N°1  La querelle du spectacle

 
     
 

Régis Debray

 
  Pourquoi le spectacle ?  
     
     
 

Valéry : "La Scène est un lieu métaphysique
comme l'Autel, le Tribunal. Comme le Lit, la Table à manger, le Foyer.
La civilisation commence à ces spécialisations".

 

Cerner un enjeu de civilisation à travers une cartographie des lieux et une physiologie du spectateur, ce mutant travaillé au corps par nos panoplies de transmission - c'est l'objet de ce premier numéro des Cahiers de médiologie, dont Daniel Bougnoux a bien voulu assumer la coordination. L'enjeu - il l'explique ici lui-même - porte un nom : la représentation, ou le maintien des distances donneuses de sens.

On peut interroger le spectacle en moraliste (corrompt-il ou améliore-t-il les mœurs ?), en psychologue (qu'entre-t-il de suggestion hypnotique dans cette fascination ?), en philosophe (quel statut pour l'illusion entre le vrai et le faux ?), en sociologue (peut-on concevoir des sociétés sans spectacles ?), en thérapeute (de quelles humeurs intimes nous purge la catharsis ?), en historien (comment ont évolué les arts dramatiques ?), en dix autres postures encore. L'aborder en médiologue, c'est commencer par observer une certaine forme matérielle : mise en vue, accès au public, conditions d'écoute, postures de vision. C'est traverser l'espace du texte pour regarder l'espace scénique, la forme des sièges, les machines, et les éclairages. Comme il y a une éloquence d'avant et d'après le microphone, un jeu de comédiens d'avant et d'après la caméra (l'audiovisuel désincorpore l'assistance en audience), un espace public d'avant et d'après la télévision, il n'y a pas de "société du spectacle" dans l'abstrait et l'intemporel. On voudrait ici contribuer modestement à une œuvre de salut public : mettre un langage paresseux à la hauteur de nos appareillages. Les machineries de la représentation changent plus vite hélas que nos métaphores, et il y a autant de danger que de drôlerie à dauber comme par devant "la scène publique" ou le "théâtre politique", comme si, dans notre "life-style politics", la conversation n'avait pas dit adieu à la péroraison, le plein air aux trompe-l'oeil, le gros plan aux vues d'ensemble. La technique commande à nos chorégraphies, à nos parlements et jusqu'à notre larynx, et l'affect n'est pas plus séparable de l'appareil que la maxime morale d'un dispositif spatial. Fin des "grands récits", essor des multisalles, c'est tout un.

De la messe au procès, en passant par le match de rugby, le peep-show, la danse, le défilé, la parade, le numéro, le spectacle joue sur une gamme élastique de coordonnées, à géométrie variable : un rassemblement physique, actuel et non virtuel (comme devant la télé) ; une adhésion libre (les participants jouent de leur plein gré, et les spectateurs payent leur écot) ; un certain vis-à-vis entre des officiants et une salle, un pôle actif et un autre contemplatif (plutôt que "passif" : immobilité n'est pas inertie) ; une transposition fictive, ou la faculté d'irréaliser, de mimer en deuxième temps des conduites humaines. Dramatiquement considéré, l'office religieux satisfait, à ces quatre conditions ; non la fête princière ni la guillotinade d'antan, qui furent en leur temps des spectacles recherchés. Une exécution publique aurait aujourd'hui des voyeurs ou des témoins, non des spectateurs : il n'est pas sûr que le reality-show télévisé puisse facilement s'annexer les décapitations au sabre d'Arabie Séoudite. Et la camera invisible fait des personnages malgré eux, pris en otage d'un spectacle machiné à leur insu. Où l'on voit qu'une définition opératoire évolue avec les moyens d'opération spectaculaire autant qu'avec nos décisions culturelles, ceux-là conditionnant celles-ci. Et justement, nous avons, à l'égard du spectacle, changé de monde. Nouveaux systèmes techniques, nouveaux réflexes culturels.

En fait de dramaturgie, l'air du temps préfère le carrousel au planétarium. Il sacrifie Brecht à Rousseau. Jean-Jacques : "Plus j'y réfléchis, et plus je trouve que tout ce qu'on met en représentation au théâtre, on ne l'approche pas de nous, on l'en éloigne". Plus de cadre au tableau, et que tout le monde enjambe la rampe - tel serait le mot d'ordre actuel. Plus de silence, plus de secret, plus de retrait. Vidéo-surveillance, transparence, interactivité. Est-ce par hasard qu'on rebaptise les théâtres "lieux de proximité" ? "Il n'y aura plus de regardeurs dans ma cité, plus rien que des acteurs", disait Jean Dubuffet (l'auteur de l'Hourloupe qui remplaça l'objet à regarder par la structure pénétrable). "Prière de toucher", demandait avant lui le pionnier des reality-shows, cet inattendu rebond du ready-made, Marcel Duchamp. Les omniprésentes métaphores de la caresse et du surf introduisent à la nouvelle société du contact, à la fois hard et décontractée, qui relègue "la société du spectacle", avec ce qu'elle exigeait de composition et de convention, dans un passé emphatique, quasiment monarchique. La démocratie du moment : vivre en prise directe un univers en accès direct, "tout et tout de suite", vaste self-service sans cérémonie, et il n'est pas jusqu'à l'écrit qui ne se mette à bouillonner des chaleurs mimétiques de l'onomatopée et des comics (chnof, rrhawk, etc.). Rien n'échappe désormais à la grande bascule du devant au dedans. Elle s'est explorée avant l'heure, comme on la verra ici, dans cette scénographie qui, depuis trente ans, a "travaillé" la rampe - la barre de séparation propre au dispositif spectaculaire. Et cela bien avant que l'on ne stigmatise "la société du spectacle", l'Etat-spectacle et ses mystifications. Aujourd'hui, le mot sert à chacun de repoussoir. Les équations contemplation = abdication, distance = passivité, séparation = aliénation, sont passés dans l'usage commun.

C'est que le "tous en scène, tous acteurs !" n'est plus une nostalgie de promeneur solitaire en mal de chaleur humaine, mais l'aboutissement monnayable et palpable d'un système technologique en plein essor, le branchement généralisé, qui nous fait enfin toucher du doigt ("push the button") l'idyllique trilogie Immédiateté - Proximité - Simplicité. L'environnement virtuel, le live, la boucle sensori-motrice, l'écran tactile, le casque de visualisation, le gant à retour de données, transforment l'ancien homo videns et ludens en pilote de chasse ou en scaphandre, en explorateur-auteur de mille productions, lyriques ou logiques.

La vidéosphère née en 1968 se place sous le signe du circuit court. Elle promeut l'abrégé, le direct, la transitivité maximale. A quoi bon des procès en bonne et due forme, en des lieux solennels, selon des procédures compliquées ? Oubliez ces rituels surannés, faites rentrer les cameras, et chacun tranchera selon son cœur, la couleur de peau ou le compte en banque de l'inculpé. A quoi bon des professeurs et des disciplines ? Ouvrez les écoles, mettez-y des animateurs et de bonnes émissions, et les enfants trouveront d'eux-mêmes leur équilibre personnel. Justice, éducation, politique, beaux-arts - partout résonne l'injonction : "collez donc à la vie". Nous voilà sommés de préférer le flux à la forme, le jaillissement à l'élaboration, le primaire au secondaire, le regard de plongée (participatif, fusionnel) au regard de surplomb (critique, objectivant). Tout alentour réclame de la présence immédiate plutôt que du représenté. Du cru plutôt que du cuit. Du flash plutôt que du filé. Les arts à deux temps (théâtre de texte, musique et danse à partition) reculent devant les premiers jets, le talent d'exécution pâlit devant le génie de l'improvisation. L'oral repasse en amont de l'écrit. Toutes esthétiques cohérentes avec le règne de l'individu consumériste et un monde éthique où la liberté du sujet ne se définit plus en terme d'autonomie mais de spontanéité, comme un "laissez-faire laissez-passer", et non comme une pente à remonter. Domination du cri, du borborygme, de l'empreinte encore tiède, de la trace à l'état brut, du témoignage à chaud, du lambeau à vif, à cru. Non au décollement, au décollage symbolique, oui à la tranche de vie. Mise en scène, mais d'un refus de mettre en scène. Apothéose d'"une culture qui est la vie" - selon le vœu même d'Artaud, curieusement transformé - la participation cosmique et la rigueur personnelle en moins - dans le politiquement correct des sociétés du profit. L'ancienne marginalité fait loi. Il serait temps d'en évaluer la consistance, en termes de culture comme en termes de vie.

L'effet pervers du "sus à la séparation, sus à l'aliénation" ne peut plus être en effet éludé par le rappel du but visé par les contempteurs d'antan, qui était magnifique. Et cohérent. L'idéal émancipateur d'une société enfin transparente à soi rejoignait celui d'une base unanime et sans rivages : le peuple devenant son propre spectacle, sans besoin de nation ni de théâtre. C'est le moment où, patron du TNP - deux lettres de trop -, Vilar en Avignon se fait insulter par les jeunes iconoclastes. Où l'on s'en va rêvant d'un wagnérisme démocrate qui plongerait le théâtre dans la rue, dissolverait l'Etat dans la société civile et ferait litière des séparés (les odieux professionnels de la politique, de l'art, du théâtre, de la Révolution etc.). Mais qui n'a vu "l'après" des insurrections de la Vie : la subversion du spectacle commercialisé promouvant le spectacle commercial des subversions ?

Il n'est pas indifférent que le décri du spectacle ait historiquement coïncidé avec la recherche, en tous lieux du social, de l'institution nulle. Living theater, tribunal populaire, école ouverte, communautés et groupes charismatiques forcèrent ensemble les portes, non de la démocratie réalisée, ou de la république autogérée des conseils ouvriers, comme on l'espérait, mais du new age libéral. Ironie de L'Histoire : l'orthodoxie paléo-chrétienne revenait par l'extrême-gauche. Ce sont les apologistes des premiers siècles en effet - Tertullien, Clément d'Alexandrie, Saint-Augustin - qui ont le plus férocement justifié la continence spectaculaire, en appelant les bons chrétiens à ne plus fréquenter les théâtres que les bains mixtes, arènes et stades. La patristique, misogyne et anti-vitaliste, condamnait le spectacle comme opus diaboli pour relever de l'ordre de la Chair (du sexe, des passions et de leur chaleur communicative) alors que c'est au nom des valeurs du corps et de la vie, expressives et dionysiaques, que le zèle anti-appollinien d'aujourd'hui récuse rites, cérémonies, protocoles et mises en scène. En imitant les passions, on en excite le charme - dit le Père de l'Eglise. Il ne faut plus imiter les passions, il faut les vivre - dit le fils ingrat, qui voulait s'éclater. Deux griefs de sens contraire (trop d'impudicité, pas assez) mais qui débouchent sur une commune aversion pour les rituels et les costumes.

"Le spectacle nous vole notre être", répète le moraliste moderne. Pourquoi ? Parce qu'il sert de métaphore à la distance entre les hommes. Que faire en effet de cette séparation - le péjoratif de médiation ? Faire avec. L'abolir est pire que l'assumer. Sans doute un monde où tout l'homme serait dans chaque homme n'aurait plus besoin de se dédoubler, par contrat, en personne et personnage, en parterre et tréteaux, en réel et en virtuel. Qui chasse l'intermédiaire chasse bientôt l'interprète. Le problème, c'est que la réalité vécue ne résonne pas sans se mettre à distance d'elle-même, à la distance du tenant-lieu. Le sens est un effet d'écho, et l'écho un effet d'abîme. C'est parce que rien d'humain n'est donné à l'homme immédiatement que l'illusion comique n'est pas un mensonge ; qu'il est tenu de passer par le faux pour aller à sa vérité ; de se projeter dans les autres, pour entrer en rapport avec soi. Daniel Mesguich, qui avoue monter Bérénice par égard pour l'actualité, rappelle justement qu'"il faut toujours s'éloigner pour mieux voir". Ce que nous suggère de son côte Jean-Yves Hameline, liturgiste chrétien, c'est le bon usage des distances, ou comment faire d'un mal un bien, d'un état de séparation une médiation dynamique, et d'une frustration un "effet de transcendance". Occidental ou japonais, un beau rituel spectaculaire nous rappelle en effet qu'un froid qui se réchauffe à mesure est plus saisissant qu'une exubérance qui se dégrade, par laisser-aller et lassitude. Il suffit de regarder le mime Marceau derrière sa pancarte : le spectacle d'un rôle social qui s'intériorise en différé permet de jouir et juger à la fois, quand celui d'un moi intime qui s'extériorise à côté de nous en temps réel ne nous permet ni l'un ni l'autre.

Il serait peut-être temps de se demander si la problématique anti-bourgeoise de l'aliénation n'a pas été une sublimation philosophique de l'avarice bourgeoise. A la prendre au pied de la lettre, tout ce que je projette en l'autre, serait autant que je perds de moi. Il me faudrait donc récupérer dans ma vie pratique la réalité que l'imaginaire du spectacle m'a volé ; entre notre existence et nos images, ce serait un jeu à somme nulle : "plus l'homme contemple, moins il vit". Idéologie pure. L'expérience sentie, c'est celle-ci : plus nous contemplons, mieux nous vivons. Et comme il n'y a pas plus de communauté immédiate, sans protocoles d'assemblée, que de sujet individuel, sans médiations objectives, ajoutons : moins il y a de spectateurs, moins il y aura de citoyens. Moins il y a de liturgies, moins il y aura de République.

Il est évident que le désenchantement du monde, ou sa sécularisation, s'est traduit par une certaine perte d'intensité du spectacle collectif, le passage de la cérémonie à la distraction - dont l'évolution de la course de taureaux en milieu hispanique offre peut-être un exemple : culte religieux à l'origine, rite aristocratique au Siècle d'or, spectacle folklorique enfin (à la fois modifié et amplifié par la retransmission télévisée). Enfant du prêtre et de la Cour, le théâtre avait à voir avec la religion et la bonne société. Le cinéma (comme l'explique Monique Sicard), avec la science et le peuple. La télévision, avec le fantasme et l'individu. Transition du gradin au soleil, puis à la rangée de fauteuils à couvert, puis au canapé chez soi. Position debout, assise, couchée (ainsi la manif est-elle passée du sit-in à l'allongement sur la chaussée). Il serait vain, bien sûr, de vouloir à tout prix redresser le dossier du siège. Il ne le serait peut-être pas de vouloir réhabiliter le dispositif spectaculaire dans son principe. Il en va d'un souci qui concerne la réalité humaine en son entier, tant la haine des médiations unit dès les origines le théâtrophobe et le technophobe. La critique de la représentation s'adosse toujours au fantasme d'un "je-origine", d'une présence initiale et plénière à soi-même et au monde. D'un état de nature où l'homme baignerait dans l'épanouissement d'une donation première : la condamnation de la technique comme atteinte à l'authentique et la critique du spectacle comme vie absente aligne la condamnation des apparences sur celle des artifices. La médiologie s'inscrit en faux contre ce double refus.

Nous étions sans doute trop habitués à référer le symbolique au langage articulé : "au commencement était le Verbe". Le logocentrisme nous a désappris le corps. Nous croyons spontanément que symboliser, c'est verbaliser. Et si c'était mimer ? Pas seulement joindre le geste à la parole, mais signifier par gestes. "L'Esprit est pantomime", disait Valéry (grand médiologue avant la lettre). Panto-mime : tout s'exprime par le geste, tout est imitation. Doté de la faculté de représenter un comportement par un autre, l'animal hiéroglyphe est imitant autant que parlant ; la mimesis serait alors le propre de l'homme, un propre antérieur au logos. La bête simule par intérêt biologique ; c'est la feinte non le jeu. La perdrix fait la blessée pour échapper au prédateur, le loup vaincu tend la gorge, rituel de soumission, pour ne pas mourir. Ni les anges ni les bêtes ne se donnent la comédie. Seul l'homme joue. Le clown, l'acrobate, le danseur, l'équilibriste deviennent en ce cas aussi exemplaires de l'être spirituel de l'homme - sa capacité métaphorique - que le poète ou le philosophe. Et c'est une même tradition qui a réputé vilains et indignes le comédien et l'artisan, le mime et l'ingénieur. C'est bien comme imitation ou simulacre que Platon récuse l'objet technique (le lit artisanal en bois n'étant qu'une mauvaise copie de l'Idée intelligible de Lit). Réalités de second ordre, citoyens de deuxième rang. Tout ce qu'on a depuis appris sur l'histoire de l'espèce, documents à l'appui, atteste du contraire : la technique a inventé l'homme, comme le paraître fait advenir l'être. Rêver d'une société sans technique ou d'une société sans spectacle, c'est rêver d'un homme sans apprentissage, sorti tout fait des mains de Dieu, en état de marche, par équipement anatomique et transmission génétique. Qui n'aurait pas à faire le détour par un héritage, une culture, des mystères et des mythes. Qui pourrait comprendre sans interpréter, saisir son temps sans s'en éloigner ; sans passer par l'école, sans aller au cirque, au théâtre et au cinéma ; un homme qui pourrait mieux comprendre la guerre sans le secours des Perses d'Eschyle, la mort sans le Don Juan de Mozart, l'ambition sans la Splendeur des Amberson Cet individu n'existe pas. Ou plutôt si : c'est un consommateur, un client, un usager. L'européen de demain, dont le tout puissant marché, y compris celui de l'entertainment, serait chargé d'"optimiser les satisfactions". Improbable individu.

Et si on demandait au spectacle, qui est un corps de règles, de remédier aux impasses du spectaculaire, qui est recherche déréglée de l'effet ? Un spectacle est un médium de sens, le petit écran reste un médium d'existence. Il en faut, mais point trop. Sans quoi l'adhésion se perd. Nos tranches de vie voient diminuer inexorablement leur crédibilité. Car le flux télévisuel se donne pour la vie elle-même et non pour une représentation de la vie ; pour un prélèvement opéré en direct sur le monde et non comme une transposition, un discours sur le monde. A trop vouloir nous donner du crédible, avec ses docu-drame, ses scoops en live, ses reality-show, le soupçon s'installe en autodéfense. André Breton l'avait prévu dès 1924, première phrase du Manifeste surréaliste : "Tant va la croyance à la vie, à ce que la vie a de plus précaire, la vie réelle s'entend, qu'à la fin cette croyance se perd". Le contrat de croyance fictionnel - cette déréalisation du monde convenue et temporaire - pourrait bien recharger les batteries du symbolique, que le plain-pied "indiciel" met tôt ou tard à plat.

Grands sont les dangers du rituel spectaculaire quand il envahit une société - comme c'était le cas dans le "socialisme réel", où le tout-à-l'Etat pétrifiait la vie collective en fausses fêtes (défilés, parades, commémorations, remises de médailles etc.) : ankylose et formalisme ; immobilisme et compulsion répétitive ; écrasement de l'individu sous des communautés factices. Mais non moins grands sont les dangers de l'assèchement liturgique auquel procède à présent le tout-marché. Le spectacle obligatoire instaurait une coupure radicale entre la carte et le territoire, entre les signes et les choses. A trop vouloir écraser la carte sur le territoire, pour se libérer de l'emprise totalitaire, ne sommes-nous pas passés de l'autre côté du cheval ? La société marchande, du moins en Occident (l'Asie montante est sans doute mieux lotie) paraît en état de déficit cérémoniel. Elle est trop pressée, elle va trop vite, elle n'a plus de temps à consacrer aux politesses du comme si. Elle semble vouloir se replier sur la famille et la familiarité. Elle donne dans la désinvolture, le refus de toute étiquette, ce qui condamne à une moindre disponibilité aux êtres et aux choses. L'obscénité du temps - chacun la sienne - pourrait bien se définir comme un manque de mise en costume. Pas assez de dramaturgie et de distance. La baisse d'attention dramatique ôte toute signification à la mort au moment même où prolifèrent les images de massacres et le un "meurtre par minute" des séries télévisées. "Les plus grands drames de l'histoire, disait Henri Gouhier, philosophe du théâtre, ne s'expliquent peut-être que par la perte du sens dramatique". Combien de temps le sentiment tragique de l'existence pourra-t-il survivre au défaut de tragédies contemporaines ? Et le respect de la vie, ou la sacralité de la mort, à l'évacuation des cérémonies funéraires, à l'escamotage hospitalier des agonies, aux enterrements à la sauvette ? La promotion officielle de l'excellence désintéressée, dans l'apprentissage scolaire, à l'université, à la suppression de ces rituels républicains par excellence qu'étaient la distribution des prix, la collation des grades ?

Le culte du circuit court risque de court-circuiter les processus de mentalisation et symbolisation de la vie qui peuvent freiner la barbarie, à défaut de l'éteindre. Une action quelconque devient symbolique quand "chaque instant est plus général que l'incident". Le risque est qu'un trop de télévision transforme l'actualité en une suite d'incidents. Qu'à force d'être proche de tout, on ne discerne plus rien de général. C'est un fait que moins on regarde de personnages sur scène, à distance, individus transfigurés en types, plus le citoyen se voit harcelé dans sa vie courante par les personnalités en vue, - asphyxiante idolâtrie des une de magazine - et plus, simultanément, se personnalisent les fonctions publiques dans la Cité - montée des affaires et étalage des vies privées. Il serait sans doute exagéré de prêter à la dictature de l'audimat les mêmes effets pervers qu'à la dictature du prolétariat, mais il n'est pas illégitime de se demander si aux religions séculières d'antan, qui écrasaient l'individu sous la cérémonie, n'a pas succédé une religion de l'irréligion civile qui rabat l'animal imitant sur l'animal tout court, qui désymbolise les pulsions agressives et sexuelles.

Civilisation, disait Valéry. C'est-à-dire un ensemble de "comme si". Un effort, un processus, une éducation. Une dramatisation réglée des conflits : En clair : le passage sublimant du sacrifice humain à la brebis égorgée, puis à l'ex-voto. De la crucifixion à la procession de la Semaine Sainte à Séville, de l'expiation par le sang à l'expiation des pénitents qui imitent les souffrances du Christ en portant sur l'épaule un char doré de cinq tonnes. Le passage de la bataille rangée entre clans au match de foot entre équipes (qui peut toujours "dégénérer", soit régresser à la pulsion de mort originaire).

En résumé : la civilisation comme passage au spectacle et par le spectacle.

 
 

 

 
     
 
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