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Comment faire passer la littérature à l’écran ?

par Emmanuel Cauvin

le 5 juillet 2013

Crainte du piratage, interrogation sur les perspectives commerciales, inquiétude sur l’avenir des librairies, les éditeurs avancent à reculons vers le livre numérique, avec, en arrière-plan, un doute sur la place de l’objet "livre" dans l’écosystème numérique. Une interrogation purement médiologique. Étude du terrain, caractérisation de l’objet, comparaison, proposition.

Rappel des faits : le livre en sa majesté. Stable en ses dimensions (format) et sa structuration (pages, lignes), ses parties constituantes sont solidaires entre elles (reliure), il est perceptible dans sa totalité et son unité en un instant, un clin d’œil : le livre est un corps plutôt qu’une onde. Il a une épaisseur, un poids. Les faits étant d’abord les faits matériels, rappelons également que le livre est un objet tangible, transportable, mais pas indestructible, hélas. Il occupe à un moment donné un point précis de l’espace, et non plusieurs. Chaque livre est un objet unique, soumis, entre autres, aux aléas climatiques (soleil, pluie, vent etc.), ce qui le différencie du pavé, auquel il est parfois comparé.

Observons maintenant un écran : tout passe, tout ne fait que passer. À chaque instant la situation se recompose. Le matériau numérique n’est pas mouvant sous l’action d’une force extérieure, mais en lui-même, du seul fait qu’il existe. Cette mobilité n’est pas un "plus" mais une caractéristique inhérente de la matière, comme la chaleur pour le feu ou la structure pour un cristal. En nous plongeant là-dedans pour quelques minutes, ou plusieurs heures, nous nous jetons dans un torrent impétueux et chaque clic est comme un coup de rame pour essayer d’orienter notre barque dans le courant. Il faut bouger sans arrêt. Verrouiller est une hérésie, verrouillé une insulte. Ce nouveau monde, que nous avons créé au cours des dernières décennies, est dominé par des principes de fonctionnement, des lois physiques qui lui sont propres, et qui sont très différentes de ce que nous connaissons dans notre environnement naturel. La pesanteur est un phénomène inconnu. La configuration par défaut d’un être humain sur Terre est l’immobilité. Autour de nous un espace immobile, occupé par tel ou tel objet. La vie dans l’air n’est pas incompatible avec le fait de ne pas bouger. Au contraire, la vitesse est la corde qui stabilise l’environnement électronique, les coulées sont continues, toujours plus fluides, plus agiles, plus rapides. Ce lieu de vie, ce nouveau terrain d’action, que j’appelle Étherciel (1) a le mouvement pour principe premier. Il peut y avoir "Arrêt". Mais "Arrêt" est synonyme de problème, d’accident. Entre les bords opposés de l’écran, des formes en mouvement, sautillantes ou glissantes, dans des lumières changeantes… et rien d’autre. L’espace semble s’avaler lui-même en permanence.

 

Une émission qui passe

Revenons à nos livres. Les expériences menées à ce sujet, dans l’univers numérique, alias l’Étherciel, consistent invariablement à afficher des pages à l’écran. Fausse route ! Le texte doit défiler, en continu. Imaginons un texte animé qui avance, tel un fil dévidé, semblable au fil d’information en continu que certaines chaînes de télé font apparaître en bas de l’écran. Les textes en ligne doivent prendre la forme d’une ligne de texte. Tourner une page à l’écran est un geste "venu d’ailleurs", un exercice insolite, car totalement exogène (la prouesse technique du côté du logiciel est impressionnante). Avec ce "livre numérique", tout se passe comme si l’univers numérique n’était qu’une nouvelle version de notre environnement terrestre. Les pseudo-pages que l’on tourne à travers l’écran avec même un bruit de papier nous situent dans une transposition forcée de notre environnement naturel à l’écran. Quelle drôle d’idée que celle qui a consisté à représenter des pages de papier dans un univers réputé "sans papier" ! Le livre numérique est une reconstitution du livre dans un univers qui n’est pas le sien. Sommés de s’adapter, les éditeurs n’ont pas trouvé d’autre issue que de refaire à l’écran ce qu’ils faisaient déjà, des livres.

Le format PDF, qui fige un document, a été inventé pour permettre une impression fidèle, à l’identique, sur papier, à partir de toutes les plates-formes, pas pour remplacer le papier. Ce standard de description de document a le papier comme objectif final, le PDF n’est aucunement un standard d’affichage ou de lecture à l’écran. Pourtant, c’est ainsi qu’il est utilisé aujourd’hui dans l’offre de "livres numériques ". Il faut aller plus loin, sauter vraiment le pas.

Il n’y a pas de pages dans l’Étherciel, il n’y a que des fenêtres, et dans chaque fenêtre, non pas un paysage, mais une émission. Une émission qui passe. La littérature doit inventer une nouvelle forme pour rentrer dans ce moule qui n’est pas posé mais qui au contraire consiste en un jaillissement continu. La solution consistera à faire défiler le texte à l’écran. On laissera au lecteur la possibilité de régler la vitesse, de faire des pauses, d’afficher une page s’il le souhaite, mais le format approprié est le défilement, car il faut que ça bouge. Comment faire passer la littérature à l’écran ? La réponse est dans la question. Le lecteur n’aura qu’à lire sans se soucier de "pages", cet objet bizarre avec ses feuilles et ses lignes empilées. L’individu téléchargé, mi-homme, mi-octet, l’humanoctet, est saisi, l’esprit englouti dans la matière, il n’aime rien tant que se laisser porter sur la vague, et la vague avance, c’est dans sa nature, et voilà, et encore, et là aussi, et là encore.

Un exemple ? Épisode XVIII. L’ultime bataille. L’ordre Jedi est menacé. Il ne reste plus qu’un seul chevalier de la paix. Un Sith le provoque en duel… Avez-vous reconnu ce texte ? Il s’agit bien sûr de l’ouverture d’un épisode de "Star Wars" ("les guerres de l’étoile"). Le texte apparaît en grandes lettres jaunes sur fond noir puis monte et "s’éloigne" progressivement dans le lointain tel un imposant vaisseau de l’espace. Avec les cuivres et les violons par derrière, l’effet est bluffant, irrésistible : un modèle du genre (2).

 

Observer les lois de l’environnement

Les pages de nos traitements de texte ressemblent à des feuilles de papier blanc, mais les apparences sont trompeuses. Ce que nous avons là en réalité est un sous-processus d’affichage dans un parcours faisant intervenir le clavier, la mémoire vive de l’ordinateur, son processeur, un fichier temporaire sur le disque dur etc. Un traitement avant d’être un texte. Pour comprendre la vraie nature d’une page de traitement de texte, il faut remonter à sa source, un programme exécuté par l’utilisateur, autant dire un déroulement, une suite, une séquence. La "page" affichée à l’écran n’est qu’un faux-semblant.

Rien de surprenant en réalité dans cette survivance des pages dans le Nouveau Monde, qui se construit à l’abri derrière les écrans de protection. L’adaptation aux évolutions se fait toujours lentement, progressivement (3). Au générique des vieux films (années 1930/1940), on voit souvent des pages d’un livre se tourner lentement, au son d’une musique langoureuse : le texte restait associé au papier. Pour montrer un texte, les réalisateurs n’imaginaient pas d’autre solution que de filmer un livre. C’est bien des années plus tard que d’autres ont fait défiler le texte de bas en haut, puis de tous les côtés. Le décor, mais aussi la façon de présenter le générique, a suivi le mouvement des images. Les mots et les noms se sont décollés du papier où l’habitude les avait attachés, pour venir s’égayer dans ce nouvel environnement ! Avec la série des James Bond, ils jaillissent et se bousculent au générique comme les personnages qui ne vont pas tarder à surgir, et tout renverser sur leur passage.

Le "livre numérique", fabriqué à l’aide de faux papier, n’est qu’un succédané, un objet bancal, comme le CD pour la musique. Un livre numérique se présente comme un objet solide simulé dans l’environnement fluide (4), un CD de musique comme un objet fluide claquemuré dans un disque de matière dure. Ces deux produits hybrides tentent de concilier deux univers trop différents. Une littérature électronique, comme la musique du même nom (5), reste à inventer, qui sera là-dedans comme un poisson dans l’eau. Je propose de l’appeler éthertex. Le papier est une matière inconnue dans ces parages. Pourquoi diable le réinventer ?

Le livre formé de pages reliées entre elles pour former une sorte de brique appartient au vieux monde, celui où nous posons les pieds et pas notre curseur. Ce livre-là n’est certainement pas appelé à disparaître, pas plus que l’environnement dans lequel il est né (et dans lequel nous respirons). Mais il est vain de vouloir le transposer tel quel dans cette réalité parallèle qui s’offre à nous désormais. Pour parvenir à faire passer le texte à l’écran, lui trouver une place dans l’Étherciel, il importe d’abord de lui appliquer le mouvement, principe premier du monde sans espace (6). N’oublions pas le bandeau horizontal parcouru de gauche à droite par un trait au fur et à mesure que l’émission se déroule, ainsi que le compteur indiquant le pourcentage du temps total parcouru. L’humanoctet trouvera ainsi ses repères habituels, il se sentira chez lui, dans cette réalité parallèle qui n’est que du temps à l’état pur.

Nous achèterons des temps de lecture, plutôt que des paquets de pages. Pour citer les références d’un passage, nous indiquerons son moment dans l’émission (nom de l’émission, hh:mm), au lieu de renvoyer à un numéro de page, ou de chapitre. Pour évaluer la taille d’un livre, son volume, on parlera en durée et non plus en nombre de pages. Du côté des éditeurs, on ne comptera plus les exemplaires distribués, et éventuellement vendus, mais les lectures commencées, et celles poursuivies jusqu’à la fin du texte . Sera-ce toujours un "livre" ? Non ! Un éthertex. L’encre sèche, pas les pixels.

 

Nouvelle lecture

Tourner ou compter des pages est une activité typiquement terrestre. Des peaux de bêtes, des feuilles d’arbres, des tissus, pliés, dépliés, amoncelés ou enroulés, l’écho de ces gestes se fait sentir dans le maniement de l’objet. En pivotant vers l’avant ou vers l’arrière autour de la reliure, les pages nous ouvrent à la liberté de l’espace, au vagabondage. C’est avec des feuilles qu’on peut "feuilleter". Place à l’enfilade, au défilé, à la procession guidée par le processeur.

La lecture désinvolte, les coups d’œil distraits par lesquelles on picore ça et là quelques morceaux de phrases, l’imposant volume que l’on se contente de "parcourir", ou que l’on lit "en diagonale" : toutes ces pratiques appartiennent au monde du papier, elles n’auront pas leur place derrière la grande barrière d’écran. La lecture selon l’humeur n’est possible qu’avec des livres. Une certaine idée de lecture en liberté disparaît, mais c’est dans l’ordre des choses : le chemin est tracé par le code ; dans ses activités, l’humanoctet n’a jamais fait et ne fera jamais que suivre les instructions, car ce monde est entièrement artificiel. Tout est programmé à l’avance. La lecture en mode techno se fera en ligne, succession implacable, enchaînement haletant. Le point de fixation n’est plus l’objet mais le lecteur. Ce n’est plus le lecteur qui tourne autour du texte, mais l’inverse, c’est le texte qui tourne autour du lecteur. L’ordinateur se fait conteur. Vus de l’extérieur, les deux lecteurs ont la même position, face au texte, mais seul celui qui regarde le papier, et le domine, est autonome, l’autre, qui a les yeux mangés par l’écran, ne l’est pas. Le silence du papier, le bruit de l’écran : deux conceptions du monde, deux mondes.

La magie d’un livre n’opère que sur papier. La présence d’un mot tracé sur le papier a quelque chose d’irremplaçable, comparée à ces "chaînes alphanumériques" brinquebalées dans un océan de code. Des religions se sont constituées autour de cet objet fétiche, qui permet de fixer un texte de manière définitive, et que l’on peut emmener partout avec soi pour une recherche intérieure, un dialogue intime avec l’auteur, une évasion fabuleuse. Au regard s’ajoute le toucher, sur le papier et les lignes incrustées. Le livre, avec son aura millénaire, n’est pas transposable en dehors de son milieu d’origine (7). La littérature sur papier - matière précieuse, et même de plus en plus précieuse - a encore de beaux jours devant elle, comme support irremplaçable du texte fixe. Car ce dernier n’a pas sa place derrière l’écran.

 

Nouvelle écriture

Autre lecture, autre écriture. Nous gardons le texte et l’unité de l’œuvre, mais nous remplaçons le papier et la gravure immobile des lettres par l’écran et ses expériences minutées. Peut-on encore parler de littérature ? Oui, si le texte garde le rôle principal. On peut imaginer une musique d’accompagnement, un habillage sonore, comme au cinéma, dont le but serait de souligner et de magnifier les intentions dramatiques de l’auteur. Il appartient aux auteurs d’exposer des textes mis en valeur et non pas écrasés par l’image et le son (tout l’inverse de ce que l’on observe avec les "sous-titres" des films en langue étrangère, qui sont au service de l’image). La seule condition à respecter est de faire avancer le texte et d’oublier la notion de "page", héritée de l’ancien monde. L’écran n’est pas un écritoire moderne, un nouveau support, mais une passerelle d’accès vers une autre dimension. Des émissions : il n’y a que cela, il convient donc d’inventer des flux textuels, des projections de mots, des émissions de littérature… des émissions littéraires (à distinguer des émissions de critique littéraire). La mise en ligne peut se passer de mise en page.

Depuis le moyen âge et ses enluminures, les écrivains écrivent pour des pages avant d’écrire pour des lecteurs. Et qu’est-ce qu’une page sinon une grande surface plane, entièrement ouverte et disponible ? Avec des feuilles de papier on peut étaler ses phrases, enchaîner les digressions. À l’écran, le style sera probablement aux phrases courtes. Imagine-t-on une phrase de Proust défilant à l’écran ? Des phrases courtes et intenses. Une écriture tendue, tendue entre le clap de début et le clap de fin, tendue comme la ligne, la ligne en laquelle nous sommes. Engager le lecteur, qu’il frémisse tout entier sur la Ligne vibrante, va requérir certains sacrifices, et l’invention de nouveaux procédés. Peut-être pourrait-on faire défiler deux textes simultanément, se répondant l’un l’autre ? À la littérature livresque (avec ou sans papier) va s’ajouter une autre littérature. Les auteurs doivent se placer sur la ligne, trouver des formes d’expression qui, sans oblitérer la valeur intrinsèque de leur travail, mais au contraire en la faisant ressortir, lui permette de "passer à l’écran", car "être" signifie "passer". Nul doute qu’un nouveau mode d’écriture, un nouveau style, naîtra de cette forme d’affichage.

Dans tous les arts, le changement de matière implique un changement de forme d’expression. Que l’on pense au sculpteur qui passe du marbre au bois ou au bronze, au peintre qui passe de l’aquarelle au fusain… Avec un matériau différent, le résultat est nécessairement différent. Le même morceau joué par les mêmes musiciens avec des moyens acoustiques ("unplugged") ou électriques ne donnera pas le même résultat. Ce n’est pas seulement le son qui sera différent, mais également les arrangements, l’interprétation. Le travail de l’artiste est modelé par les matériaux et les instruments qu’il a entre les mains, à quoi s’ajoutent les efforts spontanés qu’il déploie pour changer sa façon de travailler, s’adapter au terrain, en tirer le meilleur parti à la recherche de la beauté, de l’émotion, de la rareté... Pourquoi l’écrivain échapperait-il à la règle ? Certes, un texte est toujours un texte (comme une statue est toujours une statue). Mais entre un mot projeté à l’écran et une trace d’encre sur un papier, il y a bien une différence de texture. Prosateurs et poètes ! Observez Rayman, saisissez-le, et suivez-le en plaçant des mots sur son parcours !

Le risque évidemment pour les auteurs sera de noyer les mots, de se laisser submerger par les images et le son, pour aboutir à une sorte de cinéma sans personnages. Mais en même temps, réussir ce pari sera une immense victoire : parvenir, grâce à un défilement de mots, à agiter l’imagination du lecteur depuis un environnement fait pour l’endormir. La littérature doit remplir son obligation qui est de nous montrer ce que nous sommes, et dans quoi nous vivons. D’une enfilade d’octets faire une conscience de soi posée sur le monde. Ceux qui y parviendront auront trouvé de l’or, l’or de l’Étherciel. Le roman et la poésie peuvent et doivent permettre à notre esprit d’accéder à l’indépendance. La littérature n’est pas innocente, la tâche qu’elle a à accomplir est de la plus haute importance. Transformer l’humanoctet en lecteur est le plus beau des défis (8).

 

Emmanuel Cauvin, le 5 juillet 2013

 

 

Notes

(1) Je prends tout ce qui est numérique, de TF1 à World of Warcraft, données et programmes, hors ligne et en ligne, et je l’appelle Étherciel. L’Éther d’Aristote, circulaire et continu, supérieur et intouchable, et "ciel" comme artificiel, logiciel. Comme d’habitude tout est en réalité une question de mot. Il faut un mot pour qualifier les mondes numériques, il faut un substantif pour désigner "tout ce qui est numérique", car le mot "numérique" est un adjectif. Il faut donner un nom à cette construction sidérante qui s’agrandit et s’enrichit chaque jour sous nos yeux. "Étherciel", ce sera l’Étherciel. Voir : Emmanuel Cauvin, Quelles lois pour le numérique ? Le Débat 2011/1 (n° 163)

(2) Nous écartons de notre sujet les tentatives de littérature interactive ou "multi-média", qui, depuis des décennies, sollicitent le lecteur pour qu’il intervienne à l’intérieur du texte (la rubrique "Electronic Writing" de Wikipedia fournit une vaste liste de référence). Dans le schéma classique auquel nous nous cantonnons, la lecture consiste à lire, pas à cliquer. Le lecteur est en mode "réception", face à un auteur maître de l’émission du début à la fin. La littérature interactive doit probablement son insuccès au fait qu’elle ne mène pas sa propre logique jusqu’au bout. Faire du lecteur un auteur (ou interprète) signifie qu’on lui reconnaît réellement ce statut, qu’on publie sa "version". La possibilité doit lui être donnée de se montrer. Osons une comparaison, avec le monde de l’image. Celui qui regarde un film reste tranquillement assis, il goûte un plaisir solitaire et privé et ne cherche pas à aller au-delà. À l’opposé, celui qui joue à un jeu vidéo s’attend à pouvoir publier son score, pour se vanter. À ce jour, la littérature interactive laisse le lecteur/acteur dans l’ombre, ce qui ne cadre pas avec la proposition qui lui est faite au départ.

(3) Les hommes entrent à reculons dans leur médiasphère, comme si le médium était en avance sur son utilisateur… Chaque médium nouveau court-circuite la classe des médiateurs issue du médium précédent, Régis Debray, Cours de médiologie générale, Gallimard, Bibliothèque des idées, pages 202 et 219.

(4) Un débat agite les milieux de l’édition autour du taux de TVA à appliquer au livre électronique. Les autorités européennes ont considéré que celui-ci devait être considéré comme un service électronique plutôt que comme un livre de papier. Entre "livre" et "électronique", lequel doit prévaloir  ? Indépendamment de son impact financier, qui n’est pas notre propos ici, nous avons là un débat inextricable. Les deux thèses ont des arguments à faire valoir. Chacune présente un aspect de la réalité. Il est impossible de ranger ce produit dans l’un ou l’autre des environnements qui s’offrent à nous. On comprend pourquoi le débat sur le taux de TVA du livre électronique a été aussi long et aussi difficile. Au-delà de l’enjeu financier, le litige a été nourri par l’ambiguïté intrinsèque de l’objet même dont il était question. Aucune des deux thèses ne pouvait se prévaloir de "la vérité des faits", le livre numérique n’étant ni vraiment un livre, ni vraiment numérique.

(5) Emmanuel Cauvin, Musique Techno, Médium, avril-mai-juin 2012, n°31.

(6) L’espace est écrasé. L’idée même de distance a disparu, on ne compte plus que les temps de réponse. Le temps règne en maître, comme s’il avait pris la place laissée vacante par l’espace. Attirés, aspirés, captivés par la fuite vertigineuse des minutes et des secondes, nous tenons grâce à une atmosphère en mutation permanente. La seule perspective n’est ni devant, ni derrière, ni en haut, ni à droite ni à gauche, la seule perspective devant nos yeux est après. Tout ce qui existe, existe dans l’attente de quelque chose.

(7) Frédéric Beigbeder a raison d’envisager l’hypothèse d’une disparition du livre papier au profit de sa copie électronique comme une forme d’apocalypse (Cf. Frédéric Beigbeder, Premier bilan après l’apocalypse – Mes 100 livres préférés à lire sur papier avant qu’il ne soit trop tard, Le Livre de Poche). Mais l’on est pas obligé de partager ce pessimisme. Cela n’arrivera pas. Le livre de papier propose une expérience qui n’est pas transposable dans l’Étherciel, raison pour laquelle cet objet garde toute sa raison d’être, sa valeur commerciale, sa solidité intimidante.

(8) Dans la mesure où il présente une thèse à plusieurs égards opposée à celle développée ici, on se reportera utilement à l’article de Hélène Maurel-Indart paru dans ces colonnes (Cf. Hélène Maurel-Indart, La littérature fait de la résistance, Médium n°35, avril-mai-juin 2013, page 125)

 
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