc. le metteur en scène
communique à chaque
instant avec plusieurs
collaborateurs spécialisés.
Alain
Corneau, cinéaste.
Le labo par Pierre-Marc
de Biasi
Est-ce
qu’être chercheur
au CNRS a de quoi rendre
heureux ? Oui, jusqu’à présent
en tout cas, en raison
du savant équilibre
qui s’y établit
entre le je et le nous, à plusieurs échelles
et à toutes
les étapes de la
carrière. En entrant
au CNRS, d’abord
: les postes sont rares,
de dix à cent fois
plus qu’à l’université,
et l’on peut donc
se sentir fier d’avoir été choisi,
un peu comme lorsqu’on
entre dans une grande école. Être
recruté veut dire être « accueilli » par
une structure pyramidale
de nous : des pairs, une équipe,
un laboratoire, un département
scientifique (ou, désormais,
un « institut »),
un comité national
et, enfin, au sommet, le
CNRS lui-même, comme
entité qui fédère
toutes les disciplines
dans ce qui est à ce
jour le plus grand organisme
de recherche européen.
Le chercheur est coopté et
accueilli par ces cercles
concentriques de nous pour
y développer
une recherche individuelle à la
fois en son nom propre
et au nom de l’unité (le
labo) à laquelle
il appartient : dans le
cadre d’un programme
personnel de recherche
et à travers
des projets collectifs
qui rassemblent plusieurs
chercheurs, et souvent
plusieurs laboratoires,
de différentes disciplines, à l’échelle
nationale ou internationale.
Le nous de proximité le
plus naturel pour le chercheur
est celui de son laboratoire
: une structure à la
fois hiérarchique
(une direction, un conseil,
des chefs d’équipe,
des membres statutaires,
des membres associés)
et démocratique
(on devient directeur par élection
en soumettant un programme
au suffrage de l’unité).
Mais le labo ressemble
aussi, et de plus en plus
(c’est dans l’air
du temps), à une
sorte de PME à la
japonaise, où chacun,
avec plus ou moins d’enthousiasme,
se sent engagé à relever
un défi qui est
celui du labo lui-même
pour sa survie : produire
plus de résultats
quantifiables avec des
moyens généralement
en baisse, innover, développer
la structure et son rayonnement
international, acquérir
de nouveaux moyens financiers
et humains par contrats,
etc. Là,
tout dépend des
tempéraments : il
y en a que ça
stimule, et d’autres
que ça
stresse… La rédaction
par Antoine Perraud
À
la Maison de la radio, sur l’ancien quai de Passy devenu avenue
du Président-Kennedy (dans le XVIe arrondissement de Paris),
la tour centrale est recouverte, en raison de travaux colossaux,
d’une bâche colossale. Sur icelle s’inscrit en
lettres immenses : « C’est bien la première fois
que nous avons quelque chose à vous cacher. » La formule
est fausse (ne songeons qu’à la maladie du président
Georges Pompidou, celée de longs mois) et confine donc au
cynisme. À la lecture de cette propagande, le salarié de
Radio France que je suis change de camp, passant du « nous » trompeur
au « vous » trompé, du fait d’une solidarité à la
fois instinctive et profonde.
Antoine
Perraud, producteur à France Culture, journaliste à Médiapart.fr
Le club sportif par Denis
Tillinac
Jamais
la moindre appartenance à un
parti, un syndicat, une
secte, une maçonnerie,
un comité. Mais
quasiment toute ma vie,
adhésion à des
clubs sportifs, en qualité de
pratiquant (foot, rugby,
tennis, tennis de table).
Des clubs engagés
(à un niveau modeste)
dans des compétitions
officielles. En outre,
j’ai présidé pendant
dix-huit ans une mini-PME,
les Éditions de
la Table ronde (une douzaine
de salariés). Et
je suis un fidèle
ordinaire d’une
institution assez particulière
: l’Église
catholique, apostolique
et romaine.
Denis
Tillinac est un écrivain, éditeur et journaliste.
Il a dirigé la maison d’édition La Table ronde
de 1992 à 2007. Son dernier livre : La Dernière
Clope au Danton.
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