| |
| |
BONJOUR
L'ANCÊTRE __________________________________________
Robida médiologue, par Michel Thiébaut
Parmi les auteurs sensibles
aux bouleversements culturels de notre époque,
il est possible de faire des choix, d’établir une chronologie,
de retenir l’un plus que l’autre pour la pertinence de
son propos. Au-delà de l’effort individuel pour penser
notre monde, le conditionnement culturel de chacun détermine
son système de référence. Au nombre de ceux
qui, très tôt, ont perçu le passage de la graphosphère à la
vidéosphère, Albert Robida fait figure de pionnier.
Deux de ses principaux ouvrages en témoignent, Le Vingtième
Siècle, en 1883 (404 pages), et La Vie Électrique,
en 1892 (234 pages). Ils demeurent assez peu cités. Les dates
de ces deux titres laissent perplexe lorsqu’il s’agit
d’évoquer la vidéosphère – même
s’il s’agit d’anticipations romanesques. Et pourtant,
c’est bien dans ces deux livres que nous trouvons une description
d’un monde dominé par les écrans, bien en avance
sur celui de Robida. Si le premier des deux ouvrages a connu un réel
succès, au point d’être plusieurs fois réédité,
c’est davantage en raison du caractère apparemment cocasse
des inventions qu’il évoquait que pour la profondeur
de vue dont il témoigne.
Michel Thiébaut est professeur
d’histoire et de géographie
dans l’enseignement secondaire à la retraite, il
a conduit un travail de recherche autour de l’imagerie
d’histoire
(thèse d’État : L’Antiquité vue
dans la bande dessinée d’expression française,
1945-1997). Il poursuit aujourd’hui ses recherches sur
l’imagerie
du XIXe et donne des cours sur ce sujet à la faculté des
lettres de Besançon. |
|
| |
|
|
| |
________________________________________________________________ |
|
| |
Antifrançais,
l’Américain
?, par Jeffrey Mehlman
La francophobie américaine
ne mérite pas moins d’attention
que l’antiaméricanisme en France. Cette tradition pittoresque,
et chez nous méconnue, Jeffrey Mehlman, éminent critique
littéraire américain, l’aborde ici par le biais
des meilleurs romanciers et des comédies musicales. À qui
osera dire que c’est le petit bout de la lorgnette, le médiologue
répondra par le dicton fameux : Ad augusta per angusta. Ce
sont les sentiers qui mènent aux sommets.
Jeffrey Mehlman est critique littéraire et historien des idées.
Il a enseigné à l’université de Cornell
et à l’université Johns Hopkins. Il est actuellement
professeur de littérature française à l’université de
Boston. Son dernier livre publié : Émigrés à New
York : les intellectuels français à Manhattan, 1940-1944
(Albin Michel, 2005).
L’art à l’épreuve de ses médiations,
par Nathalie Heinich
«
Un poème est un mystère dont le lecteur doit chercher
la clef » et « c’est le regardeur qui fait le
tableau ».
Mallarmé et Duchamp nous auraient-ils égarés
en nous donnant à croire que l’art est un jeu à deux
? En mettant au jour les entre-deux, Nathalie Heinich nous rappelle
qu’il s’agit d’un jeu à trois. La sociologue
analyse et documente méticuleusement l’action multiforme
des intermédiaires dans un ouvrage éclairant, Faire
voir. L’art à l’épreuve de ses médiations (Les Impressions nouvelles, Paris, avril 2009). Remercions-la de
nous en donner ici un avant-goût.
Tchekhov, la scène
et nous, par Régis Debray
Le metteur en scène Daniel
Mesguich a bien voulu m’inviter à l’une
de ses "Leçons du lundi", placées sous
la rubrique « Penser le théâtre », devant
les élèves du Conservatoire national supérieur
d’art dramatique qu’il dirige (15 décembre 2008).
On reproduit ici cette intervention orale, légèrement
remaniée pour les besoins de l’impression.
Régis Debray. Dernier livre paru : Le
Moment fraternité,
Gallimard, mars 2009.
Plus belle la vie, Julien Pasteur
Les séries
télévisées, on peut se contenter
de les regarder sans arrière-pensées. Julien
Pasteur, lui, a entrepris d’en scruter moins innocemment
les avatars successifs. Intrigues, personnages, décors
: comment le petit écran
reflète-t-il – à moins qu’il ne les
prescrive – les
formes où s’inscrivent les relations subtiles
entre les nous et les moi-je ?
Julien Pasteur enseigne la philosophie à l’IUFM
de Franche-Comté.
Ancien chargé de cours à l’université,
il poursuit aujourd’hui un travail de thèse au
sein du Laboratoire de recherches philosophiques sur les logiques
de l’agir
(E A 2274) de l’université de Besançon.
Ses travaux de recherche portent sur les rapports entre république
et nation dans la philosophie politique et la littérature
françaises
de la fin du XIXe siècle et du premier XXe (1880-1920).
Les
dieux ont soif, par Michel Leroux
Anatole France médiologue
? Michel Leroux nous invite à relire
Les dieux ont soif, où l’auteur repère
de troublantes analogies entre faits de religion et faits de
politique : discours,
comportements et jusqu’au recyclage du matériel
liturgique… Éloge
du scepticisme, à l’heure où d’autres
vertus civiques menacent, gentiment, de nous asservir à l’empire
du bien.
Michel Leroux est agrégé de
lettres classiques. Ses livres publiés sont : Trente-Six
commentaires composés
rédigés, CRDP de Grenoble-Delagrave, 1993, rééd.
1998, Le Commentaire littéraire, ibid.,1997, et De
l’élève à l’apprenant
et autres pamphlets, Bernard de Fallois, 2007.
Cambodge : quel
traitement du trauma ?, par Daniel Bougnoux
Trente ans après
le renversement du régime des Khmers
rouges par les troupes vietnamiennes, le 7 janvier 1979, le
procès
de quelques dirigeants devant des « chambres extraordinaires
au sein des tribunaux cambodgiens » (CETC) va enfin s’ouvrir à Phnom
Penh. Cette juridiction au nom bizarre a connu une gestation
tortueuse, fruit d’un laborieux compromis. Un procès
international eût été plus simple à mettre
sur pied, et sans doute moins coûteux, mais aurait-il
eu la même
signification aux yeux des Cambodgiens ?
Pour Soko Phay-Vakalis, qui m’a aidé à visiter
autrement son pays
Daniel Bougnoux est professeur émérite à l’université Stendhal
de Grenoble.
Quand le christianisme a changé le
monde. D’« Apocalypse » à Maurice
Sachot, des relectures déstabilisantes, par René Nouailhat
Le
christianisme des premiers siècles redevient un thème
d’actualité, tant à la télévision
qu’en librairie. La belle série « Apocalypse » comme
l’ouvrage de Maurice Sachot, Quand le christianisme a
changé le
monde, esquissent ce que peut être une histoire non religieuse
de la religion, tout en montrant les périls des reconstructions
a posteriori. Une leçon médiologique.
René Nouailhat
est spécialiste d’historiographie
du christianisme. Il a fondé l’Institut de formation à l’étude
et à l’enseignement des religions au Centre universitaire
de Bourgogne, à Dijon. Son dernier livre paru : Enseigner
le fait religieux, un défi pour la laïcité, Nathan, 2004.
Trinité, mathématiques
et infini, par Jean-Yves Chevalier
Du « Vicomte de Bragelonne » à Durkheim,
d’Aristote à Gracq,
l’aventure d’une question : la partie peut-elle être
aussi grande que le tout ? Derrière cette question se
cache l’infini. Brève histoire d’un cheminement
surprenant reliant Trinité et Cantor, enjeux religieux
et innovation mathématique.
Jean-Yves Chevalier enseigne les mathématiques en classe préparatoire
au lycée
|
|
| |
|
|
| |
PENSE-BÊTE (5),
par Régis DEBRAY
Chacun sa caste
Concomitance. Commissaire d’une exposition au Louvre sur les
relations musique-peinture, Pierre Boulez déplore le retranchement
de chaque profession artistique sur elle-même. « Je regrette
beaucoup aujourd’hui, dit-il, que les musiciens ne rencontrent
jamais les plasticiens et vice versa. » Les Paul Klee violonistes
ne semblent plus d’actualité, en effet. Il formule la
même remarque à propos des écrivains, peu curieux
de ce qui se passe ailleurs, repliés comme ils sont sur leur
propre univers, étanche et suffisant. Un tollé soulève
au même moment l’ordre journalistique, indigné comme
un seul homme par le traitement policier réservé à l’un
des siens. Perquisitionné à son domicile, il a été conduit
menotté au commissariat, rudoyé comme n’importe
quel manant suite à l’exécution d’un mandat
de justice, sans égard pour ses titres et qualités
(heureusement, le président de la République, fin connaisseur
de la hiérarchie propre à la société de
communication et du for de juridiction qui en découle, a peu
après présenté ses excuses au premier ordre
dans l’État : un médiocrate n’est pas un
roturier qu’on soufflette à merci). Quelle relation
entre le regret du musicien et le haut-le-cœur de notre noblesse
unanime ?
|
|
| |
|
|
| |
SALUT
L'ARTISTE _______________________________________________
Almodóvar, un tragique nommé désir,
par Thomas Steinmetz
Curieux métissage que celui qui donne à l’œuvre
de Pedro Almodóvar une personnalité propre et rend
ses films reconnaissables au premier coup d’œil. D’un
côté, un aspect lumineux, éclatant, fait d’emprunts
revendiqués par le cinéaste au mélodrame :
situations invraisemblables, personnages excessifs, expression
extrême des sentiments. Rires et larmes, viols, incestes,
tyrannies amoureuses, retrouvailles improbables sur fond de couleurs
vives, dialogues parfois extrêmement crus, animent des histoires
de passions et de meurtres. Voilà ce à quoi on est
parfois tenté de réduire la signature d’Almodóvar,
tant cet aspect est chez lui immédiatement frappant et fascinant.
Pourtant, s’il impressionne et même hypnotise, cet
habit de lumière n’est pas tout. L’univers mélodramatique
est chez le cinéaste espagnol placé sous le signe,
plus sombre et plus intime, du tragique : une logique implacable
mène des protagonistes souvent très lucides et conscients
de ce qui les attend vers une fin terrible, qu’ils affrontent
avec une tranquillité remarquable.
Thomas Steinmetz, spécialiste
de la fiction fantastique (littérature et cinéma),
enseigne actuellement la littérature comparée à l’université Paris-Sorbonne
(Paris-IV). Ses recherches portent principalement sur la théorie
de la fiction, notamment dans la littérature contemporaine
espagnole et hispano-américaine. Il est co-auteur d’un Dictionnaire
du fantastique, à paraître aux Éditions
Ellipses. |
|
| |
|
|
| |
UN CONCEPT ________________________________________________
Le Barbe-Bleue d’Orient, ou l’homme-fracture, par Pierre
Chédeville
Une analogie troublante débouche sur un concept,
celui de l’homme-fracture. Les crimes barbares de Gilles
de Rais, il y a plus de cinq cents ans, et les attentats de New
York,
sinistre
inauguration du xxie siècle, ont eu, au moment même
où ils furent perpétrés, ce triste privilège
de métamorphoser immédiatement leurs auteurs en légendes
noires de l’Occident. Et pourtant, ni Beria, ni Himmler, âmes
damnées autrement terrifiantes, ne sont véritablement
devenus des figures populaires du Mal. Pourquoi cette étrange
cristallisation sur les crimes d’un grand seigneur de France
et d’un fils de grande famille saoudienne ?
Pierre Chédeville
a une double formation en management et en littérature.
Présent dans le monde de l’entreprise,
où il est spécialiste du domaine bancaire, il n’a
cependant pas cessé de questionner les grands textes pour
essayer d’éclairer de manière décalée
le monde contemporain. |
|
| |
|
|
| |
SYMPTÔMES _______________________________________________________ |
|
| |
Obama : la stratégie
de la parole implicite, par Michel Erman
Un sondage réalisé auprès
d’un panel de
Français avant l’élection américaine donnait
69 % des voix au candidat démocrate. L’Obamania qui s’est
emparée de l’Hexagone sur fond de belles envolées
vantant la diversité et la discrimination positive, et condamnant,
de facto, notre modèle assimilationniste, ferait presque oublier
que Barack Obama a été élu aux États-Unis…
Michel Erman est professeur de linguistique
et de poétique à l’université de
Bourgogne. Ce qui marche, par Daniel Bougnoux
L’image
de couverture dit l’essentiel : une jeune femme
brillamment harnachée de paquets marche d’un pas résolu
vers de nouvelles emplettes, à moins qu’elle ne se hâte
de rentrer chez elle pour essayer, devant son miroir, sa gracieuse
silhouette mise à la dernière mode. L’image la
coupe aux épaules, mais nous voyons à quoi elle pense,
et quel projet domine la vie de la femme sans tête : « Je
dépense donc je suis.
Encore un rêve : le jumelage scolaire Nord-Sud, par
Daniel Faivre
Le moment le plus heureux de ma carrière fut sans
conteste les années pendant lesquelles mon collège
de Courbevoie fut jumelé avec une école malienne,
celle de Niono précisément.
Années pleines d’empathie qui mobilisèrent
toutes les énergies, des élèves et de mes
collègues,
mais aussi celles des parents, de l’administration, de
la municipalité.
Daniel Faivre, né avec la Seconde
Guerre mondiale, est professeur de français engagé en
1968, longtemps responsable local du SNES. Itinéraire varié,
du lycée Saint-Louis
aux collèges de banlieue, et auteur d’ailleurs d’un
essai sur ceux-ci : Ta Mère Point Com.
Un
micro-médium nommé « Pléiade »,
ou du bon usage des préfaces, par Jacques Lecarme
Il y a peu de collections, dans l’édition française,
qui soient parvenues, sur la longue durée, à constituer
un espace sacré et un objet de culte. La « Bibliothèque
de la Pléiade », inventée par Jacques Schiffrin,
reprise et développée par les Éditions Gallimard,
s’est toujours attachée aux œuvres complètes,
au format portatif in-12° et au papier bible. Elle a connu
cependant une évolution profonde dans ses préfaces,
notes et annexes (que les spécialistes désignent
comme « péritexte
hétérographe »). Des années 30 à aujourd’hui,
rarissimes sont les volumes sans préface : il ne s’agit
que d’auteurs vivants qui se vexeraient d’être
préfacés
par un collègue présumé inférieur.
Mais, jusqu’en 1939, on ne pléiadise, on ne sacralise
que des auteurs classiques, autrement dit consacrés. On
demande à un écrivain
contemporain déjà notoire d’aider à la
transmission d’un grand ancien : c’est un exercice
d’admiration
plus que d’actualisation. Louis-Martin Chauffier préface
sobrement les Confessions de Rousseau, André Gide, le
théâtre
de Goethe, Bernard Groethuysen ses romans. Pour Shakespeare,
c’est,
derechef, André Gide ; pour Marivaux, Marcel Arland ;
pour Roger Martin du Gard, c’est Albert Camus, élogieux
jusqu’à l’emphase.
Ces préfaces sont courtes et apéritives, les notes,
vraiment minimales. On savait alors le lecteur désirant
entrer de plain-pied dans le texte des classiques, et que le
texte est d’autant plus
désirable qu’il est plus proche de la nudité des
statues. Les écrivains préfaciers cités
ci-dessus appartenaient à la vie littéraire, non à la
hiérarchie
universitaire. Chez tous, on sent l’humilité de
l’apprenti
face au maître qu’il s’est choisi, ou que des
directeurs de collection ont choisi pour lui.
Jacques Lecarme est professeur émérite de littérature
française à l’université Paris III. Dernier
livre paru : L’Autobiographie, avec Éliane Lecarme-Tabone
(Armand Colin, 2004). |
|
| |
|
|
| |
UN
OBJET _______________________________________________
Éloge du rasoir. Introduction à une petite métaphysique
de la barbe, par Robert Damie
N’en déplaise à la légende noire de la
nouvelle orthodoxie, il y a des utopistes heureux. King Camp Gillette
(1855-1932) est de ceux-là : il a changé la face
de l’homme. Comment?
Par la mise au point en 1897, après de nombreux tâtonnements
de bricoleur, d’un outil utile, facilement manipulable par
tous : un rasoir mécanique pour la barbe, de modèle
réduit et à prix modique, muni de lames interchangeables à double
tranchant enserrées dans une tête démontable.
Ce petit appareil bien pris en main autorisait le moindre des hommes à se
raser confortablement lui-même la barbe en toute sécurité,
chez lui et partout où le travail comme le loisir l’amenaient à se
déplacer. Robert Damien est professeur de philosophie à l’université de
Nanterre. Dernier livre paru : Le Conseiller du Prince, de
Machiavel à nos
jours, PUF, 2004. |
|
| |
|
|
|
|